Quelque part sur les hauteurs de Mijas, entre oliviers noueux et ciel d'Andalousie, il y a une femme qui a décidé que la vie méritait mieux que la prudence. Laurence Carez, Belge d'origine, gérante de La Careza de Mijas — une maison d'hôtes, une finca, un monde à elle — incarne cette espèce rare d'entrepreneurs qui ne calculent pas le risque mais lui font face, les yeux grands ouverts. Et si le nom Careza sonne espagnol, ce n'est pas un hasard : il vient de Carez, son propre nom de famille, dont les origines sont, très lointainement, ibériques. Un signe, peut-être, que ce territoire lui appartenait déjà un peu avant même qu'elle y pose les pieds.


L'audace de tout recommencer
J'ai toujours eu un caractère fort qui m'a naturellement dirigé vers cette voie
Dix ans de salariat en Belgique, puis une rupture brutale. Pour beaucoup, ce serait le signal de se reconstruire à l'identique, plus prudemment. Pour Laurence, ce fut la permission qu'elle attendait sans se l'avouer. Elle ne chercha pas un nouvel emploi : elle chercha une nouvelle vie.
Elle le reconnaît aujourd'hui avec l'honnêteté qui la caractérise : elle était peut-être un peu inconsciente. « Si on m'avait dit que j'allais autant galérer, j'aurais dit : jamais de la vie. » Cette phrase-là est plus vraie que n'importe quelle profession de foi entrepreneuriale. Elle n'idéalise pas le chemin. Elle mesure ce qu'il a coûté.
Mais le plus dur est passé. Et aujourd'hui, sans hésitation, sans nostalgie pour la prudence qu'elle n'a pas eue : aucun regret. C'est peut-être ça, au fond, la définition du courage — non pas l'absence de peur, mais la certitude, une fois de l'autre côté, que ça valait la peine d'y aller.
La force tranquille d'une solitaire
Je suis une personne fonceuse, intuitive, qui rebondit toujours
L'aventure avait commencé à deux. Puis la vie en a décidé autrement. Laurence s'est 
Et de réussir. Plus de trois cents visiteurs l'an passé. Une réputation qui se construit par le bouche-à-oreille, par la qualité d'une expérience que l'on ne trouve nulle part ailleurs. Il y a dans ce parcours solitaire une forme de courage discret, bien plus impressionnant que les bravades affichées — le courage de ceux qui avancent sans tambours ni trompettes, juste parce qu'il le faut, et parce qu'ils savent qu'ils en sont capables.
Vaincre ce qu'on ne dit pas
Suivre ses rêves est crucial, mais il faut être réaliste quant aux défis de l'adaptation
Il y a les défis que l'on montre, et ceux que l'on surmonte dans le silence. Laurence souffrait d'une phobie de l'avion. Pas une petite appréhension — une vraie peur, intime et paralysante. Pour quelqu'un qui se définit comme Sagittaire, signe du voyage et de l'horizon, c'était une contradiction presque douloureuse.
Elle s'est battue pour la vaincre. Pour sa famille restée en Belgique, oui. Mais aussi pour elle-même, pour cette part d'elle qui avait besoin de partir, de voir, de se perdre ailleurs afin de mieux se retrouver ici. Aujourd'hui, elle prend l'avion. Elle s'offre chaque année un grand voyage — cinq, six semaines, sac au dos, cap sur des terres lointaines. La semaine prochaine, c'est le Japon. Et ces voyages ne sont pas seulement des bouffées d'oxygène : ils sont des sources d'inspiration concrètes, ramenées dans les valises et réinjectées dans la vie de la finca. Une douchette asiatique aperçue dans un ryokan, et voilà une idée qui refait surface des mois plus tard, au détour d'une rénovation. C'est ainsi que le monde entre à La Careza.
Son rêve ultime ? Acheter un billet sans retour, voyager jusqu'au sentiment de plénitude qui la renverra, naturellement, vers ses racines — celles qu'elle a plantées ici, sur ce bout de colline andalouse, et qui sont désormais les siennes.
Une hôtesse selon ses envies
J'offre aux gens la possibilité de visiter l'Andalousie depuis l'intérieur des terres, loin des clichés des côtes
La Careza de Mijas n'est pas un hôtel. C'est une proposition de vie, temporaire et totale. Et les soirées que Laurence y organise ne suivent aucun programme établi — elles suivent ses envies, les opportunités du moment, une humeur, une rencontre. Parfois c'est un spectacle de flamenco au bord de la piscine avec des artistes de Mijas Pueblo. Parfois une dégustation de produits d'Estrémadure, ou une paella sur le rooftop sous les étoiles.

Et parfois, c'est une soirée cinéma autour de Barbie — simplement parce qu'elle avait envie de voir le film. Elle a organisé l'événement, accueilli tout le monde, assuré que chacun passe un bon moment. Et le film ? Elle ne l'a finalement jamais vu — trop occupée pendant la soirée, et pas vraiment accrochée quand elle a essayé de le regarder seule ensuite. C'est peut-être le portrait le plus fidèle qu'on puisse faire d'elle : une femme qui crée des expériences pour les autres avec une générosité totale, et dont les propres envies s'effacent souvent, gracieusement, derrière celles de ses hôtes.
Le recul comme acte d'amour
Je suis en évolution constante — parce que La Careza, c'est moi
Laurence est hypersensible. Elle le dit sans détour. Et cette sensibilité a un prix : quand un hôte émet une critique, ce n'est pas seulement la maison qui est jugée — c'est elle. Parce que La Careza est une extension d'elle-même, chaque remarque atterrit au plus près. Les critiques font mal, même quand elles sont constructives. Même quand elles sont moteur.
Elle a failli s'y briser. Proche du burn-out à un moment, elle a pris du recul — quitté temporairement les lieux, laissé la maison principale aux gestionnaires, soufflé. Puis quelque chose l'a rappelée. Ses animaux. Ses hôtes. Le sentiment, progressivement, qu'elle donnait moins d'elle-même en étant absente qu'en étant là, pleinement. Elle est revenue. Pas pour tout faire — mais pour garder ce qui compte vraiment : le contact humain, l'échange sincère, la présence. Les tâches quotidiennes peuvent être déléguées. Ce qu'elle apporte, elle, ne se délègue pas.

Toutes les remarques sont prises en compte. Rien n'est laissé au hasard. Et c'est cette attention constante — ce perfectionnisme du cœur — qui fait de La Careza ce qu'elle est.
Portrait d'une femme singulière
Pardonner oui. Oublier non
Laurence se dit rationnelle. Et elle l'est — visionnaire, pragmatique, capable d'analyser une situation avec une lucidité déconcertante. Mais elle est aussi d'une sensibilité vive, à fleur de peau : ce qui la touche, qu'il s'agisse d'une beauté ou d'une blessure, la traverse entièrement. Elle ne s'en excuse pas. C'est la même profondeur qui fait la qualité de son accueil et l'authenticité de ses liens.
Elle aime le jazz. Pas par posture — par tempérament. Cette musique qui improvise sur une structure, qui invente dans l'instant sans jamais perdre le fil, lui ressemble. Elle avance à l'oreille autant qu'à la partition. Et comme les musiciens de jazz qui travaillent mieux à certaines heures où le monde se tait, Laurence fonctionne par éclats d'énergie et de lucidité — le sommeil léger, l'esprit toujours légèrement en éveil, productif quand il se pose enfin sur quelque chose qui l'absorbe vraiment.
Sa philosophie, elle la porte dans ses actes plus que dans ses mots. Elle fait penser à cette formule d'Albert Camus : « Au milieu de l'hiver, j'appris enfin qu'il y avait en moi un invincible été. » Quelque chose d'indestructible, découvert précisément au cœur de la difficulté — c'est exactement cela, Laurence.

La décoration, c'est là peut-être le cœur secret de La Careza. Ce qui l'anime vraiment, ce qui donne à la finca son âme particulière. Aucun objet n'y a sa place s'il n'a pas une histoire. Et l'histoire la plus intime de toutes est peut-être celle du tableau de la marquise de la Rocheblin — son arrière-grand-mère, châtelaine d'un autre temps, dont la légende familiale garde pudiquement les détails les plus savoureux. De cette ancêtre fastueuse, Laurence a hérité quelque chose d'essentiel : le goût du beau, le sens du lieu, et l'idée qu'une maison doit avoir une âme.

La Careza, c'est son château en Espagne — au sens propre comme au sens rêvé. Et le cottage baptisé La Rocheblin est à la fois un clin d'œil et un hommage discret à cette lignée qui, quelque part, l'a précédée ici.
Elle est ce qu'on appelle une personnalité attachante — pas d'une manière lisse ou calculée, mais de la façon dont le sont les êtres un peu sauvages, ceux qui portent quelque chose d'intact en eux, de non domestiqué. La Careza lui ressemble : légèrement hors du monde, difficile à trouver sur une carte, mais inoubliable une fois qu'on y est allé. Et au cœur de tout ça — un grand cœur. Tout simplement.
Elle a tout quitté pour comprendre quelque chose que beaucoup cherchent toute leur vie. Et quelque part sur une colline de Mijas, entourée d'animaux libres et d'hôtes reconnaissants, les mains dans la décoration et les yeux tournés vers le prochain départ, elle l'a trouvé. Et comme le dit si bien Albert Camus «Au milieu de l'hiver, j'appris enfin qu'il y avait en moi un invincible été.»
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