Alors que le manga connaît un succès mondial et que la bande dessinée s'impose comme un secteur culturel majeur dans plusieurs pays européens, quelle est la situation au Portugal ?


Pour répondre à cette question, Lepetitjournal.com a rencontré Pedro Moura, chercheur, scénariste, éditeur, professeur et spécialiste reconnu de la bande dessinée portugaise. Histoire, marché, influence du manga, festivals et perspectives d'avenir : il dresse un état des lieux d'un secteur plus dynamique qu'il n'y paraît.
Lepetitjournal/Lisbonne : Au Portugal, quelle place occupent aujourd'hui la bande dessinée et le manga ?
Pedro Moura : D'abord, je ne fais pas vraiment de distinction entre le manga et la bande dessinée. Le manga est de la bande dessinée. C'est simplement de la bande dessinée produite au Japon ou inspirée par certains codes graphiques japonais. Bien sûr, d'un point de vue commercial ou médiatique, la distinction existe, mais lorsqu'on étudie le support, cela reste avant tout de la bande dessinée.
La bande dessinée possède-t-elle une longue histoire au Portugal ?
Ses origines remontent au XIXe siècle avec les journaux satiriques illustrés. Nous avons eu de grands auteurs et plusieurs générations très talentueuses. Cependant, l'histoire de la bande dessinée portugaise a été fortement marquée par la dictature. Pendant plusieurs décennies, la majorité des bandes dessinées portugaises étaient destinées aux enfants. Elles avaient souvent une fonction pédagogique ou idéologique, avec une vision très contrôlée de la société, de l'histoire et même du colonialisme portugais. Cela a limité l'émergence d'une bande dessinée plus expérimentale ou plus personnelle.
Cette situation a-t-elle également freiné le développement du marché ?
Absolument. Le Portugal n'a jamais été un marché très riche. Pendant longtemps, il coûtait moins cher de faire traduire des bandes dessinées américaines, françaises ou britanniques que de produire des œuvres portugaises. Cela explique pourquoi la production nationale est restée relativement limitée. Aujourd'hui encore, le tirage moyen d'un album portugais est souvent de seulement 500 exemplaires. Nous sommes très loin des marchés français ou espagnol.
Malgré cette taille réduite, existe-t-il une véritable scène portugaise ?
Oui, et elle est même très intéressante. Comme il n'existe pas de véritable industrie de masse, les auteurs portugais développent souvent des projets très personnels. Ils ne travaillent pas sur de grandes séries commerciales comme dans d'autres pays.
On trouve donc beaucoup d'œuvres d'auteur, expérimentales, poétiques ou très singulières. Les artistes portugais possèdent généralement une identité graphique et narrative très fortes.
Et du côté du manga, comment le phénomène s'est-il développé au Portugal ?
Les premières publications importantes arrivent dans les années 1990, notamment avec Akira. Au départ, les mangas étaient adaptés aux standards occidentaux, avec des couleurs et un sens de lecture classique. Mais très rapidement, les éditeurs portugais ont commencé à respecter le format original japonais : noir et blanc, petit format et lecture de droite à gauche. Aujourd'hui, le manga est parfaitement installé dans le paysage éditorial portugais.
Quels sont les principaux acteurs du marché ?
L'éditeur le plus important est sans doute Devir. Il publie de nombreuses séries très populaires comme Naruto, Death Note, Chainsaw Man, One Punch Man ou encore Monster. D'autres éditeurs portugais commencent à se joindre à cette dynamique, notamment Sendai Editora, qui se spécialise davantage dans des œuvres plus indépendantes ou plus adultes, abordant des thématiques politiques, sociales ou culturelles.
Le manga connaît-il le même succès au Portugal qu'en France ?
À l'échelle du Portugal, oui. Bien sûr, le marché est beaucoup plus petit, mais le phénomène est comparable. La différence principale est que beaucoup de jeunes Portugais lisent directement en anglais. Ils ont l'habitude de consommer des contenus internationaux et n'attendent pas forcément une traduction portugaise. Certains lecteurs préfèrent même acheter leurs mangas en anglais plutôt qu'en portugais.
Cette influence japonaise se retrouve-t-elle chez les auteurs portugais ?
Oui, très clairement. Plusieurs auteurs portugais ont été fortement influencés par le manga. Je peux citer Joana Rosa avec The Mighty Gang, qui reprend pleinement les codes du manga, ou encore André Lima Araújo, aujourd'hui dessinateur pour Marvel, dont le style porte également cette influence. Daniela Viçoso ou Hector Móster sont d'autres exemples intéressants. Le manga a profondément marqué une partie de la nouvelle génération d'auteurs portugais.
Les mangas ont-ils été confrontés aux mêmes critiques qu'en France lors de leur arrivée ?
Il y a eu certaines critiques, notamment de la part de personnalités culturelles ou politiques qui considéraient le manga comme un produit de moindre valeur culturelle. Mais cela n'a jamais atteint l'ampleur des débats observés en France dans les années 1980 et 1990. Au Portugal, la réaction dominante a plutôt été l'indifférence. Certains estimaient simplement que ce n'était pas un sujet culturel important. Aujourd'hui, ces critiques existent encore parfois, mais elles restent marginales.
Quels sont les principaux rendez-vous pour les amateurs de bande dessinée au Portugal ?
Le plus connu est certainement Amadora BD, qui est le principal festival du pays et l'un des plus anciens. Il accueille régulièrement des auteurs portugais et internationaux. Il existe également d'autres événements importants comme Beja BD, Coimbra BD ou encore Maia BD. Chacun possède son identité propre. Certains sont plus intimistes, d'autres davantage tournés vers le grand public. Ce qui est intéressant, c'est que ces festivals attirent toujours beaucoup de visiteurs. Le public est présent et très engagé.
Quel avenir voyez-vous pour la bande dessinée portugaise ?
Je reste optimiste. Depuis quelques années, on observe davantage de soutien institutionnel, avec des bourses de création, des prix nationaux et diverses initiatives culturelles. De plus en plus d'expositions, de festivals et de projets voient le jour. Cela contribue à donner de la visibilité aux auteurs. Mon principal souhait est que la bande dessinée touche un public plus large. Aujourd'hui, une grande partie du lectorat est composée de passionnés et de collectionneurs. J'aimerais voir davantage de lecteurs occasionnels découvrir la bande dessinée, comme ils découvriraient un roman, un film ou une exposition


















