Édition internationale

Violences faites aux femmes : l’Espagne, un exemple à suivre ?

Pionnière de la lutte contre les violences de genre avec sa « loi intégrale » de 2004, l’Espagne est souvent érigée en modèle par ses voisins européens, à commencer par la France. En 2026, qu’en est-il sur le terrain ? Entre avancées législatives majeures, dures réalités structurelles et montée d'un "backlash" machiste, plongée au cœur du modèle espagnol depuis l’Andalousie.

La Corporación Municipal ha mantenido este mediodía un minuto de silencio en memoria de la última víctima de la violencia machista, una mujer en Málaga.La Corporación Municipal ha mantenido este mediodía un minuto de silencio en memoria de la última víctima de la violencia machista, una mujer en Málaga.
Une minute de silence de la municipalité de Malaga contre les violences machistes (@malaga)
Écrit par Lola POGRZEBA
Publié le 4 octobre 2026

Le traumatisme Ana Orantes : le déclic historique d'une nation

Pour comprendre l'arsenal juridique espagnol, il faut remonter à l'hiver 1997. Le 4 décembre, Ana Orantes passe sur le plateau d'une chaîne andalouse pour livrer un témoignage qui va bouleverser le pays. Sans fard, cette femme de 60 ans détaille l'enfer de son quotidien : quatre décennies de calvaire physique et psychologique aux côtés de son époux, ainsi que la terrible indifférence des institutions face à ses appels à l'aide.
La réponse de son ex-mari ne se fait pas attendre. Moins de deux semaines après la diffusion, il l'agresse sauvagement à son domicile, avant de l'immoler par le feu au milieu de son jardin. C'est l'une de ses propres filles qui découvre son corps en rentrant des cours. Ce meurtre suscite alors une immense indignation populaire et met en lumière l'incapacité criante des autorités à sécuriser la vie des femmes menacées.
Comme l’ explique Carmen Martín Rodríguez, présidente du collectif Plataforma Violencia Cero:

On sortait d’une dictature où la place de la femme était extrêmement réduite, cet événement a été le détonateur

Créée en 2002, cette plateforme regroupe aujourd'hui 24 associations sur Málaga et toute sa province. À l'époque, le besoin d'une intervention de l'État est crucial. Les associations, dont la Plataforma, participent activement aux pressions contre le gouvernement pour exiger un cadre légal, comme elle le rappelle avec force

Les violences faites aux femmes, sous leur forme la plus extrême, sont le reflet des inégalités dont elles sont victimes 

Un modèle législatif envié par la France

Ces pressions débouchent en décembre 2004 sur le vote à l'unanimité de la « Loi Intégrale contre la violence de genre ». Le texte repense entièrement le système de prise en charge des victimes et mise sur une approche globale : prévention, accompagnement judiciaire, social et financier, et coordination étroite entre la police, la justice et les services sociaux.
Sur le papier, la protection est totale : les victimes bénéficient d’un revenu minimum, d’aménagements de leur temps de travail et d’une mobilité facilitée pour s’éloigner de leur bourreau. Leur emploi est sécurisé. Le message des institutions est alors limpide : « On vous soutient ». C'est également cette loi qui donne naissance aux Juzgados de Violencia sobre la Mujer, des tribunaux spécialisés combinant les compétences pénales et civiles pour éviter aux femmes de s'épuiser dans des procédures multiples.
 

Grâce à ce dispositif, l'Espagne a vu le nombre de ses féminicides reculer de 30% depuis 2004. Un succès qui fait rêver à l'étranger!


L'Espagne en première ligne du combat féministe

En France, après la mort de la jeune Lyhanna, violée et assassinée par Jérôme Barella, déjà suspecté dans des affaires de viols et violences sexuelles -une proposition de loi déposée le 2 décembre 2025 et portée par la rapporteure socialiste Céline Thiébault-Martinez appuyée par plus de 240 députés, issus de huit groupes politiques différents, portent cette proposition qui vise précisément à s'inspirer de ce modèle pour "lutter de manière intégrale contre les violences sexistes et sexuelles commises à l'encontre des femmes et des enfants". Ce texte de plus de 70 articles déposé le 1er octobre entend s’attaquer à l’ensemble de la chaîne des violences. Les débats doivent se poursuivre jusqu’au 9 octobre, avec plus de 1.200 amendements déposés, avant un vote solennel le 13 octobre.

La réalité du terrain : "Une très bonne loi sur le papier, mais..."

Pourtant, lorsque l'on interroge les travailleuses de première ligne, le tableau est loin d'être idyllique. « C’est une loi sur le papier complète et complexe qui s’attaque à tous les domaines », reconnaît Carmen Martín Rodríguez, avant de trancher : « L’Espagne est le meilleur pays au niveau légal, mais ça pèche dans l'application ».
Le paradoxe est cruel : l’Andalousie reste la communauté autonome d'Espagne où il y a le plus de femmes assassinées, un chiffre noir à prendre toutefois avec des pincettes, puisqu’elle est la région la plus peuplée du pays. L'actualité récente, comme le meurtre tragique de Vicky à Málaga le 5 juin dernier, le rappelle régulièrement. À la moitié de l’année 2026, le pays déplore déjà plus de 20 femmes assassinées (l'année précédente s'étant clôturée aux alentours de 60 féminicides). «Une femme tuée, c’est déjà de trop», martèle la présidente.


Pour la Plataforma Violencia Cero, les maillons faibles de la chaîne sont nombreux :

1. Une justice sous-formée

Bien que l’Espagne offre une assistance juridique gratuite aux victimes (un droit inédit), le système souffre d'un manque criant de magistrats spécifiques. De plus, les avocats commis d’office ne sont pas toujours formés à la psychologie des traumatismes liés aux violences de genre. « Ils préparent peu les femmes à passer devant le juge », déplore la présidente. Elle pointe du doigt une responsabilité administrative directe : les cours de spécialisation pour les professionnels sont gratuits, mais basés sur le volontariat. « On voit bien que ce n’est donc pas un problème d’argent, l’Espagne a les moyens ».

2. La défiance et l'isolement rural

Le comportement de certains est également pointé du doigt par l'association, évoquant un manque de crédibilité accordé à la parole des victimes. Le problème se corse dès que l'on s'éloigne des grands centres urbains. La Plataforma s'efforce de créer des liens avec les petites villes et les villages grâce à un réseau de femmes solidaires. En milieu rural, l'omertà est puissante:

C'est très compliqué car souvent elles n’osent pas témoigner, là-bas, tout le monde se connaît

L'association étend même son action jusqu'aux enclaves de Ceuta et Melilla, sur le continent africain, pour défendre les femmes migrantes, des proies particulièrement vulnérables qui « disparaissent souvent dans des réseaux de prostitution ».

3. Logement et emploi : les angles morts du pays

Pour quitter un conjoint violent, encore faut-il pouvoir se loger et travailler. À Málaga, le droit au logement pour ces femmes est un parcours du combattant. Il n’existe que deux structures d’hébergement spécifiques dans toute la ville. C’est dérisoire face à la crise globale du logement qui asphyxie déjà la région. Côté emploi, le bilan est tout aussi dramatique : en 2024, seulement 124 contrats à durée indéterminée ont été signés en Espagne pour des femmes victimes de violences. La Plataforma tente d'inverser la tendance en menant d'intenses campagnes de sensibilisation auprès des entreprises privées.

Inertie politique et retour de la culture machiste

Face à ces urgences, la réponse politique manque de volonté et de renouvellement. L’Instituto Andaluz de la Mujer (l'organe régional) est dirigé directement par les partis politiques au pouvoir, qui peuvent ignorer les retours citoyens et le travail de terrain des associations. Pour faire appliquer correctement la loi, la Plataforma doit constamment faire pression sur cet institut, une tâche rendue presque impossible par le fait qu'il n'organise que deux réunions par an.
Ce manque de volonté s'est illustré de manière presque absurde lors des discussions autour du nouveau Pacte d’État signé par les différents partis en 2025. « On s’est aperçu qu’ils proposaient des choses déjà inscrites dans la loi intégrale de 2004, ce qui montre bien qu'elle n'est pas entièrement appliquée », s'agace la militante. Elle salue tout de même certaines nouveautés, comme les mesures ciblant spécifiquement la lutte contre les violences dans les villages.
Le combat s'avère d'autant plus difficile que la société espagnole, comme partout en Europe, traverse une crise culturelle profonde. « En Andalousie, comme dans le reste de l’Espagne, on a une grande culture machiste », rappelle Carmen. Selon elle, la loi de 2004 est aujourd'hui ouvertement remise en cause et menacée par des dérives machistes décomplexées, particulièrement chez les jeunes hommes. Ce phénomène trouve son terreau sur les réseaux sociaux, qui participent activement à une rhétorique de négation des violences faites aux femmes. Pour les associations, la racine du problème vient d'un manque flagrant d’éducation à l’égalité pour les plus jeunes, et ce, dès le début de la scolarité.

Cependant, l’Espagne reste, sans conteste, un phare législatif pour l’Europe et une source d’inspiration pour la France.
 

Lutte contre les violences domestiques: l’Espagne, un exemple pour l’Europe

 

Mais l'exemple espagnol montre surtout qu'un texte de loi, aussi progressiste et "intégral" soit-il, ne reste qu'une promesse vaine si l'État n’est pas investi à 100 %. En France, face à l'affaire Patrick Bruel et au drame de la petite Lyhanna, l'urgence d'une telle loi se fait désormais cruellement sentir.

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