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The Projector, le cinéma d’art et d’essai de Singapour

Par Jean-Michel Bardin | Publié le 03/05/2022 à 18:30 | Mis à jour le 04/05/2022 à 12:37
Photo : Le bar du site Golden Mile (copyright The Projector)
bar the projector singapour

Depuis 2014, The Projector permet aux habitants de Singapour de voir des films sortant des sentiers battus. Lancer un tel projet dans le contexte de Singapour était un pari, que beaucoup dans la profession ont alors considéré comme voué à l’échec. Pourtant 8 ans plus tard, l’entreprise est toujours active et elle s’est diversifiée dans d’autres activités apportant des expériences originales. Elle a passé brillamment l’épreuve de la pandémie et en a même profité pour s’étendre sur un second site. Le Petit Journal Singapour a rencontré son directeur général, Prashant Somosundram, qui nous a expliqué l’histoire et la nature de cette entreprise, les défis qu’elle a rencontrés, et ses perspectives d’avenir.

 

Prashant, comment est né The Projector ?

Les fondateurs de cette entreprise, les sœurs Karen et Sharon Tan et Blaise Trigg-Smith géraient un cabinet de gestion et de conseil en design, Pocket Projects, spécialisé dans la réhabilitation créative d’éléments d’architecture urbaine. C’est dans ce contexte qu’ils sont venus en avril 2014 visiter l’immeuble Golden Mile Tower, spécimen de l’architecture brutaliste des années 70, qui avait abrité le plus grand cinéma de Singapour, le Golden Theatre, avec 1500 places. Au fil des ans, ce cinéma avait périclité, avait été divisé en plus petites salles, et avait fini par fermer. Les visiteurs ont eu le coup de foudre pour les deux salles situées au 5ème étage et se sont dit qu’il faudrait essayer de redonner à ce lieu sa fonction première. Ayant vainement cherché un operateur pour gérer le cinéma, ils ont fini par décider de le faire eux-mêmes, malgré leur absence totale d’expérience en la matière. Leur projet était d’avoir un cinéma indépendant et des plateformes créatives dans ce lieu historique. La campagne de financement participatif lancée pour acheter de nouveaux projecteurs dépassa ses objectifs, montrant ainsi l’appétence des Singapouriens pour le projet et créant une audience par anticipation. Dès la fin de 2014, le cinéma commençait sa nouvelle vie dans le cadre du Festival International du Film de Singapore (SGIFF).

 

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Ambiance décontractée dans la salle rouge du site Golden Mile (copyright Honeycombers)

 

Qu’est ce qui fait l’originalité de ce cinéma ?

Tout d’abord, nous programmons de films qui passent rarement dans les autres cinémas, par exemple des films sur ou par des femmes, sur les minorités (LGBT, immigrants), sur l’environnement, des enregistrements de concerts, ou des films de réalisateurs pas encore connus ou reconnus. Nous participons aussi a beaucoup de festivals, dont le festival du film français de Singapour qui se déroule en fin d’année. Mais nous ne nous limitons pas aux films sérieux : nous voulons aussi que notre audience s’amuse.

Plus généralement, nous cherchons à construire des expériences originales pour notre audience. Les films sont l’occasion de débats avec ceux qui y ont contribué. Pour certaines projections, l’audience est encouragée à participer. Nos salles peuvent aussi accueillir des concerts, des pièces de théâtre (par exemples « Queers part 2 » en avril), voire des évènements d’entreprise ou de particuliers. Nous pouvons aussi combiner différentes sortes de spectacle dans le cadre d’un même évènement (par exemple, exposition et films dans le cadre de la Singapore Art Week en janvier dernier).

Enfin, le bar joue un rôle clé dans le dispositif. En effet, nous souhaitons que notre audience ne vienne pas seulement pour regarder un film, mais pour passer un bon moment chez nous, en mangeant ou buvant quelque chose avant et/ou après le spectacle, ou même durant le spectacle, puisque nous permettons à notre audience de consommer dans les salles de spectacle. Contrairement aux autres cinémas, les gens ne sortent pas des salles par des portes dérobées et des corridors tristes, mais reviennent dans le bar, qui, situé entre le box-office et les salles, est le centre du cinéma. Nous avons même des clients qui viennent passer un moment au bar sans voir de spectacle. C’est d’ailleurs, en tant que responsable de cette partie, que j’ai rejoint l’équipe Projector avant d’en devenir le directeur général en 2018.

 

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Evénement d’entreprise sur le site de Golden Mile (copyright The Projector)

 

Quelles sont les défis que vous avez rencontrées dans cette aventure ?

Tout d’abord, il faut trouver des revenus pour compenser les charges, notamment les loyers des locaux et les salaires de la vingtaine de personnes travaillant à temps plein pour l’entreprise. Nous ne touchons aucune subvention, mais nous cherchons à économiser autant que possible, notamment par le recyclage et nos collaborateurs sont aussi passionnés que nous. La consommation de nourriture et de boisson et les évènements d’entreprise sont des ingrédients indispensables de notre équilibre financier. Nous n’avons pas de dépense de publicité, mais communiquons beaucoup à travers les media sociaux.

Ensuite nous devons maintenir notre audience en renouvelant en permanence nos programmes et nos approches. Nous avons la chance d’avoir un très bon réseau de contacts avec des distributeurs de divers horizons, qui nous apportent régulièrement de nouvelles offres.

Enfin, compte tenu du caractère atypique des films que nous projetons, nous devons régulièrement négocier avec l’IMDA (Infocom Media Development Authority), pour avoir leur accord et leur classification. Cela peut parfois conduire à réduire le nombre de projections d’un film, voire à les annuler, car nous avons pour principe de ne pas couper les films par respect pour leurs réalisateurs.

 

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Le bar du site de Riverside (copyright The Projector)

 

Comment avez-vous vécu la pandémie ?

Cela a été un moment très difficile, comme pour beaucoup d’entreprises. Mais nous avons décidé de tenir bon en dépit d’une situation financière critique. Nous avons été très fortement soutenus, financièrement et psychologiquement, par notre audience, qui nous a, à cette occasion, montré combien nous étions importants pour elle. Nous avons cependant dû fermer plusieurs mois consécutifs durant les périodes de confinement. Mais nous avons mis à profit ce temps pour lancer en 2020 une plateforme de streaming, qui continuera fonctionner, notamment pour certains segments d’audience pour qui les sorties nocturnes ne sont pas pratiques. En 2021, suite aux projets de démolition de Golden Mile Tower, nous avons ouvert un second site, Riverside, en face de Clarke Quay, en gardant le concept initial : une salle polyvalente de spectacle et un bar ou il fait bon séjourner. Comme il ne s’agit que d’un site temporaire que nous devons quitter à la fin de cette année, nous y avons limité les investissements, en réutilisant du mobilier et en équipant les sièges de casques audios. Comme quoi économie et créativité peuvent faire bon ménage et améliorer l’expérience client.

 

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La salle de spectacle du site Riverside (copyright The Projector)

 

Comment voyez-vous l’avenir ?

Le projet de démolition de Golden Mile Tower a été mis au placard pour les années qui viennent, ce qui nous donne une assurance sur le court terme. Nous espérons toujours que ce projet ne voie jamais le jour. Mais nous sommes constamment en recherche de nouveaux lieux, en ligne avec l’esprit de notre entreprise, pour parer à toute éventualité. Par exemple, nous avons en vue une salle qui devrait être située près du croisement d’Orchard Road et de Grange Road, mais dont la construction a pris du retard avec la pandémie.

Nous continuons aussi à imaginer des nouveaux types d’événements. Par exemple, nous envisageons d’organiser en mai 3 jours de concert à l’ancienne centrale électrique de Pasir Panjang, près de Labrador Park.

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Jean-Michel Bardin

Scientifique de formation, mais curieux de tout. Ingénieur IT de profession, mais artiste de coeur. Citoyen du monde, d'une jeunesse au Maroc à la retraite à Singapour.
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