L’inflation en Pologne : conséquences sur les ménages et témoignages d’entrepreneurs

Par Lucien Boddaert | Publié le 08/02/2022 à 02:02 | Mis à jour le 08/02/2022 à 15:20
La réprésentation de l'équilibre du budget en Pologne

 

Malgré une situation macroéconomique favorable, un indicateur est sur toutes les lèvres ces derniers mois. L’inflation en Pologne s’est accélérée fin 2021, pour atteindre 8,6% en décembre selon l’Office national des statistiques, un chiffre jamais atteint depuis 20 ans. Ramener la progression des prix à un niveau acceptable pour les ménages et les entreprises, c’est la tâche que devra relever en 2022 le directeur de la Banque centrale polonaise, Adam Glapinski, qui devrait être prochainement renouvelé dans ses fonctions par la Diéte polonaise.

 

Les dynamiques internes et externes de l’inflation

La Pologne présente depuis plusieurs mois un niveau d’inflation important, au-delà des objectifs que se fixent les autorités monétaires. Ce phénomène n’était cependant pas considéré jusqu'à l’automne dernier par la Banque centrale polonaise ((Narodowy Bank Polski, NBP) comme un problème à régler mais plutôt comme le prix à payer pour soutenir l’activité économique. La forte consommation des Polonais, l’un des moteurs de la croissance domestique, l’entretenait. En réponse à la crise sanitaire, par un maintien volontaire du zloty à un faible niveau, la NBP soutient les exportateurs polonais, dont la production a gagné en compétitivité vis-à-vis notamment des pays de la zone euro.

Revers de la médaille, cette politique a contribué à renchérir les coûts des produits importés. Perçue comme passagère par la NBP, l’inflation s’est installée, et accélérée fin 2021, à la faveur de l’évolution de la conjoncture mondiale.

L’année 2021 a été marquée par un « effet ciseau » : d’un côté des désorganisations de chaînes logistiques internationales liées aux restrictions, de l’autre une reprise importante de la consommation mondiale, favorisée par les dépenses publiques de lutte contre la crise.

Corollaire de cette reprise soutenue, les prix de l’énergie ont très fortement augmenté eux-aussi. La Banque centrale polonaise a finalement réagi à partir du mois d’octobre, avec le relèvement à plusieurs reprises de son taux directeur.

 

Les ménages polonais en alerte

Dans ce contexte dégradé, les ménages polonais adaptent leurs comportements à cette inflation record qui dégrade leur pouvoir d’achat. Les dépenses dites contraintes, notamment énergétiques, ont drastiquement augmenté malgré les mesures d’aides adoptées dans le cadre des deux « boucliers anti-inflation ».

Les Polonais, très attentifs aux prix des produits du quotidien, relèvent les variations successives de prix sur un marché de la grande distribution où, marqueur de cette sensibilité-prix, le discount représentait déjà près de 40% des ventes. Tous les ménages ne sont pas logés à la même enseigne : dans une situation de quasi plein-emploi beaucoup de Polonais travaillant dans le secteur privé ont obtenu des hausses de salaires supérieures à celles de l’évolution générale des prix. Des augmentations de salaire entretenant paradoxalement l’inflation. Autre difficulté pour les ménages, le relèvement du taux directeur finalement décidé par la NBP pèse sur le budget des détenteurs de crédits immobiliers puisque les banques commerciales adaptent leurs offres à ces nouvelles conditions. Avec des crédits immobiliers à taux le plus souvent variables, les emprunteurs polonais voient leurs traites grimper. Si à long-terme la valeur des biens acquis augmentera parallèlement à l’inflation, les ménages doivent dans l’immédiat s’assurer de leur capacité à rembourser ces traites.

 

Source : www.tresor.economie.gouv.fr/PagesInternationales
https://www.tresor.economie.gouv.fr/PagesInternationales/ Service Economique Régional de Varsovie
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Neuf mois après l’ouverture de mon restaurant Smashny Burger, j’achète désormais mon bœuf, matière première pour notre activité, 30% plus cher. Lucas Pollier

Les entreprises face à la volatilité des prix

Les consommateurs scrutent attentivement l’évolution des prix, tandis que les acteurs économiques doivent faire quant à eux face à la volatilité de leurs coûts et définir leur stratégie.

Témoin des turbulences dans la restauration, Lucas Pollier, créateur d’un fast-food dans le centre de Varsovie qui a importé en Pologne le concept américain de smash burger, observe la rapidité de ces changements « Neuf mois après l’ouverture de mon restaurant Smashny Burger, j’achète désormais mon bœuf, matière première pour notre activité, 30% plus cher. Et ce n’est pas le seul produit à augmenter. L’impact sur la marge en restauration est là, et nous avons dû nous-mêmes augmenter nos prix pour compenser, partiellement, ces hausses ». Dans un secteur particulièrement concurrentiel comme la restauration rapide, les marges de manœuvre sont toutefois limitées et les professionnels ne peuvent pas brusquer leurs consommateurs. L’alerte de plusieurs propriétaires de bars à lait traditionnels a attiré l’attention sur les préoccupations du secteur.

 

Johann Anfray, fondateur de Le Menu.pl, une épicerie française digitale, est également attentif à l’évolution des prix « Il faut la prendre en compte pour notre stratégie, l’inflation est là pour durer ».

Proposant en ligne, et dans deux points de vente à Varsovie, des produits d’épicerie fine importés de France sur le marché polonais, il peut réagir de façon plus libre. « Fatalement, dans notre activité, les coûts à l’entrée se voient à la sortie, mais pour une offre comme la nôtre, la clientèle s’y retrouve». La hausse des coûts à l’entrée est liée dans son cas à des difficultés d’approvisionnement en France pour certaines matières premières tandis que les mauvaises récoltes de 2021 n’ont pas aidé pour l’évolution des prix de plusieurs produits essentiels de son assortiment. Point commun pour les deux entrepreneurs français, les hausses de salaire sont une nécessité pour retenir des salariés au moment où Varsovie se trouve en situation de plein emploi.

 

La question énergétique en première ligne

Le coût de l’énergie est une donnée de plus en plus prégnante pour les entreprises. Si cette question est moins sensible pour Johann Anfray et Lucas Pollier, compte tenue de la nature de leur activité, Béatrice Fauriez, à la tête d’une PME dans le secteur du transport en Poméranie, en ressent les effets, quoiqu’indirects. 

« Nous avions des projets de développement qui sont impactés actuellement en raison des augmentations massives de gaz s’élevant parfois jusqu’à 800% pour les entreprises. Propriétaires de nos locaux, qui bénéficient heureusement du chauffage municipal à un coût maitrisé, nous avions pour projet de les mettre en location et de nous installer ailleurs. Nous voyons que les locaux actuellement disponibles sont ceux dont les propriétaires cherchent à se débarrasser, justement en raison de leur alimentation en gaz. Nous réfléchissons à faire construire mais l’évolution des prix n’est pas meilleure de ce côté…». Béatrice Fauriez

La hausse soudaine des prix de l’énergie est un avant-goût de la transformation énergétique qui se profile. À la tête du cabinet de conseil en développement durable qu’elle a créé il y cinq ans, Virginie Little est attentive à ces évolutions puisqu’elle intervient auprès d’entreprises et de collectivités locales, notamment pour les aider à mettre en place des opérations moins émettrices de gaz à effet de serre (GES). Si l’on pouvait suspecter l’inflation d’avoir des conséquences négatives sur le volontarisme des entreprises en matière de développement durable, cela ne semble pas être le cas en ce moment.

« Nous sommes dans ce que je considère comme un moment clé, les gens ont le sens de responsabilités et sont conscients de leur impact. D’une part les réglementations incitent de plus en plus les acteurs économiques à réduire leur impact environnemental et leurs émissions de GES, d’autre part la hausse du prix de l’énergie va fortement encourager les entreprises (et les ménages) à faire des économies d’énergie et à envisager plus sérieusement des investissements vers des énergies renouvelables. Tout cela dans un contexte où la question de la responsabilité environnementale des entreprises prend petit à petit de plus en plus d’importance pour les salariés». Virginie Little

Par ailleurs Déléguée régionale Gdańsk, Gdynia & Sopot de la Chambre de Commerce et d’Industrie France Pologne (Francusko-Polska Izba Gospodarcza, CCIFP), Virginie note que l’application à partir de ce début d’année du volet fiscal du Polski Ład - Nouvel Ordre économique, compte parmi les premières préoccupations des entreprises avec qui elle échange régulièrement. « Les effets du Polski Ład pour les entreprises restent encore difficiles à estimer précisément, le calendrier de cette réforme n’est peut-être pas optimal dans un contexte d’incertitudes».

 

Perspectives pour 2022

En attendant de répondre aux questions énergétiques de long-terme, la politique monétaire restera le principal instrument de lutte contre l’inflation, le directeur de la banque centrale n’excluant pas de nouvelles hausses du taux directeur. De son côté, le gouvernement surveillera la mise en œuvre du Polski Ład,  dont l’impact macroéconomique reste encore flou, pour réagir à d’éventuels effets pro-inflationnistes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                            

 

 

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Diplômé en politiques européennes, je me suis installé à Varsovie en 2018 pour travailler au service économique de l'ambassade de France puis dans le secteur de la grande distribution.
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