Jeudi 13 mai 2021

IV. AZUCHI – Higashiomi (Shiga) | Notes sur les chemins d'automne

Par Wotan Jhelil | Publié le 17/04/2021 à 00:00 | Mis à jour le 17/04/2021 à 00:00
pont rouge japonais dans la campagne

Voici le 4e épisode des aventures menant Wotan du lac Biwa au mont Fuji. 

 

Je passe sans difficulté le grillage me bloquant l’accès au Musubujinja (sanctuaire du lien) décoré de somptueuses sculptures de chevaux et de séries de dizaines de tôrô parfaitement alignés le long de l’allée principale et continuant plus loin dans la rue, lanternes de pierres originellement d’usage bouddhique mais finalement répandues dans tout le Japon pour mettre en valeur un bâtiment ou un jardin.


À l’entrée de la ville de Higashiômi, il est bientôt midi et je n’ai rien à manger. Ville tranquille au charme rural très étalé, d’un urbanisme modéré loin d’être étouffant. Comme c’est la saison, je trouve cinq beaux kakis dans un buisson, bien orange et bien mûrs, fraîchement tombés de leur arbre nu. Leur chair sucrée et ronde en bouche me procure une intense satisfaction : étant presque à jeun, je profite du jus de chaque bouchée en prenant garde en écrasant le fruit contre mes dents, évitant ainsi d’inconvenantes et collantes coulures le long de mon menton.

fruits rouges au Japon

 

PORNOGRAPHIE URBAINE

Plus haut, je tombe sur un magazine pornographique traînant dans la rue, éparpillé page par page sur le bord du chemin, ballotté par le vent. Curieux, je le ramasse : très axé sur le bondage, des jeunes femmes ligotées au regard et aux parties génitales floutées passent de partenaire en partenaire tout aussi anonymes ; un détail amusant, en comparaison du cru de la représentation des sexes masculins et féminins des gravures érotiques shunga, comme la série des formes d’accouplements ou la plongeuse et le poulpe de Hokusai, cette dernière gravure représentant, qui plus est, une scène explicitement zoophile, fantasme courant et accepté dans les moeurs du Japon féodal1.

La plupart de ces revues abandonnées proviennent de kombini, les proposant à la vente sur les mêmes étalages que les journaux ou les recueils de manga accessibles aux enfants, comme le Weekly Shônen Jump, le plus connu d’entre eux, ou d’autres revues faisant cohabiter photographies de charme et bande dessinée tout public. La distinction est alors faisable par un mince ruban de scotch en plastique, empêchant la consultation de contenu interdit aux mineurs. Cependant, depuis le 30 septembre 2019, en vue de renvoyer une image plus acceptable à l’international pour les Jeux Olympiques de 2021 et pour plaire à un certain puritanisme Occidental relativement récent au Japon, la distribution de revues ouvertement pornographiques se voit limitée aux points de ventes spécialisés, répondant ainsi à l’évolution du marché du X au profit du numérique. Je ne l’apprendrais que quelques mois plus tard, ne sachant alors avoir affaire aux derniers vestiges errants d’une industrie en pleine transformation.

 

VERS LA RIVIÈRE ECHI

Le long de la route, les éléments de la ville s’agencent en un séduisant tableau aux airs d’estampe. Une maison au toit d’ardoises d’un bleu marin, des plaqueminiers nus, des rizières d’un vert acide bordant la route et un cube de béton de trois mètres de haut, que j’imagine être une installation électrique alimentant le quartier, sur lequel figure un voyageur vagabond stylisé, vêtu d’un kimono orange et d’une cape verte rayée verticalement de bandes claires et foncées. Portant un lourd paquetage, il ne laisse apercevoir de son visage que son nez visible sous son sandogasa, chapeau de paille en forme d’assiette creuse caractéristique des coursiers d’Edo.

Quelques pas plus loin, je m’arrête au Kampo Museum, exposant les mystères et les secrets de la phytothérapie traditionnelle japonaise, inspirée de la médecine chinoise introduite au VIIe siècle. Je n’en verrai malheureusement que la cour. Le musée est fermé pour quelques jours, alors je dois me contenter de reprendre mon souffle au pied du bâtiment cylindrique rose saumon, sous le regard protecteur de deux komainu, chiens-lions du folklore nippon, censés garder l’entrée du domaine des dieux que symbolise le portail vermillon torii, mais utilisé par extension comme chien de garde spirituel pour à peu près tout ce qui semble important.

pont rouge de la campagne japonaise

Traversant la rivière Echi à sec, je fais face au pont de la voie ferrée en plaques d’acier cloutées d’un rouge antirouille, ponctué de quelques plates-formes de maintenance jaunes. Nécessaires à la suspension des câbles, des pylônes de ferraille s’appuient sur les larges pieds bétonnés de l’édifice, découpant la silhouette des montagnes en un diagramme filaire distendu. Dans cet interstice, un pont routier gris plus lointain traverse la rivière asséchée.
Consolidant le lit lors des épisodes de crue à fort courant, des centaines d’arc de bétons s’enfoncent dans les pierres et le sol poussiéreux afin de s’assurer que le pont soit suffisamment stable pour supporter le passage incessant des trains de plusieurs milliers de tonnes, remplis de passagers et de marchandises.

 

GACHA GACHA

Je remarque la circulation de beaucoup de voitures rose champagne, et d’autres entièrement tunées et décorées d'autocollants Idole Master, un jeu vidéo de gestion de carrières d’idoles de la chanson et ouvertement orienté fantasme et érotisme, bien que l’intérêt principal reste de collectionner et voir performer ces chanteuses numériques.
Je fais une halte à un supermarché
HEIWADO où je regarde jouer des collégiens sur une borne d’arcade Dragon Ball Super. Sur la droite, beaucoup de « gacha gacha », distributeurs de jouets plus ou moins étranges, bien souvent inutiles et plutôt laids. Du bruit et de la lumière à en devenir épileptique. « Gacha » serait le bruit produit par la boule de plastique contenant l’objet désiré. La langue japonaise use et abuse de ces onomatopées, les élevant au rang d’un vocabulaire légitime et riche de plus d’un millier de mots en constant changement, assouplissant les règles déjà peu rigides d’une langue fluide que chacun peut s’approprier aisément selon ses préférences.

balade dans la campagne japonaise

 

DES CORBEAUX DANS LA FUMÉE

Je quitte la ville pour entrer de nouveau dans la campagne. Au coin de chaque champ, un feu de branches et de feuillages dégage une colonne de fumerolles grises. C’est un vaste réseau de colonnes qui s’élèvent dans le ciel du soir. J’écoute quelques minutes une musique de la radio diffusée par haut-parleur dans les champs et l’enregistre, dans l’espoir de la retrouver plus tard.
C’est seulement en octobre de l’année suivante que je retrouverai cette chanson presque par hasard. Machinalement et sans réelle conviction, j’écoutais l’enregistrement une énième fois pour le faire analyser par l’application
Shazam, et le miracle se produisit. Tout d’abord je découvris l’artiste, puis de fil en aiguille, je remontais jusqu’à cette chanson trop peu connue.
Enfin je l’avais !
Yakusoku, La promesse, de Sayaka Kamizono.
Assis sur le bord de la route, les voitures passant irrégulièrement
dans mon dos interrompant la mélodie, Sayaka, dont j’ignorais alors le nom, forçant sur sa voix pour transmettre dans un cri étouffé une énergie aux travailleurs toujours plus ardus à la tâche. Je grave ce moment dans ma mémoire dans les moindres détails.

feu dans les champs japonais

Les corbeaux s’avertissent entre eux de mon passage. On leur prête une intelligence peu commune, j’en ai la démonstration sous les yeux. Pendant quelque temps, c’est cinq croassements que lance le corbeau sentinelle dans ma direction. Et alors que je me rapproche, je relève que le nombre diminue : à trente mètres, quatre ; à vingt mètres, trois ; à dix mètres, deux, puis il s’envole et change de perchoir en attendant mon passage. Après et seulement après, il croasse une nouvelle fois et son groupe se pose insouciant sur-le-champ pour picorer les restes de culture. Ils répéteront cette stratégie sur des kilomètres, se la transmettant de groupe en groupe. Leur manège crépusculaire Matsuo Bashô en parlait déjà il y a plusieurs siècles, alors que le poète itinérant voyageait une fois encore dans la campagne japonaise du XVIIe :

 

« Un corbeau perché

sur une branche défeuillée –

Soir d’automne »2

 

HALTE AU FAMILYMART

Traçant droit vers la montagne, je m’arrête à un FamilyMart, supérette de type kombini dans laquelle je m’achète de quoi manger et un matcha latte, formidable boisson laiteuse à la couleur verte et au goût d’herbe que je commande systématiquement dans ce genre d’établissement.
Entre un homme en tenue de travail grise avec une croix verte sur l’épaule, un secouriste de montagne du nom d’Isao. Il se pose à côté de moi, avale son bol de nouilles et me regarde avec curiosité.
Après une dizaine de minutes, il brise la glace :

« Le japonais, ça va ?

Ça peut aller, j’apprends toujours…

Qu’est-ce que vous faites avec ce sac ? Vous allez quelque part ?

Je marche, d’Ômihachiman au mont Fuji. Et ensuite, je rejoins Tokyo.

Sans rire ? Mais c’est bien trop loin ! Vous avez quel âge ?

20 ans.

Comme ma fille. Vous avez des amis à Tokyo ? Comment dormez-vous le soir ? Je peux demander au personnel de vous laisser vous installer sur le parking si vous voulez.

Il demande à l’une des vendeuses qui n’y voit aucun inconvénient.

Un conseil, si vous voulez gagner du temps, allez au sud par la route 307, puis suivez la route 421. Vous êtes trop au Nord. Si vraiment vous voulez essayer la montagne, attendez demain, c’est dangereux de nuit. »

Nous échangeons ensuite quelques minutes l’un sur l’autre, Isao étant très curieux d’en connaître un peu plus sur ma vie. Pressé par le temps, il me salue et s’en va.
Je sors planter ma tente après confirmation de la vendeuse. Il est très tôt, je m’endors… Mais à 20 heures 30 la police accompagnée du propriétaire me réveille et contrôle mon identité. Ils
s’assurent que j’ai tout ce dont il me faut et que je suis en règle. M’interrogeant sur mon projet, ils décident de me laisser rester, un peu perplexes. En réalité, le propriétaire n’était pas au courant de mon installation, ce qui aura entraîné ce petit quiproquo.

 

1 Henri Focillon, Hokusai. Art et esthétique, Genevilliers, Géo art, 2014, Formes d’accouplements, La plongeuse et le poulpe, p. 89-91

2 Matsuo Bashô, Seigneur ermite. L’intégrale des Haïkus, trad. Makoto Kemoku & Dominique Chipot, Paris, Points, 2014, haïku n°

paysage de campagne photographié par Wotan

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Wotan Jhelil

Diplomé des Beaux-Arts d'Angoulême, Wotan vit sur Tokyo où il travaille dans la traduction de jeux vidéos. Marcheur spécialisé en photographie de paysage, il écrit sur ses voyages et ses expériences, au Japon ou ailleurs.
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