

Si vous vous êtes baladés sur Hollywood Road ces derniers temps, peut-être êtes-vous tombés sur les toiles du peintre chinois Zhang Da Zhong auquel la galerie Connoiseur consacrait une exposition le mois dernier. Comme nous, vous vous êtes sûrement demandé ce qui se cachait derrière ces évocations idéalisées de la Révolution culturelle, derrière ces représentations bucoliques de Gardes rouges, belles et sexys. Propagande tardive, nostalgie d'une jeunesse et d'idéaux révolus ou critique sibylline de la vaste entreprise de déstabilisation, mise en ?uvre par Mao à la fin des années 1960 pour reprendre le contrôle de l'Etat et du Parti communiste, qui fit des millions de victimes à travers la Chine ? Intrigués par son travail, nous avons interrogé l'artiste pour en savoir plus, connaître ses intentions, ce qui vous permettra, on l'espère, de vous faire une religion.
Lepetitjournal.com/Hong Kong - Vous êtes devenu un artiste relativement tard dans votre vie. En raison de la situation politique en Chine, vous n'avez pu commencer à faire des études d'art qu'à la fin des années 1980. Comment êtes-vous venu à la peinture ?
Zhang Da Zhong - J'aime peindre depuis ma jeunesse. J'ai voulu devenir un artiste dès le jardin d'enfants. Mais dans mon enfance, nous n'avions rien. Il n'y avait ni cours ni livres d'art, ni aucun programme consacré à l'art à la télévision ou à la radio. Nous n'avions aucune idée de ce qu'il fallait comme matériel ou bases pour peindre et n'avions aucune attente de cet ordre, tout simplement parce que nous ne connaissions rien d'autre. Nous avions recours à des méthodes primitives pour dessiner. On se servait par exemple de tuiles aux bords bien affûtés pour dessiner et de notre immense imagination pour créer. On s'amusait à croquer des avions, des canons et des tanks puis on passait à d'autres formes, à des animaux, des tigres ou des personnages tirés de romans historiques chinois comme l'Histoire des trois royaumes (roman de Luo Guanzhong écrit au XIVème siècle sur le déclin de la dynastie Han et l'émergence des Trois royaumes).
Rise of the red star ? Oil on canvas ? 170 x 100 cm - © Zhang Da Zhong
Pendant la Révolution culturelle, mon travail consistait à peindre des affiches de propagande, ce qui fut l'opportunité pour moi d'entrer en contact avec beaucoup de peintres. Cela m'ouvrit les yeux et me permit d'accumuler des expériences significatives. Durant cette période, j'ai appris différentes formes d'expressions et différents styles, acquis de solides bases en peignant sans arrêt et bénéficié des échanges avec des artistes plus âgés et de leurs précieux conseils.
Qu'avez-vous ressenti lorsqu'en 2000 une de vos peintures a reçu le Prix d'excellence à l'Exposition "J'aime mon pays" ? Pourriez-vous nous décrire ce tableau ?
C'était la première fois que j'exposais un tableau de la série "Gardes rouges" et la première fois qu'un tel tableau recevait un prix. Il représentait une femme Garde rouge assise dans un coin lisant le livre Et l'acier fut trempé? de l'écrivain russe Nikolai Ostrovsky [1904 ? 1936]. Cet auteur était dans l'Armée rouge mais, à la suite d'une maladie, il devint aveugle et dut garder le lit. Il dicta son roman à son amant. C'était un livre sur la guerre civile russe qui a beaucoup influencé ma génération.
Au début des années 2000, votre peinture politique vous a apporté une certaine notoriété. Pourquoi avez-vous décidé de peindre des Gardes rouges ? Pourquoi avoir choisi un sujet politique alors que tant d'artistes chinois s'en détournaient, en réaction à toutes ces années de misère sociale et culturelle ?
Je suis devenu un artiste à temps complet vers 1990. Avant cela, j'étais professeur. J'ai essentiellement choisi des sujets que personne n'avait peints ou ne voulait peindre. J'ai commencé à peindre des Gardes rouges car, à cette époque, aucun artiste ne voulait plus peindre cela mais aussi parce que j'avais moi-même vécu cette période. La Révolution culturelle a été une phase de ma vie. J'étais capable de représenter les Gardes rouges de façon unique en raison de mon histoire personnelle.
Nous observons tous les choses selon différents angles. En raison de nos diverses expériences, nous éprouvons des sentiments différents pour le même sujet et je me suis servi de ma propre perspective pour représenter cette période. A l'époque, jeunes adolescents pleins d'entrain, nous jouissions pleinement, passionnément, de notre jeunesse et étions entièrement dévoués, sans la moindre retenue, à la société. Nous avions des rêves, des aspirations, des objectifs pour lesquels se battre, et des espoirs pour le futur. Mais l'essentiel était que tout le monde travaillait sans être payé et que personne n'attendait de récompense en retour de son travail. Cette vision du monde m'a influencé jusqu'à aujourd'hui.
Quels étaient ces rêves d'adolescent, ces espoirs, ces objectifs dont vous parlez ?
J'avais 13 ans à peu près quand la Révolution culturelle a commencé. A cette époque, je ne pensais qu'à construire notre pays et à contribuer à son succès. Et j'y ai contribué, en donnant le meilleur de moi-même dans mon travail. A cette époque, le pays tout entier pensait que la Révolution culturelle était une bonne chose. Elle était approuvée par les leaders du parti, par le Politburo, et ne reposait pas seulement sur la décision d'une seule personne, le Président Mao. Pour diverses raisons, le gouvernement central n'a pas pu contrôler le mouvement et la Révolution culturelle a pris un mauvais tour. Cela a affecté le pays et son économie. Mais personne n'aurait pu en deviner l'issue jusqu'à ce que ça arrive.
Vous, qui êtes un peintre réaliste, pourquoi avoir choisi d'idéaliser, de représenter ces femmes Gardes rouges de manière onirique ?
Il y a toujours eu une distance entre l'art et la réalité. Ce que je peins passe par un processus de perfectionnement et est idéalisé par rapport à la vie réelle. L'art n'est pas nécessairement un miroir. L'art doit représenter un idéal supérieur à la vie.
L'un de mes tableaux représente un soldat de l'Armée rouge qui joue à la corde à sauter. Des soldats ont-ils réellement fait cela ? Je n'en sais rien. Cette composition repose entièrement sur mon imagination et ma créativité.
Pouvez-vous comprendre que ces représentations embellies, érotisées de femmes Gardes rouges puissent choquer une partie du public, tout particulièrement les Occidentaux ?
J'admire profondément la grandeur et la beauté des femmes et mon travail célèbre la jeunesse et la beauté. Il n'est pas dans mes intentions de peindre l'érotisme. L'art reflète la beauté et la beauté suscite l'émotion. Je peins des femmes avec de très belles silhouettes mais cela n'a rien à voir avec de l'érotisme. Même leurs doigts sont joliment peints. Le public peut trouver ces filles, leurs doigts et même leurs pieds érotiques mais c'est une perception qui leur appartient.
Je n'avais pas réalisé combien les Occidentaux aimaient mes tableaux, jusqu'à ce que je rencontre des clients au vernissage de l'exposition qui m'a été consacrée à Hong Kong. J'ai été bouleversé par leur appréciation de mon travail.
Dans un article sur l'avant-garde chinoise, un journaliste a écrit qu'il était difficile pour les Occidentaux d'apprécier votre travail, non seulement parce que leur connaissance de l'histoire chinoise est souvent lacunaire mais aussi parce qu'ils n'aiment l'art contemporain chinois que lorsque celui-ci est clairement subversif. Qu'en pensez-vous ?
Mon travail représente l'art et la culture. Il n'est pas confiné à des frontières géographiques ou à des spécificités nationales. La Joconde a été peinte par un artiste italien mais elle plait également aux Chinois. C'est la même chose avec la musique. La bonne musique n'est pas confinée à un pays ou à une nationalité en particulier : c'est universel. Mon travail appartient au monde.
Quel est le message politique de votre travail ?
A chaque génération, il y des sacrifices et des gens qui se dévouent pour leur pays. Quand les Gardes rouges reçurent l'ordre de partir vers les campagnes, il y avait des gens qui souffraient, qui auraient préféré rester en ville, mais beaucoup partirent volontairement. Mon travail représente cette époque d'une perspective différente. Mon propos n'est pas de dire si la Révolution était une bonne ou une mauvaise chose. Mon travail reflète essentiellement la pureté et la jeunesse des individus. C'est aussi une reconnaissance d'évènements historiques et l'occasion de faire face à l'histoire car la Chine a pour politique d'éviter le sujet de la Révolution culturelle. C'est pourquoi les artistes n'aiment pas peindre cela, particulièrement ceux qui sont en relation avec le gouvernement. C'est une cicatrice pour le Parti communiste et une période qu'il souhaite éluder. En 2009, la Chine a célébré les 60 ans de l'Etat communiste en organisant une cérémonie gigantesque sur la place Tiananmen. Il y avait des chars représentant chacune des décennies de ces 60 années, mais la décennie 1960-70 manquait. C'est une période que le gouvernement ne veut pas évoquer mais dont il est question dans mon travail.
Comment définiriez-vous votre mission ou votre rôle de peintre ?
Je suis une personne tout à fait normale, ordinaire, qui n'aspire à aucun rôle officiel d'importance. Je vis simplement pour créer les meilleures ?uvres possibles à destination du monde entier.
Propos recueillis par Florence Morin (www.lepetitjournal.com/hongkong.html) vendredi 14 décembre 2012






















