XIV. OKAZAKI – Toyokawa (Aichi) | Notes sur les chemins d'automne

Par Wotan Jhelil | Publié le 19/06/2021 à 00:00 | Mis à jour le 19/06/2021 à 00:00
maison abandonnée japonaise

Lors de cette nouvelle étape sur le chemin qui le mène du lac Biwa au Mont Fuji, Wotan nous fait découvrir un étrange monstre et un peu de poésie franponaise. 

 

Malgré la légère bruine de cette nuit, la météo de ce mois de novembre est étonnamment clémente au fur et à mesure que je me dirige vers le sud. Elle m’offre encore une fois une journée douce et légèrement venteuse, avec une brise continue, idéale pour avancer sans transpirer.

 

USURE CORPORELLE

Déjà suffisamment sale, je ne tiens pas à rajouter encore de la crasse sous mes vêtements. Je fais ma toilette à chaque pause dans un kombini en nettoyant mes zones de sudation à l’aide du savon liquide, du papier toilette et du gel hydroalcoolique antibactérien toujours disponible dans des sanitaires très propres – c’est là quelque chose dont le Japon pourra se vanter partout dans le monde, car si la vie des sans-abri demeure difficile, il leur est au moins possible de garder un semblant de dignité. La lame de mon rasoir arrive en fin d’usage, et cela fera aujourd’hui quatre jours que je ne me suis pas lavé, les onsen et les sento, bains publics artificiels, se trouvant rarement sur mon chemin. Je fais tourner mes vêtements régulièrement pour éviter de trop les imprégner, mais ceux-ci deviennent poisseux et commencent à prendre l’odeur de renfermé de mon sac.

Le regain d’énergie d’hier n’était apparemment que temporaire et mon corps a de plus en plus de mal à se mettre en route le matin. Mes pieds sont douloureux et bien que la corne se développe en un chausson rustique le préservant dans l’ensemble, l’humidité de mes chaussures favorise l’apparition de crevasses et de cloques toujours plus grosses. Je décide de les percer méticuleusement une à une, désinfectant les plaies de mes orteils que je couvre de mouchoirs imbibés de mon déodorant à bille, au parfum mentholée de Get 27. Je porte une attention particulière aux soins que je prodigue à mes pieds, car s’il y a une partie du corps essentielle à la marche, ce sont bien les pieds. David Le Breton compare les pieds du marcheur au Modèle Rouge de Magritte, peinture dans laquelle chaussures et pieds se lient pour ne former plus qu’un ensemble inséparable l’un de l’autre 1. « Sur la poussière des sentiers on n’use pas seulement ses semelles », conclut-il dans son éloge des chemins et de la lenteur 2. Hamish Fulton fera de la douleur de ses pieds et de l’usure de ses chaussures le vecteur principal de sa création artistique. Plus que sa maxime très connue « No walk, no Art », il ajoute : « Landscape art ? Colour on canvas ? No. Blood on socks. »3 Cette douleur est constructrice, créatrice d’une contemplation impliquée du corps au sein du paysage, qu’il ne fait que traverser sans modification de ce dernier autre que celle forcément induite par son passage, renvoyant de ce fait à l’œuvre de Richard Long, Line made by walking 4, implicite et anonyme solidarité entretenue entre les marcheurs, succédant leurs pas jusqu’à former les chemins noirs, comme les appelle Sylvain Tesson 5. Point positif malgré cette description peu glorieuse d’un vagabond hirsute : ma brosse à dents est toujours fonctionnelle et mon tube de dentifrice plein.

panneau publicitaire japonais avec un dinosaure

ÉCHAPPÉE CAMPAGNARDE

J’étends ma toile de tente à sécher sur le gazon le temps de plier bagage, prenant soin de me dissimuler de la rue derrière les haies d’un jardin en surplomb. Seul un chat à sa fenêtre m’observe, interloqué. Une lune gibbeuse décroissante sur ma droite et le soleil face à moi, je m’exfiltre discrètement de l’arrière du magasin et commence à marcher lourdement sur la route au macadam dur et inconfortable, défilant devant les ferrailleurs, les déchetteries et les casses automobiles en tout genre.

Je finis par sortir de la ville pour un temps, regagnant la campagne que je n’en pouvais plus d’espérer. M’éloignant quelque heures de la route 1 pour suivre l’une de ses parallèles moins fréquentées, je longe les champs de blé d’or pâle, les lotissements silencieux et les chemins de fer locaux aux trains colorés se balançant légèrement dans un cliquetis aux odeurs d’ancien. Un homme regarde dans la remorque de sa camionnette, garée au milieu du champ, tandis que les barils d’incinérations fument des nuages de paille de riz calcinée. La rizière asséchée luit d’un jaune brillant sur un carré bien défini, parcelle de taille modeste comme il en existe des centaines autour de la ville.

champs et paille de riz
Les habitations, perdues au milieu des cultures, sont un rappel constant de l’urbanisme partiel et du conflit entre les mégapoles en extension constante et la nécessité des campagnes pour nourrir une population demandant toujours plus d’espace, composition du paysage observable également sur les photographies de Thibaut Cuisset 6. Un daidôrô, lanterne de pierre ici montée sur un piédestal, s’élève sur plusieurs mètres parmi les champs. À quelques centaines de mètres s’érige un sanctuaire shinto, dont l’entrée marquée par un torii vermillon dévoile un escalier de pierre montant vers le temple annoncé plus tôt. Une juxtaposition fréquente des lieux de cultes, favorisant la venue des fidèles souvent adeptes des deux religions métissées. À quelques champs de là, les collines naissantes des lointaines Alpes japonaises se meuvent en de vertes vagues encerclant les habitations de leurs masses triangulaires adoucies par la végétation.

 

CONTRASTE URBAIN

À l’entrée dans la zone urbaine suivante, un camion bleu à la peinture neuve, équipé de gyrophares et de mégaphones, arbore un autocollant « Nationalist Club 559 » sur ses portières et patiente paisiblement parmi les remorques abandonnées, envahies de rouille et d’herbes folles. Vient ensuite un panneau d’avertissement : « Keep crean ! Save nature ! ». Les erreurs de transcriptions sont assez courantes et rarement relevées par les usagers, les considérant plutôt comme des variations d’écriture acceptables. Dans le langage parlé, les lettres L et R ne s’expriment que par une seule et même sonorité proche du R roulé espagnol. Faire la différence n’est donc pas instinctif pour beaucoup d’entre eux, y compris au sein des compagnies de communication publiques pourtant très à cheval sur l’utilisation des hiragana et katakana – leurs alphabets nationaux – et surtout des innombrables kanji, idéogrammes toujours plus stylisés indissociables du quotidien de tout un chacun. La qualité de l’esthétique est d’une importance capitale, que ce soit dans l’emballage des produits de consommation de base ou dans l’élaboration de devantures toujours plus exubérantes mêlant pop culture, tradition et réappropriation culturelle approximative d’éléments extérieurs en un patchwork parfois épuisant par sa surcharge visuelle. Étonnamment, cela peut rapidement manquer une fois rentré en France, où les rues paraissent soudain ternes et froides.

chemin pour le temps et tori avec sa corde traditionnelle

Philippe Pelletier tente de comprendre et expliquer la raison de ces heureux contrastes, incessants, assumés et structurant le paysage : « Les rites, qui l’emportent sur la théorisation et le logos, autorisent une juxtaposition des formes, des paysages et des architectures sans souci des styles différents pourvu que leur décodage soit lisible dans le lieu et dans l’instant, et non pas dans l’ensemble. Peuvent donc voisiner une raffinerie de pétrole et un jardin traditionnel, une aciérie et un bois sacré, un temple et une autoroute, sans susciter de protestations esthétiques majeures. L’absence d’un dieu transcendant, cruel, châtieur et tout-puissant favorise un certain pragmatisme qui se traduit par une exploitation multiforme de la nature. »7

J’entre dans Toyokawa accueilli par des hangars de stockages privés Hello Storage, dont l’égérie n’est autre qu’Hello Kitty, personnage de mascotte féline au caractère mignon et enfantin assumé dont raffolent les Japonais et dont les inspirations, similis et imitations, ponctuent les différentes régions, villes, entreprises voire même secteurs d’activité pour le plus grand plaisir des yeux – nous y reviendrons.

 

OTOROSHI DANS LA BAMBOUSERAIE

Au bout d’un jardin, une masure en état de délabrement avancé me renvoie une nouvelle fois à l’abandon des campagnes auquel fait face le Japon, ce type de bâtiment étant tout sauf rare et donnant naissance à un regain d’intérêt pour l’urbex : exploration des lieux par des locaux ou des touristes curieux, devenant des témoins réguliers du temps écoulé et de l’avancée des dégradations au fil des années. Ces abandons de territoires habités ne datent en réalité pas d’hier : depuis des siècles, les Japonais entretiennent des liens particuliers avec les sites abandonnés, souvent considérés comme peuplés d’esprits ou de divinités. Ainsi, certains yôkai spécifiques à la protection des torii et au respect des sanctuaires se voient parfois chargés dans l’imaginaire local de l’occupation de ce type de maison branlante. C’est le cas de l’Otoroshi, comme le raconte Shigeru Mizuki dans son dictionnaire des monstres japonais : « C’est dans ce genre d’endroits, sur un mur en pierre, par exemple, qu’on aperçoit parfois Otoroshi. Si on essaie de jeter un coup d’œil à l’intérieur de la maison, il tombe "boum" et surprend les curieux. On dit qu’il ressemble à un ogre, rouge de corps et de visage. » Shigeru Mizuki préfère le présenter comme une lourde et pataude tête dentée et chevelue sur un corps chétif, caché sous sa toison, lui conférant l’aspect d’un vieux chien battu plus attendrissant qu’effrayant, mais fixant mollement les passant du regard du fond des bambouseraies 8.

maison abandonnée japonaise en train de tomber en ruine

 

CONTRE LE FEU

La caserne des pompiers s’impose comme un grand bâtiment de briques rouges au bord de la chaussée, les camions rouges sur le qui-vive, prêts au départ à tout instant. À l’entrée, sur un piédestal de cette même couleur mauve propre à la brique, une statue de bronze fièrement dressée d’un pompier en uniforme semble en pleine action, lance à incendie dans la main. La prévention du feu reste encore aujourd’hui d’une importance capitale, beaucoup de maisons étant toujours en bois. Ceux-ci passent plusieurs fois par jour dans les rues pour diffuser des annonces de sécurité auprès des femmes au foyer et des personnes âgées, très présentes en journée dans les quartiers résidentiels. À l’heure du coucher, certains citoyens s’impliquent même en arpentant les rues dans une coutume séculaire d’avertissement contre le feu, frappant deux bâtons de bois entre eux à intervalle régulier, signalant leur présence et rassurant les habitants de cette sécurité bénévole qui s’ajoutent aux importants moyens mis en place par l’État.

contraste de la ville japonaise

 

POÉSIE FRANPONAISE

Après quelques minutes de repos dans un parc aux nombreuses statues flânant sur les bancs ou s’exposant en des pauses solennelles, je me rends compte que je suis épuisé : mes arrêts sont de plus en plus fréquents. Manque de chance, aucun kombini ne semble disposé à me laisser passer la nuit sur son terrain et il me faut marcher encore une fois jusqu’à la nuit tombée, l’esprit un peu morne. Passer devant la pâtisserie LA NEIGE me fait immanquablement sourire. Je stoppe mon avancée boiteuse pour lire le message de la devanture : 

 

« Bonjour !

Comment est-ce que le gateau de LA NEIGE

est sur heure du the, un present,

un jour commemoratif ?

Je le fais chaleureusement un par un pour avoir

tout de toi passer un temps heureux ».

 

NUIT D'ORAGE

Il fait maintenant nuit noire et j’abandonne l’idée de m’installer prêt d’un kombini pour tenter de trouver un coin discret près d’une entreprise de transport. J’observe quelque temps les salarymen sortir un à un à des heures folles. À 21 heures 30, je laisse les derniers employés potasser leurs dossiers sans réelle conviction. Certains passeront la nuit ici, d’autres dans leur voiture. Il commence à pleuvoir et vu la lourdeur du ciel, je cherche un endroit où me réfugier rapidement. Je m’abrite sous le toit d’un énorme ensemble de plusieurs hangars. Je pose ma tente derrière un pilier en béton, faisant abstraction du bourdonnement des lourds ventilateurs devant lesquels s’entassent cagettes, tables en plastique et containers métalliques, me roule en boule dans mon sac de couchage et m’endors un peu inquiet.

Dehors, l’orage éclate et gronde. Le toit résonne sous l’impact continu de l’averse. Je me retourne une dernière fois avant de m’endormir, terriblement sale, mais sec.

 

1 Le Modèle Rouge, René Magritte, 1935, Centre Pompidou

2 David Le Breton, Marcher. Éloge des chemins et de la lenteur, Paris, Métailié, 2012, p. 36

3 Hasmish Fulton, Walking Transformation,Esslingen am Neckar, Villa Merkel, Snoeck, du 9 mars au 8 juin 2014, textes d’Andreas Baur, Tina Plokarz & Fredd Lager, p. 57

4 Line made by walking, Richard Long, England, 1967

5 Nicolas Truong (dir.), Philosophie de la Marche, La-Tour-d’Aigues, l’Aube, 2018, « La marche est une critique en mouvement », Sylvain Tesson, p. 15

6 Thibault Cuisset, Campagne japonaise, Trézélan, Filigrane, 2002, p. 15

7 Philippe Pelletier, La Fascination du Japon, idées reçues sur l’archipel japonais, Paris, Le Cavalier Bleu, 2012, p. 134

8 Shigeru Mizuki, Yôkai, Dictionnaire des monstres japonais, Volume 2, M-Z, Vanves, Pika, 2008, p. 95

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Wotan Jhelil

Diplomé des Beaux-Arts d'Angoulême, Wotan vit à Tokyo où il travaille dans la traduction de jeux vidéos. Marcheur spécialisé en photographie de paysage, il écrit sur ses voyages et ses expériences, au Japon ou ailleurs.
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