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3 cheffes d’entreprise à Hong Kong

Par Claudia Delgado | Publié le 31/03/2021 à 14:00 | Mis à jour le 01/04/2021 à 04:26
Photo : Laurence, Camille et Rachel
femmes Hong Kong

Qu’elles soient dans le domaine de la restauration, la formation ou le recrutement, Camille, Laurence et Rachel ouvrent pour Lepetitjournal.com les portes de leur monde.

Elles m’accueillent chacune dans leur univers, pour Camille, c’est le tohu-bohu du restaurant, les livraisons qui arrivent, les chefs qui s’affairent, le ballet d’une cuisine qui se met en branle ; je découvre le monde de Laurence par écran interposé, comme c’est souvent le cas depuis le début du COVID, elle porte un casque micro et on devine dans le fond, un brouhaha de voix venant d’une autre pièce ; Rachel m’accueille dans ses bureaux en haut de Times Square, un endroit grand et lumineux où le gens défilent à pas feutrés.   

Les débuts à Hong Kong

Tu as fondé ta propre entreprise, comment en es-tu arrivée là?

Camille : j’ai commencé ma carrière dans l’hôtellerie à 14 ans lorsque j’ai eu mon premier job à Washington. Je suis tombée amoureuse de l’énergie et de l’ambiance qui règne dans les restaurants: la musique, les gens, le remue-ménage. Comme je suis à moitié Française, j’ai décidé d’aller à Paris pour étudier à Ferrandi tout en sachant que, même si je ne voulais pas être chef, je devais apprendre le métier pour monter mon propre restaurant. Je suis arrivée à Hong Kong il y a 10 ans et je ressentais le manque d’un restaurant de quartier indépendant et créatif avec une âme. Brut est le fruit d’années d’expérience dans des douzaines de restaurants et de bars afin d’arriver à une compréhension profonde de ce qui manque ainsi que de ce qui doit changer dans le monde de la restauration. J’en suis arrivée là avec beaucoup de cran, de détermination et un grand répertoire de leçons apprises en cours de route.

Laurence : j’ai un parcours en DRH et ventes (grande consommation et monde du luxe). En France, la ressource humaine est souvent traitée comme un coût et non pas comme un investissement, dans mes 10 années d’expérience je me suis rendue compte à quel point l’humain était crucial. Comme mon grand-père avait vécu en Chine et mon père beaucoup voyagé en Asie, mon rêve était de partir et je voyais l’Est comme une terre porteuse d’opportunités. Un jour, une connaissance me demande si j’étais heureuse, je me surpris moi-même à lui répondre par la négative. Je lui raconte, sans beaucoup de conviction, mon idée de m’expatrier et de monter ma société. Il m’a dit "quand tu as un mur derrière toi tu ne peux qu’aller de l’avant". C’est ce que j’ai fait, je suis arrivée à Hong Kong en 2009 et fondé Au Cœur du Luxe, nous formons des équipes de vente dans le secteur du luxe et sommes maintenant présents dans neuf pays.  

Rachel : je suis née au Vietnam de parents chinois et j’ai grandi en France. J’ai en moi le meilleur de ces mondes. Je suis arrivée à Hong Kong il y a 28 ans sans savoir que j’allais rester si longtemps. Ma passion a toujours été d’aider les autres et de manière naturelle je me suis orienté vers le recrutement, cela s’est avéré être le plus beau métier. J’ai fondé The officeen 2015, je voulais avoir le contrôle total dans mon rôle de recruteuse pour guider, influencer et aider les gens sans imposer quoi que ce soit. Le nom de la compagnie est un hommage a la série télé, car la partie humaine est essentielle. Hong Kong est l’endroit idéal lorsqu’on veut changer de poste, les gens ici n’ont pas peur du changement, ce qui n’est pas du tout le cas à Paris. A Hong Kong il n’y a pas de temps à perdre, ça facilite mon boulot. Je me réveille tous les jours en sachant que je fais ce que j’aime, inspirer les gens.  

As-tu rencontré des préjugés en tant que femme dans ton métier à Hong Kong? 

Camille : oui, bien sûr. Être une femme, tout court, présente son lot de défis. Être une femme à la tête d’un restaurant à Hong Kong n’est que le début du travail nécessaire pour réécrire le récit de ce qui est, malheureusement, une toile complexe d’inégalités de genre. J’évite de penser à quel point cela aurait été plus facile si j’étais un homme, je canalise mon énergie sur ma propre éducation et sur celle des hommes de ma vie et sur la façon de parcourir le monde avec plus de sensibilité et de bienveillance envers les femmes avec qui nous le partageons.    

Laurence : j’étais agréablement surprise de voir qu’à Hong Kong, être une femme était beaucoup moins un obstacle qu’en France. Hong Kong est très tourné vers la performance, on te juge sur ce que tu délivres, si tu montres que tu es capable, le reste n’a pas d’importance. En France, j’étais beaucoup plus jugée sur mon image, j’avais l’impression que si un femme voulait être jugée pour son cerveau il ne fallait pas être jolie. 

Rachel : pas vraiment. J’ai été très chanceuse. Je pense aussi qu’on projette l’image qu’on se fait de soi-même, dès que vous commencez à vous considérer soit comme asiatique, femme ou peut-être LGBT, vous créez des barrières pour vous même. Je dis aux autres "sache qui tu es et montre-le".  

 

femmes Hong Kong
photo@Camille

Quel est le plus grand risque que tu as pris ?

Camille : venir à Hong Kong et abandonner un très bon poste à Paris avec quelqu’un que je respectais beaucoup. Le choix de venir à Hong Kong étais risqué car cela impliquait de repartir à zéro et de compter sur mon compagnon de l’époque qui était à l’origine de mon expatriation.

Laurence : ma prise de risque quotidienne est de trouver l’équilibre entre mon rôle de mère, d’épouse, de cheffe d’entreprise et de femme. C’est dur de ne pas pouvoir être là pour sa famille parce qu’il faut gérer ses responsabilités professionnelles.   

Rachel : je suis entrée dans ce métier un peu par chance et j’ai tellement aimé que j’ai travaillé pendant dix ans dans la même compagnie. J’ai voulu tenter ma chance en créant ma propre structure, mais abandonner ce poste avec la stabilité qui allait de pair fut difficile, c’était presque comme divorcer de mon patron que j’admirais énormément. Il m’a fallu quasiment une année pour franchir le pas mais c’était pour le mieux.  

Que dirais-tu à ton jeune alter ego ?  

Camille : je me rappellerais à quel point je suis une femme de valeurs. Je me dirais que la bonté et la bienveillance ne sont pas des faiblesses, que l’empathie est essentielle et que même si le monde n’est pas toujours bienveillant, il porte toujours une magie spéciale qu’il ne faut jamais oublier. 

Laurence : je lui ferais comprendre qu’il y a une différence entre un rêve et une vision, un rêve est une illusion, tandis qu’une vision est un objectif qui permet de visualiser les étapes. Il faut donc croire en sa vision et ne pas toujours courir après des rêves. Je lui dirais aussi d’accepter qu’on ne puisse pas tout maitriser mais qu’il faut s’accrocher là où c’est important. Il y aura toujours des gens pour te critiquer mais il faut choisir ses batailles et trouver son propre équilibre.

Rachel : je lui dirais, fais ce que tu aimes faire et essaye toutes sortes de choses afin de trouver ta voie. Je lui dirais de prendre les choses au sérieux lorsqu’on arrive à la trentaine, une fois qu’on a tout essayé et qu’on sait ce qu’on veut faire.   

 

femmes Hong Kong
photo@Rachel

Quels sacrifices as-tu fait pour ta carrière ?

Camille : Je pense parler pour tous les membres de la famille de l’hôtellerie lorsque je dis que nous avons sacrifié une bonne partie de nos vies pour le bien de notre travail. Notre industrie opère dans un univers parallèle qui restreint le fait d’avoir du temps en commun avec le reste du monde. J’ai choisi ce mode de vie et je ne regrette rien, mais certes, cela s’accompagne de nombreux moments perdus. Un sacrifice spécifique aux femmes est lié à l’horloge biologique, nous sommes obligées d’y penser pendant un moment important de nos carrières. Je sacrifie la possibilité d’avoir une famille car je suis trop occupée par mon restaurant.

Laurence : je suis trop souvent absente pour ma famille car j’ai un engagement moral envers les salariés de mon entreprise qui passe au-dessus de tous autre chose en dehors de mon mari et de ma fille. 

Rachel : lorsqu’on se met à son compte, on devient en quelque sorte "un loup solitaire", on perd un peu le côté communautaire de travailler dans une grande compagnie. En tant que recruteuse, je vis par procuration quand je place quelqu’un dans une compagnie. Lorsqu’on est son propre boss, on n’a personne vers qui se tourner, c’est la partie qui fait peur.

Conseils pour des femmes entrepreneuses à Hong Kong  

Quel conseil donnerais-tu aux femmes souhaitant suivre un parcours comme le tien?

Camille : crois en toi, tu es parfaite telle que tu es et tes rêves sont aussi valables et réalisables que ceux de tes homologues masculins. Tu ne dois rien à personne. La seule responsabilité que tu as est envers toi-même.   

Laurence : grâce à notre génération et à celle de nos mères, la génération de ma fille va pouvoir récolter un monde plus égalitaire où les femmes pourront plus briller. Je dirai aux femmes qu’on a un devoir de souvenir et de transmission. On a tous notre rôle à jouer et le fait d’être une femme apporte beaucoup, donc ne perds pas ton identité, tu as la chance d’être une femme, cela est une force. Je veux que la génération des femmes de demain soit fière de l’être.

Rachel : cherche des alliés. Même si on crée sa propre boite, il faut toujours des partenaires, donc n’aie pas peur de demander de l’aide et de forger des alliances. Il ne faut pas rester seule dans son coin. Actuellement, huit formateurs professionnels collaborent avec The Office, voilà comment je garde mon identité tout en ayant une équipe. Va donc à la recherche d’autres loups solitaires pour te trouver une meute.

femmes Hong Kong
photo@Laurence

A ton avis, qu’est-ce qui est à l’origine du manque de parité aux postes de direction et que peut-on faire pour y remédier?

Camille : la complaisance générale ou la malheureuse acceptation du statu quo est le début du manque de parité. C’est primordial que les femmes, mais aussi les hommes, prennent le temps de se renseigner sur les courants féministes. Les femmes se battent pour leurs droits depuis très longtemps mais les hommes n’abordent ces sujets entre eux que très rarement. Une conversation peut faire une grande différence. Ce n’est pas qu’une lutte des femmes et pour les femmes, il faut que ce soit une lutte globale, le féminisme se doit d’être inclusif.    

Laurence : je pense que ceux qui te choisissent pour les postes de direction sont souvent des hommes qui ont été habitués à un système obsolète qui favorise l’homme. Le cas de ma mère est très parlant, lorsqu’elle a voulu faire un doctorat on n’a pas voulu lui donner une place car c’était vu comme le caprice d’une femme qui mettra sa carrière entre parenthèse pour avoir des enfants. Si on veut que le monde de demain soit plus égalitaire, il faut accepter qu’il y ait une différence entre homme et femme et parfois en voulant gommer la différence, on la creuse. Il faut plutôt se demander "qu’est-ce qu’on peut faire pour équilibrer tout cela ?".

Rachel : un client m’a demandé un jour de recruter une perle rare, il voulait une femme avec des spécificités professionnelles très détaillées et je me suis démené pour la trouver car j’estimais qu’il y avait peu de femmes dans ce type de poste. C’était le moment de les mettre en avant et de leur offrir une opportunité d’emploi incroyable. Étonnamment, elles ne croyaient pas qu’elles pourraient faire le boulot, voilà la disparité homme-femme. J’ai décidé en tant que recruteuse que j’allais changer cela. Je veille donc à ce qu’il y ait égalité salariale et j’accompagne tout le monde, homme et femme, pendant et après le processus du recrutement, je suis leur sponsor et leur coach.

Cheffe d’entreprise en temps de COVID

Quel est le plus grand défi que tu as dû surmonter pendant la pandémie ?

Camille : je n'ai jamais rien traversé d’aussi éprouvant, cela nous a couté une année de chiffre d’affaires, c’est très dur pour un restaurant indépendant. Cette dernière vague a été la plus difficile avec bon nombre de mes proches amenés aux centres de quarantaine. Je vivais dans une peur constante pour mon personnel, pour mes clients et pour moi-même, surtout dû au fait qu’on ne sait pas ce que l’on est censé faire.     

Laurence : devoir gérer l’école à distance, cela a tout changé pour les familles. C’est à dire, nous avons du devenir aussi professeurs, avec une pression supplémentaire pour la réussite de nos enfants. Je n’ai pas à me plaindre mais je pense que l’avenir nous dira quel a été l’impact pour mères et enfants. Et en tant que mère je me dois de penser aux enfants des autres, j’ai donc initié une collecte d’ordinateurs afin d’aider des familles défavorisées à gérer l’école à distance.  

Rachel : on a eu une baisse de régime, mais c’est exactement le moment où les gens sont les plus réceptifs et ont besoin de nous car c’est le moment de travailler sur soi-même, de regarder en arrière pour se demander si l’on a fait ce qu’on avait envie de faire et peut-être songer à des alternatives. Lorsque le monde fait une pause, il faut en faire autant.

 

femmes Hong Kong
photo@Camille

Quelque chose à ajouter ?

Camille : j’aimerais partager un nouveau projet qui se réalise. J’ouvre avec la collaboration de trois femmes, une cave à vins appelée Crushed, dirigée que par des femmes, une cave qui soutient des pratiques de production durables avec de petites cuvées. On aimerait être un endroit de rassemblement communautaire avec une démarche qui réfléchit à l’environnement ainsi qu’à tous acteurs du processus de vinification : fermiers, vignerons, communauté. Plus d’information sur le restaurant Brut ! ici.

Laurence : j’ai beaucoup investi dans le e-learning, dès le départ, j’ai voulu penser à une solution locale j’ai donc formé quelqu’un à Hong Kong en créant mon propre contenu. Je n’ai pas voulu "économiser" car c’était un investissement, il faut une vraie stratégie d’investissement et de déploiement géographique, voilà mon dernier conseil. Plus d’information sur Au cœur du Luxe ici.

Rachel : avec mon partenaire Daniel, on cherche à donner les outils nécessaires pour préparer les personnes que nous recrutons avant de les placer à un poste, cela peut se traduire par des formations spécialisées, mais cela reste toujours un choix, rien n’est imposé mais nous veillons à ce que les personnes soient toujours informées et bien entourées. Plus d’information sur The office ici.

 

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Claudia Delgado

Claudia Delgado

Mexicaine de langue française, Claudia est traductrice. Cela fait quelques mois qu’elle habite à Hong Kong et rédige des articles pour le Petit Journal
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