Robert Bougrain-Dubourg restaure les œuvres royales de Thaïlande depuis un quart de siècle. Il est le détenteur d’un savoir-faire qui mérite bien la reconnaissance du Grand Prix du Rayonnement Français.


« Je ne savais même pas que ce Prix existait. Je suis allé voir sur internet de quoi il s’agissait. J’ai été très surpris de la notoriété et de la qualité des récipiendaires. Moi qui suis fan de Claude Lelouch, suis particulièrement touché de le rejoindre au palmarès. » Ce n’est rien de dire que Robert Bougrain-Dubourg a été surpris de se voir attribuer ce Prix. Il en est presque gêné, non par fausse modestie mais en raison de sa philosophie professionnelle. « Un restaurateur ne doit pas exister aux yeux de l’extérieur. Nous sommes là pour rendre le passé au futur en toute discrétion. On ne devrait pas nous connaître. Celui qui est important c’est l’artiste, ce n’est pas nous. Les clients ne veulent pas qu’on sache qu’on s’occupe d’eux, comme ceux qui se rendent chez le médecin. J’ai accepté quand même parce que cette reconnaissance me va droit au cœur. »
À Bangkok depuis près de 25 ans
Après des études en école de commerce, Robert Bougrain-Dubourg devient le plus jeune cadre du groupe Printemps-Prisunic. Mais il refusait de pointer et ça agaçait. Rebelle. Déjà. Il rêvait d’ébénisterie mais son père n’était pas d’accord. C’est finalement la rencontre totalement fortuite avec un maître restaurateur belge qui l’orientera définitivement vers un métier manuel et artistique. Diplômé à Bruxelles, il crée plus tard et dirige une école d’art à Avignon. Il découvre l’Asie à la fin des années 70 alors qu’il accompagne son épouse en mission pour Médecins Sans Frontières, entre Thaïlande et Cambodge. Il fonde en 1981 l’association Restaurateurs Sans Frontières Asie (RSF). Au début des années 2000, le roi Rama IX lui demande de restaurer les collections du Palais Royal. Il ne s’est plus jamais arrêté. Installé à Bangkok depuis près de 25 ans, il se partage entre les chantiers royaux, désormais commandés par Rama X, et son atelier privé installé au Jim Thompson Art Center.

Peintures, tissus, sculptures, vaisselle, les yeux et les mains expertes de ses équipes se posent partout où cela s’avère nécessaire.
Quand on travaille pour le roi, ça ne se sait pas
« Il a fallu six ou sept ans pour que des particuliers fassent appel à moi, explique Robert Bougrain-Dubourg. Il faut du temps pour que les Thaïlandais acceptent de travailler avec des farangs. Quand on travaille pour le roi, ça ne se sait pas. Encore maintenant, les gens le savent mais on ne le dit pas. Pourtant, le travail que nous réalisons pour la famille royale est important et précieux. Quand il y a restauration, il y a en général construction d’une aile complémentaire identique à l’ancienne. Ce n’est pas rien. »
Au bon endroit au bon moment
Sa relation avec la famille royale est née d’un hasard de calendrier. Pour célébrer l’an 2000, la France a voulu montrer qu’elle était la meilleure dans tous les domaines. Robert Bougrain-Dubourg a fait partie des acteurs du chapitre culturel. Il a proposé cinq projets de restauration dont celui d’une synagogue à La Havane, un projet en Grèce, deux autres en Égypte et près de Toulon, le dernier étant un temple bouddhiste en Thaïlande. Rama IX a alors rencontré quelques problèmes avec ses tableaux et a demandé un audit au restaurateur français qui se trouvait là. Le roi a aimé les recommandations et demandé qu’on fasse revenir le farangset - le Français - pour exécuter les recommandations. Il a dit oui et vous connaissez la suite…
Les étudiants ne doivent pas se prendre pour des artistes
Robert Bougrain-Dubourg travaille avec des étudiants, souvent sortis de la Pohchang Academy of Arts, créée par Rama VI. « Lorsque j’ai commencé à travailler avec des étudiants français, se souvient-il, ça ne fonctionnait pas parce qu’ils se prenaient pour des artistes. Avec Pohchang, j’ai appris les techniques traditionnelles thaïes. Eux sont des artisans au sens noble du terme et ne se prennent pas pour des artistes. Ils sont faits pour cette noble tâche qu’est la restauration. » Et les différences culturelles ? « Après avoir créé l’école d’Avignon, j’ai travaillé un peu partout dans le monde, explique-t-il, notamment en Égypte. J’ai une connaissance des cultures et des comportements qui m’a aidée à m’installer. »
Les Français prennent le meilleur des autres
Autre question : pourquoi lui ? Y a-t-il un savoir-faire spécifiquement français dans sa discipline ? Réponse de l’intéressé. « Les Allemands sont très écolos. Ils évitent donc d’utiliser des solvants parfois dangereux pour la santé. Ce n’est pas notre cas. On ne peut pas toujours. Pour l’instant, artistiquement, les solutions n’existent pas. Il y a des recherches sur les enzymes mais qui ne sont pas encore au point. Les Anglais repeignent un peu trop et vernissent beaucoup. On le faisait autrefois. Mais, avec le temps, on s’est aperçu que ça jaunissait alors on a arrêté. Les Italiens travaillent dans le respect absolu de l’original, avec des petites retouches particulières. Nous, notre particularité, c’est que nous avons ouvert nos écoles entre 1975 et 1977, tandis que les autres nous avaient précédés autour des années de guerre. Nous étions donc très en retard mais avions une idée plus précise de ce qu’il fallait faire. Le concept de restauration français prend le meilleur des autres et laisse ce qui ne lui plaît pas. »
Un livre en préparation
Aujourd’hui, Robert Bougrain-Dubourg dirige ses deux ateliers et une cinquantaine de collaborateurs.

Ensemble, ils ont créé un laboratoire qui permet de connaître la composition des œuvres d’art et, ainsi, de les restaurer le plus fidèlement possible. Demain, il espère pouvoir créer en Thaïlande, comme il l’a fait il y a quelques dizaines d’années en Avignon, une école d’art spécialisée. Il prépare également un livre sur la technique et les matériaux utilisés dans les décors en Asie du Sud-Est, dont la sortie est prévue d’ici la fin 2026.
Le Palais royal de Thaïlande devrait pouvoir compter sur Robert Bougrain-Dubourg pendant quelques années encore…
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