En Asie, la guerre contre l'inflation cible l'offre, pas le consommateur

Par Lepetitjournal.com Bangkok avec Reuters | Publié le 27/05/2022 à 03:06 | Mis à jour le 30/05/2022 à 03:31
Photo : REUTERS/Kim Kyung-Hoon
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Du contrôle des exportations à celui des prix, les gouvernements asiatiques adoptent une approche beaucoup plus ciblée que leurs homologues occidentaux pour freiner la pression inflationniste mondiale, une stratégie qui semble fonctionner, en tout cas jusqu’ici.

Même si l'inflation demeure un défi économique préoccupant en Asie, les mesures prises dans de nombreux pays ont contribué jusqu’ici à protéger le consommateur de certaines hausses de prix et ont induit que la plupart des banques centrales de la région n'ont pas eu à relever les taux d'intérêt aussi rapidement qu'ailleurs.

Les divers efforts déployés ont également évité de faire peser sur les consommateurs et aux petites entreprises une partie du fardeau des coûts, reportant celle-ci sur le bilan financier du gouvernement.

"Nous n'avons constaté aucun affaiblissement du pouvoir d'achat", a déclaré Baskoro Santoso, responsable des relations avec les investisseurs chez le fabricant indonésien de collations Mayora Indah.

L'entreprise ajuste ses prix depuis le second semestre de l'année dernière, mais n'a pour autant pas vu son activité s'effondrer, en particulier pendant la période des fêtes du Ramadan, a-t-il ajouté.

Plafonnement, subventions, arrêt des exportations

L'Indonésie, pays coutumier de la volatilité financière et de la fluctuation des prix, a augmenté la semaine dernière les subsides sur l’énergie de 24 milliards de dollars pour contenir l’augmentation des coûts, après avoir tout juste levé une interdiction controversée d'exportation d'huile de palme.

Même si les hausses de prix n’ont pas encore été répercutées chez de nombreux détaillants de la plus grande économie d'Asie du Sud-Est, la demande des ménages reste forte et l'inflation se situe dans la fourchette cible de 2 à 4 % de la banque centrale.

En Corée du Sud, le plafonnement par le gouvernement des factures d'électricité offre un avantage concurrentiel aux grands fabricants comme Samsung Electronics et Hyundai Motor, et permet d’amortir l'impact sur le revenu disponible des ménages.

Il pèse en contrepartie sur l’entreprise publique d’électricité Korea Electric Power Corp, qui a d’ailleurs annoncé une perte trimestrielle record due à la forte hausse des coûts d'importation de carburant, augmentant les probabilités d'une injection de capital de la part du gouvernement.

L'Inde, dont l'inflation a atteint son plus haut niveau mensuel depuis près de 8 ans, a pour sa part interdit ce mois-ci les exportations de blé alors qu'une forte vague de chaleur a réduit la production et que les prix dans le pays ont atteint des niveaux record.

Et cette semaine, la Malaisie a annoncé qu'elle arrêterait à partir de juin les exportations de quelque 3,6 millions de poulets par mois jusqu'à ce que les prix se stabilisent. La Malaisie a également activé des mécanismes pour subventionner le carburant et l'huile de cuisson. 

Gareth Leather, économiste principal pour l'Asie chez Capital Economics, affirme que les subventions malaisiennes sur le combustible lourd et les transports ont sans doute permis de réduire d'environ 1,5 point de pourcentage l'inflation du pays, qui n'était que de 2,3% en avril.

Ce genre d’intervention sur l'offre intérieure n'a rien de nouveau pour de nombreux gouvernements asiatiques, qui sont sensibles au contrecoup de la hausse des prix sur l’opinion, même si des réformes économiques et une attention plus marquée sur la discipline budgétaire au cours de la dernière décennie ont donné plus de place aux forces du marché.

Politiques contrastées entre Asie et Occident

Par contraste, les gouvernements occidentaux ont été réticents à intervenir dans les chaînes de production pour faire baisser les prix de produits clés tels que la nourriture et le carburant. L'inflation aux États-Unis et au Royaume-Uni a maintenant atteint des sommets, rognant les marges des distributeurs et le pouvoir d'achat des consommateurs.

Les marges bénéficiaires de nombreux grands détaillants américains comme Walmart, Target et Kohl's, ce mois-ci, ont déçu les attentes de Wall Street comme jamais depuis au moins cinq ans en raison de la flambée de l'inflation.

La maîtrise des prix en Europe et aux États-Unis a été portée principalement par la politique monétaire, les banques centrales des États-Unis, du Royaume-Uni et du Canada étant désormais engagées dans des cycles agressifs de hausse des taux d'intérêt.

Une approche très différente des politiques monétaires nettement plus douces et aux perspectives plus favorables en Asie du Sud-Est, où la plupart des banques centrales n'ont entamé que récemment une transition haussière très prudente, partant de taux d'intérêt extrêmement bas, avec un resserrement qui devrait être bien plus progressif qu'en Occident.

La semaine dernière, le chef de la Banque de Thaïlande, Sethaput Suthiwartnarueput, a déclaré que celle-ci n'avait aucunement besoin de s’aligner sur la politique de hausse des taux d'intérêt de la Réserve fédérale américaine, car ce sont avant tout les facteurs domestiques et la reprise économique qui détermineront l’approche à adopter par la banque centrale thaïlandaise.

Une certaine pression demeure malgré tout

En Thaïlande, l'inflation globale vient tout juste de franchir la fourchette cible de 1 à 3 % de la banque centrale (BoT), et le chef de la BoT a promis un soutien monétaire continu à la reprise économique. 

En avril, les prix à la consommation ont augmenté de 4,65% en glissement annuel, alors qu'ils avaient atteint 5,73 % le mois précédent, le taux le plus élevé en 13 ans. L'inflation thaïlandaise est encore relativement faible et gérable alors que l'économie se redresse progressivement, a déclaré mardi le ministre thaïlandais des Finances, Arkhom Termpittayapaisith. La veille, le Premier ministre Prayuth Chan-O-Cha avait déclaré que le gouvernement visait à maintenir l'inflation en dessous de 5 %.

Toutefois, même si les perspectives restent globalement favorables aux affaires, de nombreux détaillants en Thaïlande disent toujours ressentir la pression, les clients refusant d'accepter les augmentations de prix, ce qui tend à démontrer que l’intervention gouvernementale à elle seule ne pourra pas aider tous les secteurs.

"C'est au plus fort de la saison du durian que vous faites normalement de gros bénéfices", a déclaré Radavadee Ratanachaiuchukorn, président de l'exportateur de fruits frais Chotakkarasup Co. Ltd.

"Mais à cause des coûts plus élevés, il est difficile d’obtenir une marge bénéficiaire. Cela nous fait vraiment mal... Pour les nouvelles commandes, nous devrons augmenter les prix ou nous ne pourrons pas survivre."

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