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Marien Guillé, conteur et poète

Par Bertrand Fouquoire | Publié le 29/08/2019 à 14:30 | Mis à jour le 30/08/2019 à 11:15
Photo : MarienGuillé
Marien Guillé

Voyageur-conteur infatigable, Marien Guillé a fait ses classes à Singapour qui lui a servi de port d’attache pour découvrir l’Asie et l’Océanie. Revenu en France, il a pris garde de poser ses valises, continuant de voyager, de se produire et d’écrire. Puis il est parti au Rajasthan, le pays de son père, qu’il n’a pas connu. Il en a rapporté un récit palpitant, tendre et tragique, dont il a fait un spectacle : « Import-Export, récit d’un voyage en Inde ».

A Singapour, Marien Guillé avait été comédien, professeur de théâtre, chroniqueur et « poète de proximité », vivant de peu, voyageant beaucoup, faisant de tout provision pour nourrir son imagination. Quand il rentre en France, il ne se décide pas à poser ses valises. Tout au « bonheur de retrouver la France, les saveurs de ses marchés, ses bouchers qui demandent des nouvelles de la voisine, ses terrasses de café… », l’envie lui prend de continuer de bouger, de ne pas s’arrêter là, mais de profiter de son regard aiguisé de voyageur du bout du monde pour redécouvrir le pays de ses souvenirs, celui de ses copains. Ainsi va-t-il, sac au dos, faisant un tour de France. A chaque étape, il extrait de sa mémoire des émotions, des images qui dormaient. Il voyage et s’enchante de son dépaysement, semblable à celui qu’il était allé chercher loin.

Une marche en Provence

Puis, au bout de six mois d’itinérance à travers la France, Il veut faire la Provence à pied, la région de son enfance. A chaque étape, il donne une représentation, puisant à la source du spectacle qu’il avait créé à Singapour, « Lettres de Singapour et du bout du Monde », lisant des poèmes ou des textes. Aucune étape n’est semblable à la précédente. Aucun public ne ressemble à celui de la veille. Parfois, Marien se produit chez l’habitant pour 3 ou 4 personnes, parfois c’est au café, parfois dans une école. Le principe qui importe est celui de l’échange. On lui offre le gite et le couvert. Marien offre en retour l’évocation de ses impressions de voyage. Et chaque fois la magie opère. Un souvenir en appelle un autre. L’échange s’établit. On s’intéresse, on se raconte. On s’invite, par le truchement du récit oral, à la contemplation de ses propres richesses intérieures. Artiste-nomade-vagabond, Marien est gourmand de toutes les étiquettes, de toutes les expériences pourvu qu’elles le mettent en situation d’accueillir. Pourquoi courir ainsi ? Pourquoi voyager plutôt que poser ses valises et s’installer ? Parce qu’il aurait peur, s’il s’installait quelque part, de fermer la porte à tout le reste qui est à découvrir. Sur les chemins de Provence, pendant 1 mois, Marien marche, songe et rêve de repartir.

Lettres de Singapour

Spectacle « Import-Export »

Ambiance chaude, un soir d’hiver, dans un appartement du XIVème arrondissement à Paris. Comme l’espace est compté, le public, de tous âges, s’est entassé, sans manière, sur le canapé, les chaises, le pouf, la table basse et les tapis. Au milieu de cette petite foule mal assise mais concentrée, une paire de m2 miraculeusement laissée libre, sert de scène à l’artiste. Voyageur-conteur, comédien et poète, Marien Guillé est devenu un habitué de ces lieux intimes.  Même s’il lui arrive aussi de s’échapper vers des espaces publics – théâtre, collège, salle de spectacle ou festival – qui offrent à son récit des audiences plus larges, il aime ces lieux privés où il peut entendre les pulsations du public. Ce soir il donne « Import-Export », le spectacle qu’il a créé à l’issue de son voyage en Inde. Malgré ou à cause de la chaleur, le public se laisse embarquer sans résistance à destination du sub-continent indien. L’air de rien, comme par surprise, Marien Guillé, l’entraîne à sa suite par l’imagination. Départ de l’action chez sa mère et sa grand-mère à qui il fait part de son intention de partir en Inde : stupeur des intéressées et déjà conseils de prudence et recommandations. Vient le départ et surtout le débarquement à Bombay : une révolution ! « J’étais en Inde depuis une heure, et déjà j’en pouvais plus ! J’étais épuisé, fracassé, terrassé, décomposé, défragmenté! Je veux dormir! Je veux du silence ! Je veux un banc, rien qu’un banc en béton au bord de la route ! ». Marien veut prendre le train. Il découvre la réalité de l’Inde : des gens partout, des queues anarchiques... C’est le choc culturel, en mode multi-sensoriel … « Là, y’a des chèvres qui rentrent dans la gare. Elles s’immobilisent un instant comme si elles faisaient une analyse rapide de la situation. Et je les vois qui s’avancent, tranquillement, vers le guichet, l’air bien décidé à acheter un ticket. Puis le berger arrive, double toute la file, et demande 8 tickets, tarif troupeau, troisième classe, s’il vous plaît ? ». Il ne sait pas comment, Marien parvient à acheter un billet. Il essaye sans succès de monter dans le train. Il tente le lâcher prise. La foule le porte à bord. Encore faut-il pouvoir en sortir. Comment savoir où descendre ? Et comment descendre tout court ? Lâcher-prise encore : Marien se retrouve, confus mais vivant, sur le quai de Chembur.

Il est comme ça le spectacle de Marien Guillé : une plongée en apnée dans l’univers de l’Inde. Avec une étonnante économie de moyens, le comédien-conteur met en scène certains détails de la vie quotidienne qui par la magie du récit burlesque prennent une dimension épique. Il y a le vendeur pot-de-colle, qui a réponse à tout, rebondit sur chaque réponse négative qu’on croyait définitive, et dont l’imagination en matière de choses à vendre au touriste semble n’avoir pas de limite. Il y a les embouteillages qui se transforment en une jubilatoire course de vitesse entre des engins presque totalement à l’arrêt. Il y a les touristes allemands qui prennent Marien pour un local, et les touristes Français qui se gargarisent de doctes considérations sur les gens et le pays. Par le geste et la parole, Marien fait tout surgir, avec humour, du grenier mental où se sont entassés impressions, sensations et souvenirs.  

Et puis il y a l’essentiel. Sur ces impressions de voyages, pleine de distance et d’humour, gorgées de couleurs, de sonorités et de saveurs, Marien Guillé superpose un autre voyage, plus intérieur : l’exploration de ce pan d’identité auquel il a longtemps été dans l’impossibilité de prêter le visage et la culture de son père. « J’avais l’impression, explique-t-il dans le spectacle, d’être un bateau qui venait de larguer les amarres. J’avançais sur l’océan, chargé d’une cargaison provenant de mes deux pays-racines, j’allais d’un continent à l’autre, chargeant et déchargeant mes deux conteneurs : l’un me semblait toujours incomplet et l’autre, j’en j’ignorais tout ; je faisais des allers-retours entre ces deux visages de moi-même, je prenais des morceaux d’inde, des bouts de France et j’essayais de les harmoniser, de les ranger comme il faut, de les assembler. Je cherchais à atteindre la rive, aller de l’avant, faire le grand saut, le grand écart, penser en indien, agir en indien, réagir en français. Tout le temps, passer d’une culture à l’autre, faire des allers-retours, piocher à droite à gauche ; aller, revenir, me charger, me décharger ; j’envoyais sans cesse des signes d’un pays à l’autre, c’est le principe de l’import-export : il fallait faire le tri entre ma cargaison indienne et ma cargaison française, faire sortir des choses pour en faire rentrer d’autres, que tout tienne dans un seul conteneur ».

Et aujourd’hui ?

« Aujourd’hui, confie Marien, j’ai un sentiment d’accomplissement, l’impression de réunir un certain nombre de choses qui étaient éparpillées en moi. Ma marque de fabrique, c’est celle du conteur qui témoigne de son voyage. Après l’Inde, je suis allé aux Iles Féroe dont j’ai tiré la matière d’un autre spectacle, « Disparaître ». Aujourd’hui j’ai à ma disposition une sorte de quadriptyque :  Les Lettres de Singapour et du bout du Monde, La Provence à Pied, Import Export et Disparaître. Je puise dans cette réserve. Mais il est vrai que le spectacle sur l’Inde a une dimension spéciale, autant intime que géographique, qui fait qu’il est énormément plébiscité par le public… »


Reprise de l'article paru dans le magazine Singapour n°13 (Mai-Sept 2019) dans la rubrique « L’Asie vue de France ».

Bertrand Fouquoire

Bertrand Fouquoire

Co-Directeur de l'édition. Après avoir vécu 9 ans à Singapour, Bertrand est revenu en France en janvier 2017, où il a repris ses activités de coaching pour les expatriés et les conjoints et pour les jeunes adultes
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