TEST: 2271

Noray Seafood : un Français, deux Norvégiens et 100.000 crevettes, en pleine Castille premium

Par Armelle Pape Van Dyck | Publié le 15/02/2022 à 13:37 | Mis à jour le 15/02/2022 à 16:03
Photo : DR
un des fondateurs de Noray Seafood, en Espagne, montre une crevette issue de son élevage

Derrière ce projet fou, un biologiste français et deux Norvégiens qui voulaient créer loin de la mer un élevage de crevettes dans des installations indoor, sans utiliser d'antibiotiques ni de produits chimiques, et avec en plus un système de recyclage de l'eau. Pari tenu : Noray Seafood produit aujourd’hui 50 tonnes de crevettes par an, à 300km de la mer !

 

Au départ, c’était loin d’être gagné. Mais nos trois visionnaires croyaient fermement en leur projet. Le Français Manuel Poulain, les Norvégiens Bjorn Aspheim et Jan Skyback connaissaient bien l’aquaculture. "Bjorn était alors aux États-Unis -se souvient Manuel Poulain, Directeur Technique de Noray Seafood-, et moi, en Australie. J’avais envie de rentrer en Europe et j’étais convaincu qu’il était possible de faire un élevage de crevettes indoor, et c’est l’associé de Bjorn, qui avait cette même idée qui lui trottait dans la tête, qui nous a mis en relation". 

manuel poulain noray seafood
Manuel Poulain / DR

Le know-how du Français

Il ne manquait "plus" qu’à mettre en place ce projet ! "Manuel Poulain a commencé à travailler avec moi –raconte Bjorn Aspheim, le PDG de Noray Seafood- en 2007. À cette époque, il était impliqué dans l'élevage de crevettes en Australie, et il a donc apporté une expérience large et reconnue dans le secteur de l'aquaculture. En outre, Manuel ne s'est jamais contenté de dire 'ça ne va pas marcher' et il a travaillé et travaillé sans relâche pour que tout fonctionne. Revenu il y a peu d’Asie, son rôle sera à nouveau essentiel dans notre projet d'expansion des nouvelles installations de production".

On nous prenait pour des fous

Mais avant d’en arriver à ces projets d’expansion, annoncés d’ailleurs cette semaine, le chemin a été long et l’incrédulité autour d’eux, immense. "Les gens nous prenaient pour des fous -se souvient Bjorn- mais ce n'est pas étonnant, puisqu'il s'agissait d'un projet qui n'avait jamais été réalisé nulle part auparavant. Au début, le financement nous est venu de la famille et les amis. Ensuite, une des banques locales, Banco Popular, nous a fait un prêt de 2 millions d'euros".

Bjorn Aspheim, PDG de Noray Seafood
Bjorn Aspheim, PDG de Noray Seafood

Il a fallu cinq ans de R&D pour déployer la technologie nécessaire à la reproduction de l'habitat du crustacé et commencer à les commercialiser en 2012. Manuel Poulain a fourni le savoir-faire pour la partie biologique de l'entreprise. "Notre idée –déclare-t-il- a été depuis le départ de produire des crevettes à l'aide d'un système de production 100% durable, en intérieur et loin de la mer, donc dans de l'eau salée artificielle. Ce que nous voulions et ce que nous avons réalisé, c'est être proches de nos clients et du marché en général et produire une crevette ultra-fraîche, saine, et d'excellente qualité à un prix juste et raisonnable. Notre modèle de production est unique au monde, car nous l'avons développé et amélioré nous-mêmes".

Mais comment est-ce possible d’arriver à un tel résultat en pleine campagne et loin de la mer ? La crevette est un animal très difficile à cultiver et sa reproduction, extrêmement compliquée, même dans les fermes d’élevage outdoor, en eau de mer. Les trois pionniers croyaient en leur projet et l’un d’eux part aux États-Unis pour acheter leurs premières larves de crevette du Pacifique. "Mais il a toujours été clair pour nous –souligne Bjorn- que, pour avoir une stabilité commerciale, il était essentiel de disposer de notre propre élevage pour contrôler tout le processus de production".

95% des crevettes dans le monde sont congelées et proviennent de Chine, du Vietnam, du Maroc, de Colombie ou de Thaïlande

pierre bozolla noray seafood
Pierre Bozolla / DR

Après quelques mois, ils réussissent à fermer le cycle complet, en reproduisant leurs propres larves dans l'écloserie. Leur secret ? Jalousement gardé, bien sûr. "Nous avons réussi –explique un autre Français, Pierre Bozolla, le responsable de l’élevage- à recréer fidèlement l'habitat naturel de nos crevettes grâce à un système d'aquaculture innovant, unique au monde, stable et durable. L'application de notre technologie microbienne de pointe crée ainsi un équilibre bactériologique à l'intérieur des bassins qui évite l'utilisation d'antibiotiques ou de produits chimiques et permet de produire des crevettes fraîches et propres".

Le choix stratégique de l’Espagne

Comme le soulignent les responsables du projet, "95% des crevettes dans le monde sont congelées et proviennent de Chine, du Vietnam, du Maroc, de Colombie ou de Thaïlande. Afin de les conserver plus longtemps, des sulfites sont ajoutés. Lorsqu'elles arrivent au consommateur final, parfois après des mois, cela a un effet sur le goût, parce qu’ils ajoutent de tout, depuis les additifs jusqu'aux antibiotiques". Les crevettes de Noray Seafood, en revanche, ne sont jamais congelées et elles viennent d’ailleurs d’obtenir le prix annuel Superior Taste Award 2022 de l'Institut international du goût.

 

noray seafood
Les crevettes de Noray Seafood ne sont jamais congelées / DR

 

L'Espagne, en tête de l'Europe pour la consommation de crevettes

Autre question : Pourquoi l’Espagne ? "C'était une décision stratégique –explique le PDG de Noray Seafood. Tout d'abord, l'Espagne est le pays en tête de l'Europe pour la consommation de crevettes, avec pas moins de 170.000 tonnes de crevettes consommées par an, et par conséquent, c'était un marché très intéressant. Ensuite, le site de Medina del Campo a été choisi en raison de son emplacement. Nous sommes très proches de Madrid, près de l’axe Lisbonne-France et de l'autoroute A1 qui nous relie à l'Europe... C'était donc l’endroit idéal pour élever et commercialiser nos crevettes, au milieu de la péninsule Ibérique".

 

noray seafood
Les installations de Noray Seafood, à Medina del Campo / DR

 

Bienvenue à Medina del Mar !

C’est ainsi que cette zone aride de Castille, plus habituée à l’élevage des moutons, s’est transformée en véritable "zone de pêche" ! Et comme l’humour n’est jamais bien loin en Espagne, les gens du coin s’amusent à changer le nom de la ville de "Medina del Campo" en "Medina del Mar".

Les installations de Noray Seafood occupent 7.000 m2 et elles disposent de 24 bassins de différentes capacités (entre 150 et 300 m3) à 28ºC, presque dans la pénombre et sous des bâches blanches rappelant plus un hôpital de campagne qu’une ferme d’aquaculture ultramoderne à la technologie unique. 

Quand Noray Seafood reçoit le soutien de la famille Mulliez

Le respect absolu de l’environnement était depuis le début une priorité pour les fondateurs de cette entreprise loin de la mer. "Le processus recycle 100% de l'eau utilisée –signale Pierre Bozolla- et s'attaque directement aux problèmes posés tant par l’élevage que par la pêche de crevettes, tels que la déforestation des mangroves, les très longs trajets, le manque de traçabilité ou l’utilisation massive de chalutage pour les capturer. Ici, la pêche se fait avec des paniers ou avec 'l'atarraya', un filet rond traditionnel qui demande de l'adresse au moment du lancer. En définitive, nous produisons des crevettes de haute qualité tout en prenant soin de notre planète". 

 

noray seafood

 

D’ailleurs, Noray a récemment reçu la certification ASC (Aquaculture Stewardship Council) en tant que première et unique ferme d’élevage de crevettes en intérieur au monde, répondant ainsi aux normes les plus élevées en matière de durabilité. Et comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, Noray Seafood vient d’annoncer cette semaine une levée de fonds de 16 millions d'euros menée par Creadev, société française d’investissement evergreen, de la famille Mulliez, qui soutient les entreprises capables de se développer tout en ayant un impact significatif sur leur écosystème. 

"Cet investissement –explique Bjorn Aspheim- nous permettra d’accélérer nos plans de croissance pour augmenter notre capacité de production, et ainsi faire face à la demande, tout en maintenant nos normes de qualité et d'engagement". Actuellement, la société produit 100.000 animaux par bassin, pour environ 50 tonnes par an qui sont destinées à l’exportation, aux supermarchés, aux poissonniers, aux restaurants et aux consommateurs finaux qui peuvent commander par Internet.

Armelle pvd

Armelle Pape Van Dyck

Après 15 ans à la direction de la communication de la 1ère banque espagnole, elle a décidé de concilier vie pro & perso, comme journaliste freelance en français ou espagnol. Elle est vice-présidente de l’Association des Correspondants de Presse Étrangère.
0 Commentaire (s) Réagir
À lire sur votre édition locale