Environ 20 000 Vietnamiens vivent à Berlin, c’est la plus grande communauté est-asiatique de la ville. Leur histoire commence des deux côtés du Mur, avec des trajectoires opposées selon qu'ils arrivaient à l'Est ou à l'Ouest. Trois lieux — un marché, une pagode et un jardin récemment renommé — témoignent aujourd'hui de cette mémoire.


Aux origines de la communauté vietnamienne de Berlin
Dans les années 1980, plusieurs dizaines de milliers de Vietnamiens arrivent en RDA comme travailleurs contractuels, dans le cadre d'un accord entre le gouvernement est-allemand et celui du Vietnam. Les Vietnamiens du Sud qui fuyaient la guerre prennent, eux, le chemin de Berlin-Ouest. Deux communautés qui ne se croisent presque pas avant la chute du Mur.
Quand celui-ci tombe en 1989, la RDA compte encore 94 000 travailleurs contractuels, dont 60 000 Vietnamiens. Leurs contrats couraient encore pour plusieurs années mais le régime propose alors un retour volontaire contre 3 000 Deutsche Mark, l'équivalent de trois mois de salaire et un billet d'avion. Deux tiers des Vietnamiens acceptent et ceux qui restent perdent rapidement leur emploi et leur statut légal du jour au lendemain. Beaucoup se tournent alors vers le commerce informel pour survivre. Il faudra attendre 1997 et la mobilisation pour le "droit de rester" pour que les anciens travailleurs contractuels obtiennent, sous conditions, un titre de séjour permanent.
Aujourd'hui, les quartiers de Lichtenberg, Marzahn-Hellersdorf et Mitte concentrent encore une grande partie de la population vietnamienne de Berlin. Dans certains secteurs de Lichtenberg, les habitants d'origine vietnamienne représentent jusqu'à 11,8 % de la population. C'est aujourd'hui une communauté bien ancrée dans la ville, qui a su se faire une place loin de son pays d'origine.
Le Dong Xuan Center, capitale commerçante à Lichtenberg

Sur le site de la Herzbergstraße s'est d'abord installée, en 1872, une usine Siemens. Le terrain devient ensuite VEB Elektrokohle Lichtenberg sous la RDA, avant la fermeture de la production en 1996. C'est là que Nguyen Van Hien, arrivé à Berlin-Est en 1988 comme ouvrier contractuel, fonde en 2005 le Dong Xuan Center. Après la réunification, il s'était lancé dans la revente de vêtements achetés sur un marché de gros en Pologne, où il retrouvait régulièrement d'autres Vietnamiens de Berlin.
Le nom rend hommage au marché Dong Xuan de Hanoï, le plus vieux et le plus grand du Vietnam. Le centre s'étend aujourd'hui sur environ 160 000 mètres carrés et compte six halles. Plus de 400 commerçants, en majorité vietnamiens mais aussi chinois, indiens ou pakistanais, y emploient près de 2 000 personnes. On y vend des vêtements, de l'électronique, des fleurs, des bijoux et des produits alimentaires asiatiques.
Autour du commerce se sont greffés des cabinets de traducteurs, des agences de voyage et des conseillers fiscaux, spécialisés pour la clientèle vietnamienne.
Les tramways M8 et 21 desservent directement l'arrêt Herzbergstraße/Dong-Xuan.

La pagode Linh Thứu, à Spandau
À l'autre bout de la ville, dans une rue industrielle de Spandau proche d'un magasin IKEA, se dresse la plus ancienne et l'une des plus grandes pagodes bouddhistes vietnamiennes de Berlin. La communauté qui la fréquente existe depuis les années 1980, quand les fidèles se réunissaient dans une maison ordinaire aménagée à l'intérieur comme une pagode. Ce lieu devient trop petit après la chute du Mur et la communauté entreprend donc la création d’un lieu de culte visible.
Le temple et son jardin actuels sont construits par étapes, à partir des années 2000, financés par des dons et portés notamment par d'anciens boat people vietnamiens. Une statue de Bouddha de sept mètres de haut domine le jardin. Lors des grandes fêtes, comme le Nouvel An vietnamien ou l'anniversaire du Bouddha, la pagode accueille près de 1 000 visiteurs. La tenue vestimentaire doit y rester sobre et les chaussures se retirent avant d'entrer dans le bâtiment.
Le jardin Nguyễn Văn Tú, à Marzahn-Hellersdorf
Le 24 avril 1992, Nguyễn Văn Tú, né en 1963, est poignardé par un néonazi ivre à Marzahn. Il meurt de ses blessures à 29 ans. Son assassinat s'inscrit dans une vague de violences d'extrême droite qui touche les immigrés dans l'Allemagne des premières années suivant la réunification. Le 3 mai 1992, environ 2 000 personnes participent à une marche puis à ses obsèques.
Il aura fallu 34 ans pour qu'un espace public de Berlin porte son nom. Le 23 avril 2026, la veille de l'anniversaire de sa mort, l'assemblée du district de Marzahn-Hellersdorf approuve, sur proposition du parti de gauche Die Linke, la dénomination d'un espace vert situé au Brodowiner Ring. Le projet a été porté depuis des années par l'association Trống Cơm, et par le club des anciens chefs d'équipe et interprètes des travailleurs contractuels vietnamiens.
Avant cette décision, aucune rue ni aucun espace public berlinois ne portait de nom vietnamien.

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