Et de nous qui se souviendra ?, le podcast qui recueille la mémoire des pieds-noirs

Par Capucine Taconet | Publié le 28/02/2022 à 18:00 | Mis à jour le 01/03/2022 à 14:34
podcast et de nous qui se souviendra

Soixante ans après la guerre d’Algérie, la mémoire des pieds-noirs reste enfermée dans le silence. Au sein même des familles, la question est encore souvent taboue et soigneusement évitée. Nicole Guidicelli est cependant intimement persuadée de la nécessité d’entendre l’histoire de ces Français d’Algérie rentrés en métropole lors de la guerre algérienne. Son podcast « Et de nous qui se souviendra ? » libère la parole des pieds-noirs et tend une main vers la réconciliation d’histoires meurtries.

 

Et de nous qui se souviendra ? Voilà la question que se posent Marie-Jeanne, Anne-Lise, et Michelle. Toutes trois nées en Algérie dans les années 1940-1950, elles ont vécu le douloureux retour en métropole lors de la guerre. Nicole Guidicelli propose d’entendre leurs témoignages rares dans son podcast, afin de leur permettre, enfin, de « s’approprier l’histoire de leurs origines ». Une initiative audacieuse sur laquelle nous l’avons interrogée.

 

Pourquoi avez-vous souhaité réaliser ce podcast sur les pieds-noirs ?

Je suis née en 1960 et mes parents m’ont beaucoup parlé de l’exode. Ils ont quitté brutalement l’Algérie avec leurs trois enfants et deux valises, dans la panique. L’exil est une histoire difficile dont nombre de familles ne parlent pas.

 

J’ai eu l’idée de ce podcast à la fin de l’année 2020 pour donner la parole à des pieds-noirs parce qu’ils ne sont pas présents dans les médias. Leur parole n’est jamais accueillie ni défendue au sein de la société française. L’Algérie est restée taboue au sein de nombreuses familles. Les parents ne souhaitaient pas transmettre leur histoire pour favoriser l’intégration de leurs familles, et les enfants ne posaient pas de questions de peur de raviver des blessures chez leurs parents.

 

Photo d'enfance de Marie-Jeanne, dans le premier épisode du podcast
Photo d'enfance de Marie-Jeanne, dans le premier épisode du podcast 

 

Qu’est-ce qui vous semblait intéressant dans la forme du podcast ?

Dans les médias, la parole des pieds-noirs est toujours là pour illustrer la parole de l’expert, mais jamais pour elle-même. Je souhaitais laisser les témoins s’exprimer pleinement, sans qu’ils soient interrompus. Le podcast leur donne une pleine liberté, sans que leur parole soit analysée et mal interprétée, comme ils en ont beaucoup souffert. Aujourd’hui, chacun revendique son identité régionale, mais il n’y a pour autant pas de place pour celle des pieds-noirs. Ce podcast se veut être une petite étincelle de parole libre de pieds-noirs sur internet.

 

Pourquoi y a-t-il urgence à transmettre ce récit ?

Le silence qui entoure l’expérience douloureuse des pieds-noirs laisse des traces chez les générations suivantes. C’est un épisode qui pèse sur leur conscience et l’occultation de la mémoire des pieds-noirs les empêchent bien souvent de s’approprier l’histoire de leurs origines. Il subsiste encore beaucoup de mémoires blessées de la guerre d’Algérie.

 

Pourquoi y a-t-il une occultation des histoires de ces pieds-noirs ?

Je constate beaucoup de déni et d’ignorance autour des pieds-noirs. Leur histoire n’est pratiquement pas enseignée à l’école et est encore trop méconnue. Emmanuel Macron l’a d’ailleurs rappelé le 26 janvier. Les pieds-noirs sont stigmatisés car associés aux colons. En réalité, la grande majorité d’entre eux est de condition modeste : ouvriers, commerçants... Il est important que leur parole soit écoutée parce qu’elle fait partie du récit national autant que les autres. Je souhaite aussi montrer la diversité d’expériences des pieds noirs, aucun des témoignages n’est identique et suffisant.

 

Le temps est à la fois un allié et un obstacle dans le processus de la mémoire des pieds-noirs. D’une part, des générations disparaissent et avec eux leurs souvenirs, mais de l’autre, la parole se libère à l’approche de la mort. Les petits-enfants qui n’ont jamais posé de questions s’autorisent à le faire lorsque leurs aînés sont en fin de vie.

 

C’est ce qu’il s’est produit dans ma famille. Il y a quelques années, mon père a été diagnostiqué de la maladie d’Alzheimer. Il a commencé à me raconter son histoire de jeunesse en Algérie. Il m’a transmis des souvenirs de toute la famille, dont je n’avais jamais eu connaissance jusqu’ici.

 

Emmanuel Macron prononce un discours sur les pieds-noirs

 

Comment avez-vous fait pour trouver des personnes prêtes à témoigner ?

J’ai fait un appel à témoins dans une association de pieds-noirs à Lyon, et j’en ai parlé dans mon réseau. De fil en aiguille, j’ai été contactée par des personnes disposées à témoigner ou connaissant des pieds-noirs. Raconter leur histoire avec l’Algérie n’est pas facile pour beaucoup, mais le podcast leur permet de rester anonyme et de se livrer plus facilement.

 

Pour le moment, j’ai enregistré cinq épisodes, mais je ne pourrai pas en enregistrer davantage sans soutien financier. J’ai lancé une cagnotte participative en ligne pour inviter tous les pieds-noirs intéressés par le projet à participer financièrement.

 

Comment se construit-on lorsque l’on est déraciné ?

L’ancrage intérieur peut faire sens pour trouver ses racines. Beaucoup de pieds-noirs ont construit des familles, mais sans pouvoir occulter le sentiment de non-ancrage pour autant. Rien de bon ne peut se construire sur le silence. La transmission est essentielle pour se sentir relié à une histoire, une famille. Il faut également avoir le temps de s’asseoir et raconter sa vie. De nombreux pieds-noirs ne l’ont jamais fait car ils travaillaient énormément.

 

La France avance-t-elle dans le sens d’un dialogue sur la guerre d’Algérie ?

Jusqu’à présent, on parlait peu des pieds-noirs. Il y a quelques semaines, Emmanuel Macron a mis des mots sur les maux des pieds-noirs : c’est la première fois qu’un président de la république français en parlait. Son discours de reconnaissance ouvre de manière symbolique un espace de parole permettant de réintégrer dans le récit national une histoire que la France n’a pas voulu entendre.

 

Quels retours avez-vous eu suite à la diffusion des premiers épisodes ?

Les petits-enfants de Marie-Jeanne lui ont écrit un message de remerciement lorsqu’ils ont partagé l’épisode sur les réseaux sociaux. Elle en a été extrêmement touchée. Elle n’avait jamais réalisé le poids de sa parole et celui de son silence. Les pieds-noirs ont longtemps été accaparés par la nécessité de s’intégrer. Ils ont souffert de leur accueil en France, mais n’ont jamais eu d’accompagnement psychologique. Ils sont restés enfermés dans leur silence, sans en mesurer toutes les conséquences.

Capucine Taconet

Capucine Taconet

Étudiante nantaise expatriée à Paris pour ses études de journalisme. Elle a connu lepetitjournal.com lors d’un échange universitaire à Bogota et rejoint la rédaction internationale en septembre 2021.
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