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La Turquie, le pays où on consomme le plus d’antibiotiques au monde

Par Gabriel Le Moal | Publié le 28/06/2019 à 02:08 | Mis à jour le 29/06/2019 à 14:09
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Selon une étude parue en mars 2018, les Turcs sont aujourd’hui les plus grands consommateurs mondiaux d’antibiotiques, ce qui ne va pas sans poser un problème de santé publique. A quoi attribuer cette consommation excessive ? Lepetitjournal d’Istanbul a enquêté.

Dans un couloir calme et désert de l’hôpital public de Şişli, une femme attend sur un banc, avec son garçon de six ans. « Pour moi et mon fils, je choisis toujours les antibiotiques pour guérir plus vite » confie-t-elle. Plus tard, un jeune homme récemment opéré raconte que son docteur ne voulait pas lui donner d’antibiotiques. Qu’importe : « Je m’en suis procuré dans ma pharmacie de quartier », relate-t-il.

En Turquie, l’usage des antibiotiques s’est généralisé ces dernières années. Selon une étude parue en mars 2018 dans la revue scientifique américaine PNAS, le pays est aujourd’hui le plus grand consommateur mondial, alors qu’il occupait le bas du classement au début des années 2000.

Une évolution dont les autorités se seraient bien gardées, l’usage inapproprié et en grande quantité des antibiotiques rendant les bactéries de plus en plus résistantes. Ce phénomène « d’antibiorésistance » cause chaque année la mort de 700 000 personnes dans le monde selon le rapport de la revue PNAS. Un nombre qui pourrait dépasser la barre des 10 millions d’ici à 2050 à en croire une récente étude britannique. C’est plus que le nombre décès dus aux maladies cardiaques. La situation est si préoccupante que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a établi en 2017 que l’antibiorésistance est l’une des plus graves menaces pesant sur la santé mondiale.

Fin des ventes sans ordonnance

Pour le docteur Cat, médecin généraliste à l’Hôpital de la Paix d’Istanbul, la surconsommation des antibiotiques en Turquie tient au « manque d’éducation de la population sur ce sujet, surtout dans l’Est du pays et la banlieue d’Istanbul. Pour la plupart des gens, l’antibiotique est la meilleure solution pour guérir le plus rapidement possible, même pour les maladies virales. » La faute incombe aussi aux médecins selon le docteur Gölgeli, spécialisé en pédiatrie. « Ces 50 dernières années, ils prescrivaient facilement des antibiotiques. Les malades ont commencé à croire que c’était la meilleure solution » indique-t-il. D’ailleurs, le docteur Cat le reconnaît : « Aujourd’hui, je prescris des antibiotiques dans 40% de mes ordonnances. Avant, j’oscillais entre 60 et 70%. »

En 2017, le gouvernement Turc a réagi en interdisant la vente d’antibiotiques sans ordonnance. En parallèle, il a mené différentes campagnes d’informations. Depuis l’année dernière, un message de deux minutes est diffusé sur toutes les chaînes de télévision : « Tant que le médecin ne prescrit pas d’antibiotiques, n’en utilisez pas ». De surcroît, chaque appel téléphonique à l’hôpital commence aussi par un message de sensibilisation d’une trentaine de secondes.

Enchainer les consultations

Cependant, il reste un long chemin à parcourir en Turquie. « Lors d’une consultation, ma mère indique ses symptômes et ordonne presque au médecin de lui prescrire des antibiotiques », explique un patient à l’hôpital de Şişli. Une attitude que connaît bien le corps médical et à laquelle il est difficile de faire face. « Il y a un rapport sentimental entre le patient et le médecin. Ce dernier, préférant entretenir une relation ‘amicale’, a tendance à accéder à la demande du malade ».

Dans un article paru en 2014 dans la revue Ethnologie française, la chercheuse en sciences sociales Ayşecan Terzioğlu met pour sa part en cause le « système de performance » prôné par les autorités depuis 2001. « Ce système consiste à moduler la rémunération des praticiens en fonction du nombre de patients examinés », écrit-elle. Le médecin est ainsi incité à « enchaîner » les consultations. Dans ce contexte, la tentation est grande de recourir aux antibiotiques, « afin de se couvrir -» confie la docteur Albukrek. Et de raconter : « Moi, je consacre toujours une vingtaine de minutes au patient. Lorsque je travaillais à l’hôpital public, cela déclenchait l’incompréhension chez mes collègues qui ne comprenaient pas pourquoi je prenais autant de temps. »

Selon un rapport publié par l’OCDE en 2018, trois décès dus à l’antibiorésistance sur quatre pourraient être évités en investissant seulement 2$ par an et par personne dans des mesures de prévention, comme l’incitation au lavage de main. Des pays proposent des mesures plus contraignantes, comme le Royaume-Uni, où un rapport public préconise de punir les médecins qui auraient « la main un peu lourde ». De son côté, la Turquie est toujours à la recherche du remède miracle.

 

Gabriel Le Moal et Bolat Kutlu

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