

Dans toutes les bibliothèques des cinéphiles figure ce formidable livre d'entretiens entre Truffaut et Hitchcock surnommé le Hitchbook. Alain Riou, fameux critique du Masque et la Plume et du Nouvel Observateur, et Stéphane Boulan, journaliste spécialiste de télévision, ont décidé de s'amuser à imaginer un scénario à suspens autour de la rencontre de ces deux grands maîtres. Rendez-vous les 11, 12 et 13 mai pour un suspens hitchcockien ?
Hitch, la pièce d'Alain Riou et Stéphane Boulan face au Hitchbook, le livre d'entretiens avec Hitchcock que Truffaut n'a cessé de retravailler jusque sa mort. (Photos courtoisie de Hitch & Cie)
Eté 1962, pendant une semaine deux des plus grands noms du cinéma international vont échanger à bâtons rompus pour donner naissance à un des plus beaux livres de cinéma. Ces deux hommes, ce sont Alfred Hitchcock et François Truffaut. Mais à l'époque, Hitchcock est encore considéré en France par beaucoup de critiques comme un entertainer et Truffaut n'en est qu'à ses débuts.
Stephane Boulan et Alain Riou, les auteurs de la pièce, ainsi que Joe Sheridan/Alfred Hitchcock nous racontent ce joli projet.
Le petitjournal.com Hong Kong : Que pensez-vous du Hitchbook, François Truffaut a-t-il réussi via ces entretiens a mettre en lumière le cinéma de Hitchcock ? Et pourquoi ce livre est-il devenu un modèle du genre ?
Stéphane Boulan : Petit rappel : le "Hitchbook" désigne un livre paru en 1966 sous le titre "Le cinéma selon Hitchcock" et qu'on trouve aujourd'hui réédité chez Gallimard sous le titre "Hitchcock/Truffaut". C'est François Truffaut, son auteur, qui l'appelait comme ça. Truffaut, ex-critique devenu cinéaste, comme ses camarades de la Nouvelle Vague (Godard, Chabrol, Rivette, Rohmer...), propose à Hitchcock de l'accueillir une semaine dans ses bureaux hollywoodiens pour un long entretien au cours duquel ils passeraient en revue tous ses films. Car, à l'époque, Alfred Hitchcock avait beau être le cinéaste le plus aimé du public, les critiques ne le prenaient pas au sérieux. Ils ne voyaient en lui que le réalisateur de films divertissants, et non l'un des inventeurs les plus géniaux du septième art. L'entretien a eu lieu du 13 au 19 août 1962. Par son côté vivant, où les questions techniques sont contrebalancées par des anecdotes souvent cocasses (Hitchcock avait beaucoup d'humour), le "Hitchbook" est devenu le livre de cinéma le plus lu au monde, la bible des cinéphiles et de tous les apprentis cinéastes.
Alain Riou : Il me semble qu'un apprenti cinéaste pourrait tout apprendre, rigoureusement tout apprendre de ce qu'il doit savoir, en confrontant simplement le "Hitchbook" avec les 52 DVD qui réunissent l'?uvre d'Hitchcock. Le livre passe en revue tous les problèmes que pose la fabrication d'un film, quel qu'en soit le sujet. De plus, le livre se dévore avec gourmandise tant il est drôle et fin.

Que représentent pour vous ces deux monstres du cinéma ? Des souvenirs d'enfance ? Des modèles d'écriture, de mise en scène ? Quel est celui des deux qui a le plus influencé votre travail ?
Alain Riou : Les films d'Hitchcock ont toujours représenté pour moi le maximum du plaisir que peut donner le cinéma à ses spectateurs. Le premier de ses films que j'ai vu était "The Lady vanishes" ("Une femme disparaît"). J'ai été ébloui par la grâce, le rythme, l'humour, le sens de la surprise avec lesquels Hitchcock parlait d'un sujet extrêmement fort et grave (le danger des totalitarismes). On ne peut vraiment convaincre le public que par la séduction. Quant à Truffaut, il a exercé un charme profond sur les gens de mon âge (j'avais 18 ans lors de la sortie de son premier film, « Les Quatre cents coups ») par l'extraordinaire vérité des personnages qu'il créait, et une vraie générosité dans le regard qu'il portait sur eux.
Stéphane Boulan : François Truffaut, c'est mon premier coup de foudre artistique. J'avais 16 ans quand il est mort (le 21 octobre 1984). C'est mon prof de français qui a appris la nouvelle à la classe, il avait l'air bouleversé. Dès lors, j'ai voulu tout connaître de son ?uvre et de sa vie qui fut, en quelque sorte, un film ou un roman. J'ai eu la chance plus tard, devenu journaliste, de parler de Truffaut avec Jean-Pierre Léaud, Claude Jade, Marie-France Pisier (qui a vu "Hitch"), Jeanne Moreau, Nathalie Baye, certains de ses acteurs fétiches... C'est d'abord pour lui que j'ai pensé à une pièce autour du "Hitchbook" et de sa rencontre avec Hitchcock.
Comment avez-vous eu l'idée de faire de ce livre mythique une pièce de théâtre? Et pouvez-vous nous en faire le pitch ?
Stéphane Boulan : Ce sont les photos de ces entretiens qui illustrent le livre qui m'ont donné l'idée d'adapter cette rencontre pour le théâtre. L'affiche du spectacle est d'ailleurs inspirée d'une de ces photos mythiques. Mais c'est Alain Riou, à qui j'en ai parlé, qui a eu lieu l'idée de faire de ces entretiens d'août 1962 un véritable scénario hitchcockien.
Alain Riou : En réalité, Stéphane songeait à faire jouer par des acteurs, sur une scène, des morceaux du livre lui-même, ce qui me paraissait un peu difficile, car le Hitchbook, malgré sa séduction charmeuse, reste un ouvrage artistico-technique qui exige déjà des connaissances que n'ont pas les spectateurs normaux, même cinéphiles. De plus, nous n'aurions pas été libres, sur le plan moral, face aux ayants droit. Pourtant, plus nous réfléchissions, plus l'image d'Hitch, le bon maître corpulent, et de Truffaut, le bon élève fluet, nous hantait, nous faisait envie. Le seul moyen de s'en tirer était de faire une pièce originale en toute liberté. Il suffisait alors d'agencer une intrigue, un mouvement dramatique autour des caractères que nous connaissions assez. C'est pour être fidèles à l'esprit de Hitchcock (et de Truffaut) que nous nous sommes dits : "Surtout, n'ennuyons pas le public !". C'est pourquoi une discussion de caractère plutôt esthétique est devenue une espèce de comédie policière, de jeu du chat et de la souris que nous nous sommes efforcés de faire ressembler (de trop loin, hélas) aux vrais film de Hitch !

Hitchcock est désormais considéré, à juste titre, comme le maître absolu du suspens. En introduisant une trame à suspens dans la pièce, n'avez-vous pas eu peur de la comparaison ? D'autant que vous ne bénéficiez pas des artifices de mise en scène du cinéma ?
Stéphane Boulan : Pour ce qui est des artifices de mise en scène, vous allez voir le travail génial réalisé par Sébastien Grall, le metteur en scène, cinéaste lui-même, et son équipe, en particulier les décoratrices, Valérie Grall et Flavia Marcon. Il y a surtout une astuce visuelle qui permet de raconter l'histoire en flashback : Hitchcock n'aurait pas trouvé mieux !
Alain Riou : Pour être tout à fait franc, il y a là une vraie tricherie, puisque le flashback est une figure très étrangère aux procédés de Hitchcock (il ne l'a utilisé lui-même qu'une seule fois, dans "Stage fright" - "Le grand alibi"), et ne s'est pas estimé satisfait du résultat. En fait, notre scénario est plutôt bâti sur le principe du "Whodunit" (comprenez : who done it : qui a tué ?) dans la manière d'Agatha Christie. Mais le côté manipulateur du flashback permettait de procéder nous-mêmes à des manipulations qui, pour le coup, constituent le fond même de l'art d'Hitchcock.
Je m'adresse a l'acteur, est-ce étrange d'incarner un personnage aussi mythique qu'Alfred Hitchcock, comment avez-vous préparé le rôle ?
Joe Sheridan : Pour moi, ce n'était pas étrange, c'était presque "organique" (ce qui aurait été étrange , c'est de me demander de faire Brad Pitt !). Alfred Hitchcock fait partie des personnages de mon enfance, au même titre que Bambi, Oliver Twist, les Enfants de Narnia ou les présentateurs de "Blue Peter", légendaire émission pour les enfants. A cette époque, si j'étais sage, je pouvais me coucher plus tard que d'habitude et regarder "Alfred Hitchcock presents". Ainsi, toutes les semaines, le Maître me parlait personnellement dans le salon de mes parents. Pour préparer le spectacle "Hitch", j'ai regardé tous ses entretiens et tous les trailers qu'il avait fait pour promouvoir ses films. Il avait toujours l'air d'un hibou (déjà ces maudits oiseaux ...), sage et malin.
Avez-vous déjà joué à l'étranger, n'est-ce pas un peu intimidant de jouer face à une audience internationale ?
Joe Sheridan : Si on peut compter la Suisse comme pays étranger, oui. Ce n'est pas plus intimidant de jouer Hitchcock face à une audience internationale, que de jouer devant un public très cinéphile à Paris. Hitchcock est une icône planétaire. Il s'est crée un personnage dont le profil était devenu aussi familier que la bouteille de Coca-Cola. Il a su manipuler les audiences de cinéma et de télévision et se vendant presque comme un produit de marque. Son génie était sa garantie. Ceci dit, il faut toujours rester vigilant en l'interprétant et ne pas montrer une version cliché du Maître, style musée Grévin, mannequin de cire. Je crois que Sir Alfred Hitchcock exige un auditoire international !
Et si vous vous retrouviez en face de François Truffaut et Alfred Hitchcock, vous auriez envie de leur dire quoi ?
Alain Riou : Je leur dirais à tous les deux : "De grâce, faites nous encore un film. Un tout petit film? Un seul film. Mais un film ! ".
Stéphane Boulan : Mais je suis en face d'eux chaque fois que je vois Joe Sheridan (notre Alfred Hitchcock) et Mathieu Bisson (François Truffaut), sans compter Patty Hannock (Mme Alma Hitchcock), trois comédiens merveilleux qui sont leurs personnages et plus encore, jouer la pièce. Et je suis heureux ! Au fond, l'envie que j'avais avec "Hitch", c'était d'assister à ces entretiens et de permettre au public de le faire. Avoir été là, dans le bureau d'Hitchcock à Universal City, en cet été 62, c'est depuis (pile) un demi-siècle, le rêve de tout cinéphile..
Propos recueillis par Eric Ollivier (www.lepetitjournal.com/hongkong.html), jeudi 3 mai 2012
HITCH,
Quand Hitchcock rencontre Truffaut
Vendredi 11 mai et samedi 12 mai à 20H00, Dimanche 13 mai à 17H00
Hong Kong Cultural Centre, Studio Theatre
10 Salisbury Road, Tsim Sha Tsui, Kowloon
Tickets : de 250 à 320HKD
Réservations sur Urbtix
Alain Riou est critique de cinéma au "Nouvel Observateur". Sa voix et ses saillies sont familières des auditeurs du Masque et la Plume, sur France Inter. Comme Truffaut, il a cette double casquette de journaliste et de cinéaste et scénariste. Il a réalisé trois films, dont le dernier en date "Tous les hommes sont des romans". Celui que Jérôme Garcin présente affectueusement comme "Alain Riou, dit Riri, de L'Observateur et du Vélo-cyclo-club de St Mandé" ne se déplace effectivement qu'à vélo, c'est pourquoi il ne viendra pas à Hong-Kong. Ca faisait loin !??Stéphane Boulan est journaliste, spécialiste de la télévision. Fan de Truffaut et cinéphile (moins qu'Alain), il voulait depuis longtemps rendre hommage à ce cinéaste qu'il aimait et dont les films et les comédiens l'ont marqué, séduit et fasciné. Hitch est sa première pièce de théâtre et sa première collaboration avec Alain Riou. Stéphane est aussi le gérant de Hitch & Cie, la compagnie productrice du spectacle.
Joe Sheridan est un comédien écossais installé en France depuis trente ans. Il a tourné avec les plus grands (Frears, Godard, Polanski, Sofia Coppola...) et travaillé avec des metteurs en scène de théâtre prestigieux (il triomphe en parallèle dans "Le Dindon", de Feydeau, monté par Philippe Adrien). Joe était à l'affiche de "L'oncle Charles", d'Etienne Chatiliez, au côté d'Eddy Mitchell et on le verra cette année dans "Les saveurs du palais", de Christian Vincent, avec Catherine Frot, et le téléfilm de Claire Devers, "Rapace", sur Arte. Il s'apprête aussi à tourner avec Joey Starr...
Mathieu Bisson campe François Truffaut dont il partage le charme, la fébrilité et la passion. Les téléspectateurs l'ont vu, entre autres, dans le rôle de François Mitterrand dans "Mitterrand à Vichy", de Serge Moati. Patty Hannock, comédienne et chanteuse lyrique anglo-américaine, était la prof d'anglais de "LOL", film culte pour la jeune génération. On entend aussi les voix de deux comédiens dans la pièce. Celle de Féodor Atkine, acteur fétiche d'Eric Rohmer et voix française de Hugh Laurie dans "Dr House !" Et celle de Thomas Chabrol, le fils de Claude Chabrol, qui, amicalement, interprète son père.
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