TEST: 2293

XXII. SHIMADA – Fujieda (Shizuoka)

Par Wotan Jhelil | Publié le 21/08/2021 à 00:00 | Mis à jour le 22/08/2021 à 22:09
Shimada

Après une énième douche, je mange le reste de provisions que contient mon sac. Vers 10 heures, je plie bagage. Je descends une nouvelle fois l'ascenseur de l'hôtel, plein d’une énergie renouvelée et je dépose la carte-clé de la chambre à la réception encore vide. Je profite une dernière fois du réseau pour établir mon plan de la journée et je pars en direction de la gare de Shimada Rokugo, à trois kilomètres vers l’est.

Nouveau départ

La ville est tranquille : ni bruyante ni silencieuse. Quelques véhicules cubiques réguliers maintiennent un bruit de fond urbain. La rue est longue. De part et d’autre, les trottoirs sont couverts par une succession de préaux de taule soutenus par des colonnes de métal brun-antirouille protégeant l’entrée des nombreux magasins en bordure. Avec la perspective, les structures s’agencent visuellement en un long tunnel rectangulaire dont la sortie s’ouvre au croisement de la rue suivante sur un minuscule œillet d’extérieur. Un vendeur sort pour récupérer sa bicyclette. Des chaises pour enfant laissées dehors sont décorées des figures de Stitch, Mickey et Minnie, personnages emblématiques de Disney connaissant un franc succès au Japon, où tout ce qui est kawaii se voit idolâtré et iconisé comme nulle part ailleurs. Devant ce qui me semble être une boucherie trône une statue de tanuki à l’air vicieux, vêtu d’un large sandogasa pendant derrière son dos et d’un kimono sans manches rose fleuri bordé de gris fade, ses testicules toujours si imposants qu’ils en touchent ses orteils de pierre.

Au fil des pas, je me rends compte que mon corps a bien récupéré de cet arrêt à Shimada : j’ai la sensation que mon sac s’est allégé, mes pieds pansés et soignés ne me font plus souffrir et mon dos semble aller mieux lui aussi.

 

gare japonaise

La gare Rokugo

Dans l’idée d’éviter une averse menaçant au travers des épais nuages gris, je m’installe quelque temps sur les quais de la gare de Shimada Rokugo et m’achète une glace au matcha dans un des deux distributeurs présents de part et d’autre du chemin de fer. Son goût d’herbe sucrée me détend encore un peu plus et me plonge dans une observation détaillée de mon environnement. Mon regard se pose sur les bandes d’aide à l’orientation et de sécurité des non voyants délimitées en deux zones : la première est une longue bande de béton bosselée de petits dômes, couverte d’une épaisse peinture jaune très voyante à un mètre du bord du quai, tandis que la seconde s’étend jusqu’à la voie en une succession de stries horizontales en caoutchouc d’une petite longueur de pas, suffisant pour prévenir efficacement les chutes et les accidents. Juste entre ces deux zones, des chiffres jaunes sur disque blanc jonchent régulièrement le sol : ce sont les numéros de file assignés à chaque wagon. Pour entrer dans un train, comme pour d’innombrables occasions au cours de la journée, les Japonais font la queue assidûment, toujours arborant ce sourire de politesse garant d’un certain ordre imposé par et pour tous. Mais aux alentours de 14 heures dans une gare de « campagne », c’est plutôt face aux quais déserts que s’arrêtent chaque quart d’heure les trains en direction de Shizuoka et Hamamatsu, les deux plus grandes villes de la préfecture. Seul un jeune homme patiente sous les néons allumés de jour, jambes croisées sur un banc de bois en pianotant l’écran de son téléphone portable. Quelques corbeaux s’ébrouent, picorent et se dandinent sur les toits plats de la gare.

 

Hirsute

J’observe ainsi le ballet des trains pendant un temps, je suis en avance alors inutile de me presser pour la suite. Bien que personne ne soit témoin de leur application du protocole, les cheminots mettent un point d’honneur à suivre une procédure très codifiée qu’ils appliquent à chaque étape de leur parcours. Chaque ligne de texte, chaque geste, chaque intonation de voix est jouée avec toujours la même monotonie dissociant presque leur action de leur pensée. L’un d’eux, la quarantaine et les tempes grisonnantes, épaulettes et boutons d’uniformes visibles de loin, prend un air bien trop sérieux et impliqué, tonnant d’une voix martiale l’arrêt et le départ du train face au vide de la station. Il prend ainsi un air que mon ami Antoine qualifierait d’hirsute et qu’il définirait ainsi : « animé par le désir, dirigé vers un but à atteindre et hyper-activement hypo-efficace ». Appliquant un zèle tatillon aux règles presque comique, ces dernières ont pourtant une efficacité réelle quant à la sécurité du trafic. Mais pour un regard non initié, le gradé du train en devient un personnage incongru par sa rigidité apparente, un original outrepassant la logique même : un amusant personnage.

 

canaux japonais

 

Canaux et rivières

Mon sac sur le dos, j’achète au distributeur de boissons un thé Oolong un peu fort et d’autant meilleur, ainsi qu’une canette de soupe de maïs pour combler un petit creux. Ceci fait je repars, le ciel s’étant dégagé. Après quinze jours de marche, mon rythme se stabilise et va même en s’accélérant naturellement. Je me surprends à rattraper certains cyclistes sur le trottoir, la tête enfoncée entre mes épaules. Augmenter la cadence ne m’étant pas utile pour remonter les cent kilomètres me séparant du mont Fuji, je préfère ralentir pour profiter du soleil d’hiver.

Dans une rivière, d’énormes carpes ouvrent leurs bouches béantes dans l’espoir de gober quelque chose. Nageant les uns par-dessus les autres en une mêlée d’écailles de couleur vase, certains poissons se démarquent tout de même par une teinte légèrement plus fauve ou plus blanche, annonçant au fil des croisement la création de l'emblématique carpe koi, ornant les bassins de jardins zens et les aquariums de buffets asiatiques à l'étranger.

À droite, des champs et des rues plus ou moins calmes. Des parcelles de jardins, des serres et un quartier résidentiel assez récent traversent un étroit canal par un pont de béton des plus simples. Une mère surveille son enfant qui s’amuse sur une balançoire, loin des tracas du monde. À gauche, une succession de restaurants et de commerces écrasés par les incalculables panneaux publicitaires et câbles électriques. Les voitures s’enchaînent en une longue et bruyante colonie fourmillant de part et d’autre de la ville.

Là, coincée dans mon champ de vision, entre deux ponts aussi droits l’un que l’autre par-dessus le lit asséché de la rivière Otsuya, une Toyota grise perdue au milieu de nulle part, garée dans le sens du cours d’eau. Dans le creux des vagues montagneuses bosselant le rivage d’une houle jaune et verte, un pont orange soutenu d’un arc de structure symétriquement positionné, enferme, dans l’espace ainsi créé, un bâtiment à l’usage inconnu, le tout encerclé d’une couronne d’arbres nus aux branchages tirant sur le mauve. Soulignant ce panorama, le pont sur lequel j’évolue marque un axe horizontal blanc métallique.

 

canaux sec

L'orage à la fenêtre

Avec la soirée, le ciel se couvre et la pluie commence à tomber. Puis, c’est l’orage qui commence. Contre l’idée de m’imposer une nuit abominable, je décide de me choisir un hôtel pour pas trop cher. J’ai besoin de sommeil et, malgré mon repos à Shimada, je sens que mon dos me fait encore un peu mal. Inutile de me mettre en difficulté. Je fais halte au Fujieda Ogawa Hotel et m’arrête pour la nuit. J’en profite pour flâner un peu en ville et profiter de ma soirée, m’installant dans un restaurant de ramen abordable aux portions très copieuses. Le bouillon d’os et de cartilage de porc et le lard longuement bouilli et très tendre me tient au ventre avec une réconfortante sensation de satiété.

En rentrant, une dame dans la cinquantaine m’aborde avec le sourire. Perdu dans mes pensées, je lui réponds à peine « bonsoir » avant de continuer ma route. Reprenant mes esprits, je la vois aborder plusieurs autres passants avant de partir avec l’un d’entre eux. La pluie s’affaiblit, le temps de rejoindre l’hôtel. Je discute un peu avec la réceptionniste de sujets banals que j’oublierai presque immédiatement avant de me retirer dans ma chambre pour me reposer.

L’orage reprend de plus belle. Je suis bien content d’avoir choisi l’hôtel.

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Wotan Jhelil

Diplomé des Beaux-Arts d'Angoulême, Wotan vit à Tokyo où il travaille dans la traduction de jeux vidéos. Marcheur spécialisé en photographie de paysage, il écrit sur ses voyages et ses expériences, au Japon ou ailleurs.
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