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Trésors d’Égypte au Neues Museum : les révélations de l'égyptologue Friederike Seyfried

Friederike Seyfried, directrice du Musée égyptien et de la Collection de papyrus du Neues Museum de Berlin, décrypte les enjeux esthétiques, historiques et géopolitiques du lieu, pensé pour rendre l'art et l'histoire de l'Égypte antique accessibles au grand public.

Directrice du Neues Museum Friederike Seyfried présente l’une des sculptures royales disposée sur la plateforme d’Amarna. Cette pièce représente Nefertiti, ou sa fille aînée Méritaton.Directrice du Neues Museum Friederike Seyfried présente l’une des sculptures royales disposée sur la plateforme d’Amarna. Cette pièce représente Nefertiti, ou sa fille aînée Méritaton.
© Jade GOFF
Écrit par Jade Goff
Publié le 2 octobre 2026

Polémique, esthétique, histoire… Le Musée égyptien du Neues Museum est décrit et décortiqué par l’égyptologue Friederike Seyfried, directrice du Musée égyptien et de la Collection de papyrus des musées nationaux de Berlin. Responsable depuis la réouverture du musée en 2009, son rôle est de permettre au plus grand nombre, scientifiques comme visiteurs, d’admirer et de comprendre l’histoire de l’Égypte. De la préhistoire aux périodes romaine, byzantine (copte) et arabe, cette collection détient de vraies pièces historiques, la plus connue, et non la moins controversée, étant le buste de Néfertiti.

 

Entre polémiques et coopération : la vision du Neues Museum sur les trésors égyptiens

Restitution du buste de Néfertiti : la réponse de la directrice du Neues Museum

« Il n’y a aucune demande officielle écrite formulée par l’Égypte pour le buste ». Friederike Seyfried répond à cette polémique sur la restitution du buste de Néfertiti à l’Égypte. Elle explique notamment que toutes les demandes de restitution ont été formulées par des organismes privés, « comme par exemple, le docteur Zahi Hawass qui a mis en place une pétition en ligne pour restituer le buste en Égypte », illustre la directrice. Or d’un point de vue juridique international, l’égyptologue insiste : « une demande de restitution doit faire l’objet d’une démarche diplomatique officielle entre les deux gouvernements, ce qui n’est jamais arrivé jusqu’à présent ». En effet, Zahi Hawass a bien dressé cette pétition en ligne lorsqu'il était encore un particulier. Mais en janvier 2011, alors qu'il dirigeait le Conseil suprême des Antiquités, il a adressé une demande formelle à Berlin. L'Allemagne l'a tout de même jugée non valable, faute de mandat du gouvernement. C'est en mars de la même année qu'il a repris son poste de ministre égyptien des Antiquités, soit 2 mois après sa demande.

Par ailleurs, la responsable du musée explique que « le partage des découvertes a été effectué de manière totalement légale ». Réalisé le 20 janvier 1913 entre Gustave Lefebvre pour le Service des Antiquités égyptiennes et Ludwig Borchardt, ce partage s'est conformé aux réglementations en vigueur à l'époque. Sur la base de la procédure juridique alors applicable à la répartition des découvertes, l’Allemagne ne voit actuellement aucune raison d’intervenir. 

Sur cette problématique, elle conclut finalement que son rôle au sein du musée ne lui permet pas de prendre la moindre décision concernant la restitution ou non des pièces à l’Égypte, son rôle consiste à « présenter au public des pièces historiques du patrimoine mondial dans les meilleures conditions possibles. » 

Au-delà des polémiques : le partenariat scientifique entre Berlin et l'Égypte

Friederike Seyfried raconte la collaboration étroite entre Berlin et l’Égypte. Les équipes berlinoises participent à des chantiers de fouilles en Égypte, forment de jeunes archéologues égyptiens, et partagent leurs données numériques, « pour aider notamment à la modélisation 3D des statues fragmentées », illustre-t-elle par un exemple tiré de la plateforme Amarna : « les données ont été transmises à mes collègues travaillant à Amarna.»

Le Neues Museum collabore aussi avec la police fédérale allemande (BKA), qui « aide les autorités du Caire à rapatrier en Égypte les pièces issues des échanges illégaux », explique la responsable du musée.

Pillage et marché noir : la politique du « zéro achat » au Neues Museum

« Je ne veux pas, et je n’ai jamais acheté d’artéfacts égyptiens sur le marché », insiste Friederike Seyfried. Cette « tolérance zéro » ne découle pas uniquement de leur collaboration avec l’ambassade égyptienne. En effet, le marché des antiquités revient à alimenter le pillage des sites archéologiques, les échanges illégaux, et à dépouiller le pays concerné, ici l'Égypte, de son patrimoine. « En tant qu’archéologue de formation, je sais combien il est dur pour le pays de se voir privé de son héritage ainsi », ajoute-t-elle.

Outre cette vision éthique primordiale pour tout musée, ce trafic peut aussi détériorer les pièces, ainsi que leur contexte historique : "l'extraction sauvage" des objets détruit la stratification du sol (disposition du sol en couches successives qui permettent de dater une pièce selon la couche où elle est enfouie, ndlr) et prive les scientifiques d'indices essentiels pour les dater et les comprendre.

Le Neues Museum fait quant à lui preuve de transparence concernant sa collection : « Nos archives sont connues, consultables sur le site. Aucune de nos informations n’a dû être changée au cours des dernières décennies », souligne la directrice.

Qui plus est, Friederike Seyfried estime inutile d’apporter de nouvelles pièces à la collection : « Je pense qu’elle (la collection) est très belle ainsi. Nous avons une grande réserve contenant du matériel d'un grand intérêt pour des siècles de recherche scientifique, ainsi que suffisamment d'objets exposés. »

 

Buste de Néfertiti : de la fouille de 1912 au Neues Museum

Tell el-Amarna 1912 : les coulisses de la découverte du buste de Néfertiti

Le buste et les pièces ont été trouvés par l’équipe de Ludwig Borchardt. « C'était un égyptologue (allemand) très intéressé par l'architecture : l'architecture de la ville, l'architecture des temples de l'Égypte ancienne… » explique-t-elle, « et il était responsable des fouilles de la Deutsche Orient-Gesellschaft (Société orientale allemande) ». Cette société était une institution qui « dirigeait les fouilles à Tell el-Amarna ». Cette ville était la capitale éphémère fondée par le pharaon Amenhotep IV, appelé Akhenaton après s’être concentré sur le culte exclusif d’Aton, le disque solaire, et son épouse Néfertiti au XIVᵉ siècle av. J.-C.

Le 6 décembre 1912, les fouilles se déroulaient sur une zone de l’ancienne ville où était disposé l’atelier du sculpteur royal Thoutmôsis. Dans l’une des réserves, l’équipe découvrit de nombreux modèles en plâtre de gypse ainsi que des fragments de sculptures inachevées, des chefs-d’œuvre d’une valeur scientifique et historique inestimable, conservés et enfouis sous le sable depuis environ 3 300 ans. « Et parmi ces pièces se trouvait le buste de Néfertiti », raconte Friederike Seyfried.

Acquisitions et légitimité : l'histoire légale de la collection du Neues Museum

« À la fin de la saison, le partage a eu lieu ». Conformément à la loi de 1912 sur les antiquités, les pièces ont été divisées par Ludwig Borchardt en deux lots d’égale valeur historique et esthétique, qu’il présenta au représentant du Service des Antiquités. « À cette époque, lorsque des fouilles étaient menées en Égypte, il y avait, après la fin des fouilles, ce partage officiel des découvertes, moitié-moitié entre le Service des antiquités égyptiennes et l'équipe de fouilles. La décision finale concernant la sélection revenait toujours au représentant du Service des Antiquités », explique la responsable du musée. Le lot qui est resté au musée du Caire avait pour pièce principale l’autel familial représentant Akhenaton, Néfertiti et leurs enfants sous les rayons d'Aton. L’autre lot, comprenant le buste de Néfertiti, a été attribué au banquier et mécène berlinois James Simon, qui avait financé entièrement les fouilles : « il était légalement le propriétaire des trouvailles ».

« La grande majorité de notre collection, comme celle de nombreux autres musées dans le monde, a été acquise par le biais de ce partage légal des découvertes », rappelle la directrice. Le reste de la collection fut acquis « au XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle, à une époque où le marché de l'art était totalement légal et réglementé par le gouvernement égyptien ». De nombreuses acquisitions proviennent d’un marché des antiquités établi au Caire, autorisé par les autorités égyptiennes. C’est le musée du Caire lui-même qui « vendait des objets pour financer ses propres acquisitions et ses travaux ». En clair, et elle insiste sur ce point : « toute la collection est arrivée ici en toute légitimité. »

Du Caire à Berlin : l'itinéraire historique du buste de Néfertiti

Ce partage s’est déroulé en janvier 1913. Une fois le partage effectué, « les objets ont été transportés au Caire ». Elle ajoute que le buste était séparé du reste de la collection, dans un conteneur scellé.

Arrivé le 2 février 1913 au Caire, le « lot allemand » repart le 5 février vers l’Allemagne. Le transport du buste était placé sous la responsabilité de Heinrich Simon, le fils de James Simon, et quitta Le Caire à cette même date, « selon les archives et documents ».

Sur le territoire allemand, la majeure partie des objets de la collection fut directement transportée au musée. En revanche, durant les premiers mois, le buste fut conservé « dans la propriété privée de James Simon, située dans le quartier de Tiergarten, à Berlin ». Le buste a été personnellement présenté à l’empereur Guillaume II. James Simon a ensuite commandé deux répliques, à savoir une pour lui-même et une pour l'empereur. En 1920, il fait don de l’intégralité de la collection d’objets d’Amarna aux musées nationaux de Berlin. Sa première exposition publique se déroule en 1924 au Neues Museum.

En 2012, à l’occasion des 100 ans de la découverte du buste, une grande exposition sur la période de Néfertiti était présentée. « Vous pouvez retrouver tous ces documents et toutes ces informations sur le site, y compris le catalogue de l’exposition en anglais et en allemand » informe la directrice du musée.

 

Visiter le Neues Museum : Scénographie égyptienne, Néfertiti et trésors méconnus

Le buste de Néfertiti et la période amarnienne : Le chef-d'œuvre du Neues Museum

« Chaque musée égyptien à travers le monde a une approche très individuelle dans sa façon de présenter la collection ». Si beaucoup de musées privilégient un circuit chronologique, le Neues Museum a « une approche plus esthétique de l’art et de la culture égyptienne » raconte-t-elle, admirative. Et pourtant, elle avoue ne pas en être l’autrice : « mon prédécesseur était le professeur Dietrich Wildung, et il était responsable du concept de notre collection ici au Neues Museum ». Pour expliquer les choix de cette scénographie unique, Friederike Seyfried raconte que ce professeur s'intéressait principalement à l'art de l'Égypte ancienne et tendait à présenter la collection du point de vue de l'histoire de l'art.

La collection du Neues Museum est disposée sur 3 étages : le rez-de-chaussée est dédié à l'époque Tardive et gréco-romaine.

Le sous-sol est plutôt axé sur la culture matérielle, ainsi que « différents sujets de la vie quotidienne », tels que la religion, les cultes funéraires, les tombes de l’Ancien Empire, sans oublier la célèbre collection de papyrus.

« Chaque musée a des priorités différentes concernant ce qui y est présenté, car l'histoire derrière chaque collection est différente » précise Friederike Seyfried. Ici, le premier étage se focalise sur l’histoire et les arts de la période amarnienne. Les bijoux et les sculptures constituent les pièces majeures exposées, mettant en valeur l’esthétique propre de cette période pour le moins unique et emblématique.

Au terme de cet étage, la scénographie culmine dans un effet dramatique autour de sa pièce maîtresse. Situé tout à la fin de ce parcours amarnien, le buste de Néfertiti se tient seul, au centre de la coupole nord. Il met en valeur les couleurs du buste, la finesse de ses traits et l’intensité du regard, devenant ainsi le point d’orgue du musée.

« Et bien sûr, l'objectif d'une direction de musée est de montrer autant de la culture égyptienne ancienne que possible pour que le visiteur ait une sorte d'aperçu depuis le tout début », finit la responsable du Neues Museum.

Neues Museum : les autres trésors phares de la collection

« Il y a une grande différence entre la perspective des visiteurs, sur ce qu'ils apprécient dans un musée, et ce qui est d'une plus grande importance peut-être pour le chercheur en arrière-plan ». Friederike Seyfried voit différents points de vue que l’on peut apporter sur la collection. Il est possible d’apprécier la collection uniquement pour l’esthétique, le visuel de ces œuvres, alors que pour un visiteur plus à l’aise avec l’histoire égyptienne, son regard s'attardera sur des œuvres peut-être moins percutantes visuellement mais riches en histoire.

« Le buste de Néfertiti est l'un de nos chefs-d'œuvre, et je dis bien l'un de nos chefs-d'œuvre », appuie la directrice, « en comparaison nous avons beaucoup de pièces qui sont d'une pertinence exceptionnelle, même esthétique et pour les visiteurs ».

La « tête verte de Berlin » en est un parfait exemple. « Beaucoup de personnes viennent définitivement pour voir cette pièce ». Cette sculpture représente la tête d’un prêtre, sculptée dans de la grauwacke très dure. Si cette pièce est si appréciée, c’est aussi pour le réalisme de ses traits, qui présentent les rides de l’homme. Certains y voient un passage crucial de l'art idéaliste égyptien à l'art du portrait hellénistique, d'autres émettent l'idée une tradition égyptienne du portrait réaliste, indépendante de l'art grec.

D’autres encore vont admirer « la petite représentation en bois de la reine Tiyi, la belle-mère de Néfertiti » décrit la directrice, qui ajoute la trouver « extraordinaire ». Il s’agit d’un petit portrait de la mère d’Akhenaton, sculpté en bois d'if « avec une précision minutieuse, presque microscopique. »

« Nous avons au premier étage une magnifique petite statue en bois d'un couple. Puis nous avons un roi en bois dans la pièce suivante. Nous avons ces magnifiques têtes des princesses d'Amarna, les filles de la reine Néfertiti et d'Akhenaton. Je pense que plus ou moins chaque pièce ici a quelque chose de spécial » décrit avec passion l’égyptologue. Des sculptures splendides et une histoire riche et complète des figures de la royauté, toutes les œuvres sauront ravir le public, pour différentes raisons.

Enfin, certains objets nécessitent une connaissance plus approfondie pour en apprécier pleinement la valeur, car « il faut être égyptologue pour en comprendre tous les détails » explique Friederike Seyfried.

Par exemple, au sein de la "Bibliothèque de l’Antiquité" se trouvent plusieurs textes sur papyrus : « des histoires, des poèmes... comme l'Histoire de Sinouhé, ou le Paysan éloquent » identifie la directrice. Ces textes constituent la littérature égyptienne ancienne, qui conserve une grande importance pour l’égyptologie et le développement de la littérature « dans le monde entier. »

L’une des pièces phares du musée, souvent demandée, n’est autre que le petit papyrus qui proviendrait du bureau administratif de Cléopâtre. Il contient le mot grec « genesthō » (qu'il en soit ainsi, ndlr), une ordonnance royale émanant directement des services d'État de Cléopâtre VII.

L’autre objet très souvent admiré et demandé se trouve être le codex copte avec l'Évangile de Marie. C’est une pièce fondamentale pour la théologie et l'histoire des débuts du christianisme.

L’ensemble de ces pièces peut sembler moins attrayant que le buste, mais « pour un égyptologue, c'est un univers ! », s’exclame la directrice et égyptologue.

 

Y a-t-il des livres que vous conseilleriez pour comprendre plus en détail la collection et l’histoire de l’Égypte antique ?

« Il est possible d’apprécier l’esthétique, le savoir-faire et les symboliques caractéristiques, ce qui est déjà passionnant en soi, même sans connaître l’histoire. Mais pour ceux qui souhaiteraient en apprendre davantage, je conseillerais les ouvrages de mon professeur, l'égyptologue Jan Assmann. Ses livres sont une très bonne introduction à l’histoire égyptienne, et les traductions françaises sont excellentes. En parallèle, "Ancient Egypt: Anatomy of a Civilization" de Barry Kemp constitue une véritable immersion dans l'histoire de l’Égypte.»

Plus d'informations sur le site du Neues Museum !

 


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