Carlos Moedas, maire de Lisbonne depuis 2021, a un attachement particulier à la France où au cours de cinq années il a fait ses études d´ingénieur civil et a commencé sa carrière professionnelle. « Je garde une affection particulière pour la France. C'est un pays qui a profondément marqué mon parcours personnel et professionnel » a t´il confié lors de son intervention au cours d´un déjeuner organisé par la Chambre de Commerce et d´Industrie Luso-Française le 20 mai 2026. A l'occasion de cette rencontre avec des entreprises françaises, il a accordé une interview au Lepetitjournal où il s´exprime sur sa vision de la ville de Lisbonne.


Carlos Moedas membre du parti Social Democrata, PSD, de centre droit, ancien commissaire européen à la Recherche, à l'Innovation et à la Science de 2014 à 2019, a été élu maire de Lisbonne pour un premier mandat en 2021 et réélu pour un second mandat en octobre 2025. Lors de son intervention durant le déjeuner organisé par la CCILF il a déclaré : « j´ai décidé de devenir maire de Lisbonne parce-que je voulais apporter une vision à cette ville et cette vision repose sur trois dimensions : je veux que Lisbonne soit à la fois une capitale européenne de l'innovation, de la culture et une ville profondément attentive à ses habitants. Car au cours de mon expérience internationale, je suis arrivé à la conclusion qu'une ville doit construire son avenir autour de trois piliers : l'innovation, la culture et la cohésion sociale ».
« À mes yeux, un tourisme de qualité est d'abord un tourisme qui profite aux habitants. »
Vous avez annoncé vouloir faire de Lisbonne, la capitale du tourisme de qualité. Quels sont les mesures que vous entendez mettre en œuvre jusqu'en 2028 pour atteindre cet objectif ?
Lisbonne est aujourd'hui bien plus qu'une destination en vogue. C'est une ville qui a fait un choix clair : privilégier la qualité plutôt que la quantité.
À mes yeux, un tourisme de qualité est d'abord un tourisme qui profite aux habitants. Il respecte l'identité de la ville, crée une valeur économique durable et préserve le cadre de vie de celles et ceux qui y vivent toute l'année. Lisbonne accueille aujourd'hui plus de 6,7 millions de visiteurs par an, pour un total de 15,7 millions de nuitées. C'est considérable pour une ville de 575 000 habitants. Notre ambition est toutefois que les visiteurs prolongent leur séjour, que leurs dépenses profitent davantage à l'économie locale et qu'ils repartent avec une connaissance réelle de Lisbonne, au-delà de la simple image de carte postale.
Notre stratégie s'articule autour de plusieurs priorités. La première est le rééquilibrage territorial : nous voulons élargir l'offre touristique au-delà des quartiers historiques de la Mouraria, de la Baixa et de Belém, en mettant davantage en valeur des quartiers comme Marvila et Alcântara, qui possèdent une identité forte et un potentiel considérable. La deuxième priorité consiste à renforcer la qualité de l'offre culturelle et gastronomique. Nous voulons inscrire Lisbonne dans les grands réseaux du tourisme créatif, scientifique et universitaire. La ville compte aujourd'hui 133 centres de recherche et 30 000 étudiants étrangers inscrits dans ses établissements d'enseignement supérieur : c'est un atout majeur que nous devons mieux valoriser. Enfin, nous poursuivons la régulation des locations touristiques de courte durée, afin de préserver l'accès au logement pour les Lisboètes et de permettre à la ville de conserver son âme.
En définitive, un tourisme de qualité suppose une ville où visiteurs et habitants cohabitent harmonieusement, dans le respect mutuel. C'est le cap que nous nous sommes fixés.
« Lisbonne n'est pas à vendre, et son identité ne peut être cédée au plus offrant »
Cependant, on reproche parfois au Portugal de perdre peu à peu ce qui fait sa singularité culturelle, qu'il s'agisse de ses traditions, de son patrimoine architectural ou de la multiplication des commerces tournés vers les touristes. Que répondez-vous à cette critique ?
C'est une préoccupation réelle, que je ne cherche pas à minimiser. Je comprends parfaitement qu'elle suscite de l'inquiétude.
Mais face à la pression touristique, la réponse ne peut pas être le repli. Elle doit passer par une politique active de préservation. C'est précisément l'ambition du programme Lojas com História, qui célèbre cette année son dixième anniversaire. Au total, 199 commerces emblématiques de Lisbonne ont été distingués et 158 sont aujourd'hui encore en activité. Ce programme protège une mémoire vivante et passe un message clair : Lisbonne n'est pas à vendre, et son identité ne peut être cédée au plus offrant.
Nous avons également consacré 1,2 million d'euros à la restauration de la tour de Belém, afin de préserver ce monument classé et d'en garantir l'accès à tous. Parallèlement, nous veillons à sauvegarder le patrimoine immatériel de la ville, notamment les Casamentos de Santo António et les Marchas Populares. L'identité d'une ville ne réside pas seulement dans ses façades ; elle se transmet aussi à travers ses traditions et ses rituels collectifs.
Le rôle de la mairie est de veiller à ce que Lisbonne reste fidèle à elle-même et demeure reconnaissable pour celles et ceux qui l'aiment. C'est à cette tâche que nous nous consacrons chaque jour.
« Lisbonne demeure la quatrième destination européenne en nombre de nuitées »
Comment analysez-vous l'évolution du marché touristique français dans le contexte actuel, alors que les chiffres du premier trimestre 2026 font apparaître un recul par rapport à la même période de 2025 ?
La France demeure l'un de nos marchés les plus importants. Les chiffres du premier trimestre 2026 font effectivement apparaître une baisse de 14,2 % des nuitées de la clientèle française à Lisbonne. Nous prenons cette évolution très au sérieux.
Elle doit toutefois être replacée dans son contexte. Sur l'ensemble du premier trimestre 2026, la région de Lisbonne enregistre une progression globale de 1,8 % des nuitées, supérieure à la moyenne nationale. La croissance est notamment portée par la Chine, le Brésil, les États-Unis et le Canada. Le recul du marché français ne constitue donc pas, à lui seul, un signal d'alerte pour Lisbonne : il s'inscrit dans une tendance qui touche également d'autres marchés européens. Les Pays-Bas enregistrent, par exemple, une baisse de 9,6 % sur la même période.
Nous assistons à une recomposition des flux touristiques à l'échelle mondiale. Au cours de ce trimestre, Lisbonne demeure la quatrième destination européenne en nombre de nuitées, devant Munich, Prague et Hambourg. La destination continue donc de progresser. Nous devons néanmoins regagner du terrain sur le marché français. C'est pourquoi nous travaillons avec Turismo de Lisboa afin de renforcer notre visibilité dans les médias français et auprès des professionnels du tourisme en France. Le marché français reste stratégique pour nous, et Lisbonne dispose de tous les atouts nécessaires pour renouer avec une croissance des touristes français.
« un véritable projet de résilience climatique »
Pouvez-vous nous dire où en sont aujourd'hui les travaux du Plan général de drainage de Lisbonne ? À quelle échéance leur achèvement est-il prévu ?
Le Plan de drainage de Lisbonne (PGDL) est l'un des projets les plus structurants de notre mandat. Il ne s'agit pas seulement d'un chantier d'infrastructure, mais d'un véritable projet de résilience climatique. Lisbonne a été confrontée à des inondations récurrentes ; le PGDL apporte une réponse durable à ce problème.
Les travaux progressent. En avril dernier, j'ai accueilli Raffaele Fitto, vice-président de la Commission européenne, à l'occasion d'une visite technique du chantier. Sa présence témoigne de l'importance stratégique que l'Europe accorde à ce projet. Le PGDL représente un investissement total d'environ 250 millions d'euros, dont 50 millions cofinancés par l'Union européenne dans le cadre du programme Sustentável 2030, spécifiquement pour la construction des deux tunnels. L'excavation du tunnel principal reliant Monsanto à Santa Apolónia est désormais achevée. Long de 4 437 mètres, il est constitué de 2 465 anneaux. Plusieurs secteurs sont actuellement en phase de finition : l'Avenida da Liberdade a, pour l'essentiel, été rouverte à la circulation avant les fêtes de la ville. Les travaux de surface sur la Rua de Santa Marta et l'Avenida Almirante Reis devraient s'achever respectivement d'ici fin septembre et fin novembre 2026.
Monsieur le maire, le mauvais état de certaines rues et chaussées de Lisbonne fait, malheureusement, également l'objet de critiques. Quelles mesures la mairie prend-elle pour y remédier, notamment dans le cas de la Rua da Prata, dans la Baixa ? Par ailleurs, quelle est votre position sur la réduction de la circulation automobile dans ce quartier ?
Pendant longtemps, la mairie n'a pas disposé d'un véritable programme d'entretien de ses rues et de sa voirie. La ville a ainsi accumulé un retard considérable dans ce domaine. À mon arrivée, en 2021, nous avons triplé les investissements, et jamais autant de chaussées n'ont été rénovées à Lisbonne qu'aujourd'hui. Nous intervenons actuellement sur des axes majeurs, comme la Rua Ferreira Borges, et bientôt sur l'Avenida da Liberdade, où les travaux débuteront en août. Nous ne pouvons évidemment pas tout refaire en même temps, mais nous rattrapons le retard accumulé à un rythme très soutenu.
Concernant la circulation automobile dans la Baixa, ma position est claire : je souhaite une Baixa plus piétonne, plus agréable à vivre et plus humaine. Cette transition doit cependant s'inscrire dans une politique de mobilité cohérente et offrir de véritables solutions de remplacement. Depuis 2024, nous avons créé sept parkings-relais à la périphérie de la ville, dont le Parque Navegante Condes de Carnide, récemment inauguré. Ensemble, ils offrent 1 725 places gratuites aux titulaires du Passe Navegante et sont reliés au réseau de transports publics. Par ailleurs, depuis juillet 2022, Lisbonne est la première grande capitale européenne à offrir la gratuité totale des transports publics aux résidents âgés de plus de 65 ans ainsi qu'aux jeunes jusqu'à 23 ans. Nous venons de prolonger cette mesure jusqu'en 2029. C'est ainsi que l'on réduit durablement la circulation : non pas en interdisant sans proposer d'alternative, mais en offrant une solution plus attractive.
« Le 3 septembre 2025 restera à jamais gravé dans l'histoire de Lisbonne. »
Pouvez-vous nous en dire davantage sur le mémorial qui rendra hommage aux victimes de l'accident de l'Elevador da Glória ? Où sera-t-il installé et quand doit-il être inauguré ?
Le 3 septembre 2025 restera à jamais gravé dans l'histoire de Lisbonne. Seize personnes ont perdu la vie : cinq Portugais, trois Britanniques, deux Canadiens, deux Sud-Coréens, un Français, un Suisse, un Ukrainien et un Américain. La ville entière a partagé ce deuil.
Dans les jours qui ont suivi la tragédie, la mairie a approuvé la création d'un mémorial en hommage aux victimes. Il sera très prochainement installé sur la Calçada da Glória, à l'endroit même où l'accident s'est produit. Ce lieu a vocation à devenir un espace de recueillement permanent, sobre et digne. Une chose est certaine : Lisbonne n'oubliera pas.
Propos recueillis par Marie Sobral


















