Guillaume Levy-Lambert et la fraternité cosmique

Par Jean-Michel Bardin | Publié le 14/07/2022 à 14:30 | Mis à jour le 14/07/2022 à 14:30
guillaume levy lambert cosmic siblings

Guillaume Levy-Lambert, à Singapour depuis 1995 et co-fondateur de la Collection MaGMA et de la galerie Arts Porters, a organisé le 21 mai dernier, jour de son 60ème anniversaire, une réunion virtuelle avec des personnes de divers horizons nées à travers le monde le même jour que lui ; ses « jumeaux cosmiques (« cosmic siblings »). Lepetitjournal.com l’a interviewé pour en savoir plus sur cet événement à la confluence des multiples démarches de ce banquier devenu artiste.

Guillaume, en quoi consistait cet événement du 21 mai 2022 ?

Ce jour-là, j’ai voulu réunir, via zoom, des personnes nées le même jour que moi, le 21 mai 1962. J’avais commencé à entrer en contact avec mes jumeaux cosmiques en 2017 via des annonces sur Facebook. J’avais déjà organisé une visioconférence mondiale pour notre 58ème anniversaire, le 21 mai 2020, avec une trentaine de personnes vivant en Colombie, au Mexique, au Canada, aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, en France, à Dubaï, aux Philippines, et à Singapour. Cela avait donné lieu à des échanges émouvants.

Comment vous est venu l’idée d’un tel événement ?

C’est une longue histoire qui trouve sa source dans une rencontre étonnante avec une œuvre d’art en août 1999, qui a eu un impact déterminant sur toutes les dimensions ma vie.

Que s’est-il passé en août 1999 ?

Un mois auparavant j’avais rencontré Mark Goh, la personne qui, depuis, partage ma vie. Nous avions décidé de passer quelques jours de vacances à Los Angeles. Notre première visite de musée a été pour le Musée d’Art Contemporain (MOCA). Nous y avons découvert un tableau de Roy Lichtenstein, mon artiste favori, datant de 1962, le Desk Calendar.

 

desk calendar
Desk Calendar de Roy Lichtenstein (copyright succession Roy Lichtenstein)

 

Et là, stupéfaction ! Ce calendrier de bureau est ouvert à la date du 21 mai 1962, ma date de naissance. Sur la page de gauche, une seule date est cerclée : le 26 octobre, qui est l’anniversaire de Mark. J’ai pensé que c’était de bon augure, et eu le sentiment d’avoir gagné le gros lot d’une riche loterie.

En quoi la découverte de ce tableau a changé votre vie ?

En septembre 1999, un mois après la rencontre avec le tableau, Mark et moi décidons de nous installer ensemble et de constituer une collection d’œuvres d’art qui raconte notre histoire et qui sera baptisée MaGMA quelques années plus tard (l’étymologie c’est Mark and Guillaume Museum of Art). Cette collection compte aujourd’hui environ 500 œuvres d’artistes contemporains de Chine ou d’Asie du Sud-Est qui présentent trois caractéristiques : avoir une qualité esthétique, résonner par rapport à notre histoire, et pouvoir en témoigner après nous. Une trentaine d’entre elles sont accompagnées d’un poème exprimant ce que cette œuvre nous a inspirée ; ces poèmes existent en version anglaise et française et sont accessibles sur le site de MaGMA (catalogue des expositions de 2010 et 2014 de la Collection, respectivement à Singapour et en France).

La découverte de ce tableau m’a amené à penser que derrière la simple perception du quotidien, au-delà de l’apparence, il y avait quelque chose de mystérieux, qu’on peut appeler la Divine providence, la main de Dieu, ou autre chose. Né dans une famille juive, j’étais un enfant cartésien et agnostique et je n’ai pas voulu faire ma bar mitzvah, rituel de passage traditionnel pour tout jeune juif à 13 ans. Deux ans après la découverte du Desk Calendar, j’ai fait ma bar mitzvah, dans la synagogue où j’étais supposé la faire 26 ans plus tôt.

Ce tableau m’a aussi amené à être plus attentifs aux coïncidences troublantes dans ma vie et dans celle des autres. En enquêtant sur la genèse du tableau, j’ai rencontré le plus jeune fils de l’artiste, Mitchell Lichtenstein, qui avait joué un un des deux personnages principaux du film « Garçon d’Honneur » d’Ang Lee en 1993, film qui m’a beaucoup touché, ainsi que toute une génération. J’ai aussi appris que la date du 26 octobre était également l’anniversaire de la deuxième épouse de Roy Lichtenstein, qui ne l’avait rencontrée que deux ans après avoir peint le tableau.

Tous ces événements - la découverte du tableau, son impact sur ma vie personnelle, l’accumulation des coïncidences – ont fini par constituer une histoire – la Calendar Story – qui s’est enrichie au fil des années. Je ne manquais pas de la raconter à chaque fois que j’en avais l’occasion, car il me paraissait important de partager mon émerveillement. Ce faisant, je me suis aperçu que d’autres avaient eu des expériences similaires, dont ils n’osaient pas forcement parler.

Je ressens une grande satisfaction quand j’entends en réponse à mon histoire des personnes partager des incidents incroyables qu’ils avaient gardés pour eux jusque là, ayant peur que d’autres les croient fous.

La découverte du tableau a effectivement eu un impact déterminant sur votre vie personnelle et votre vision du monde. Mais quel est le lien avec « cosmic siblings » ?

Vous avez sans doute noté que sur la page de gauche du calendrier il y a un numéro de téléphone. J’ai bien sur essayé de l’appeler, et ce pendant des années, sans réponse. Puis, en 2011, ayant réalisé que le numéro était disponible, je l’ai acquis. Ce numéro avait appartenu au grand marchand d’art moderne américain, Leo Castelli, qui a représenté Lichtenstein dès fin 1961. J’ai mis un répondeur et j’ai commencé à recevoir des appels, les plus divers, de la petite fille demandant si c’était le Père Noel, au curieux s’avérant être sans-abri, en passant par l’enthousiaste croyant s’adresser au peintre, mort près de 15 ans auparavant. En 2016, j’ai commencé à retourner les appels (plus de 300 alors) pour échanger avec les personnes, a priori curieuses et joueuses, qui avaient composé le numéro. Ces échanges via des appels vidéo notamment sur le thème de la Divine providence ont été tellement intéressants que j’en ai tiré un film de cinq minutes, « Evidence », que je considère comme ma première œuvre d’artiste et qui a été exposée au Musée Contemporain Juif de San Francisco. Il s’y trouve par exemple le témoignage troublant d’un couple : après s’être rencontrés, ils ont découvert qu’ils avaient la même cicatrice bleue dans la paume des deux mains, témoignage de quatre chutes sur un crayon dans leur jeunesse.

Parmi les personnes que vous avez contactés par ce biais, y avait-il certains de vos jumeaux cosmiques ?

Oui, au moins une personne, Michael Davis, un Américain qui habitait alors au Texas et qui présente quelques similitudes avec moi : il est juif et gay, et a travaillé dans la publicité.

Comment passe-t-on de « Evidence » à l’événement du 21 mai 2022 ?

Après avoir réalisé « Evidence », j’ai été invité par un des participants, Pasha Vafaee, à prononcer une conférence TEDx à Washington DC où il était étudiant. J’y ai défini ma mission d’artiste conceptuel : documenter la providence Divine.

Le numéro de téléphone est un des “détails” du Calendrier. Son cœur ce sont les dates, notamment le 21 mai 1962. Tout naturellement je me suis posé la question des autres personnes nées le même jour. Peu de temps après ma découverte du tableau, j’avais estimé leur nombre à 300.000. Ce tableau évoque leur date de naissance et je suis curieux de leurs réactions. J’aimerais aussi qu’ils s’approprient l’œuvre, et de ce point de vue c’était un plaisir de voir Rhonda Sherbin, née le 21 mai 1962 dans le New Jersey tout près du studio de Roy Lichtenstein parler de “son” tableau lors de l’événement.

 

guillaume levy lambert
Guillaume Levy-Lambert devant « Positive Network » (courtesy Art Porters)

 

Derrière ce projet de Cosmic Siblings, on trouve l’engagement de la galerie Art Porters, sous-tendu par l’idée de rassembler les gens de tous horizons à travers l’art pour leur épanouissement. La devise de ma galerie est en effet « Sharing happiness with art ». D’ailleurs deux tableaux de mes amis artistes, actuellement exposés à la galerie, en témoignent : « Positive Network », créé en hommage aux jumeaux cosmiques, de 白提山  [Bettina Schleier] qui admire la façon dont mon travail connecte les uns et les autres

 

 

et « Diptych  1 » de Sue Gray.

 

 

Son travail, peinture de bouteilles hyper-réalistes a pour mission de nous faire prendre conscience de notre humanité commune, et “we are all human” devient aussi le slogan des jumeaux cosmiques.

 

baume du tigre
« Diptych 1 » de Sue Gray (copyright Sue Gray)

 

Tout cela montre bien que Cosmic Siblings se situe en effet à la confluence de toutes vos démarches. Est-ce leur aboutissement ?

Ce que j’imaginais comme une apothéose spectaculaire est finalement plutôt apparu comme le démarrage émouvant d’une nouvelle initiative qui pourrait m’occuper longtemps, et dont le possible impact universel se fait déjà sentir. Des personnes nées d’autres jours commencent à rechercher leurs propres jumeaux cosmiques et à se connecter entre elles. Et bien sûr je réfléchis à nos prochains anniversaires — y compris celui de Mark, qui est né le 26 octobre 1972.

Guillaume, à travers tout ce que vous venez de raconter, on s’aperçoit que l’art est toujours sous-jacent à votre aventure. Comment êtes-vous passé de banquier à artiste ?

Je suis né dans une famille où l’art tenait une place importante. Ma grand-mère, qui avait fait l’école des Beaux-Arts m’y a initié dès mon enfance, en m’emmenant au Musée du Louvre. En vacances, mes parents ne manquaient pas de nous faire visiter les musées des endroits où nous passions. À l’adolescence, je suis devenu notamment fan du peintre Roy Lichtenstein, pour ses transformations de bandes dessinées en grands tableaux. En 1983, à 21 ans, j’ai acheté mon premier tableau à Montréal, où je faisais mon service national dans la coopération : « Volcan » m’avait attiré par ses couleurs vives. C’est le début de ma vie de collectionneur.

 

peinture volcan
« Volcan » de Christel Nicolas (copyright Christel Nicolas)

 

Voilà d’ailleurs encore un cas de coïncidence troublante, au moins de la puissance du travail souterrain (magmatique !) de l’inconscient. Quand Mark et moi avons baptisé « MaGMA » notre collection, je ne pensais pas du tout à ce tableau. Je n’ai fait le lien, pourtant évident, entre le nom du tableau et celui de la collection que quelques jours plus tard.

C’est au Japon à la fin des années 80, jeune expatrié pour Paribas Asset Management (aujourd’hui BNP Paribas), que j’ai organisé ma première exposition, des œuvres d’un jeune artiste belge, Piet Altenloh ; j’en ai toujours plusieurs dans ma collection. Un moment je me suis rêvé marchand d’art, mais la banque a facilement repris le dessus, me proposant notamment des postes à Hong Kong au début des années 90, puis à Singapour où je me suis installé en 95 comme patron du métier gestion d’actifs an Asie.

Je pensais travailler encore longtemps pour la banque. Pourtant, lors d’une réunion avec un client où je n’arrivais pas à m’intéresser à une discussion sur une courbe de taux, je me suis demandé ce que je faisais là. Le soir même, je me suis dit que je devais quitter la banque. Mais pour aller où ?

Je me suis décidé quelques jours plus tard pour le secteur de la publicité. Je pensais que mon besoin de créativité pourrait s’y épanouir, beaucoup plus que dans la banque. En 1997, je suis donc entré à Publicis, en charge de développer son réseau en Asie depuis Singapour.

Ce changement ne cachait-il déjà pas une vocation d’artiste ?

Peut-être, mais je n’en avais alors pas conscience. Ce n’est qu’en 2007, lors d’une conversation téléphonique avec un ami artiste, Xavier Roux, sur mon projet de faire de notre collection un moyen de raconter la « Calendar Story », que celui-ci- m’a dit que, en fait, j’étais un artiste. La même année, j’ai quitté Publicis, pour me consacrer entièrement à l’art. En tant que manager, j’avais été frustré de ne pas pouvoir exprimer ma créativité publicitaire.

Dans le but de partager la Calendar Story, j’ai alors organisé de deux expositions d’objets de notre collection MaGMA : « Fairy Tales » à l’Opera Gallery de Singapour en 2010 et « The Calendar Story » chez Sotheby’s à Paris en 2014. La même année, j’ai ouvert la galerie Art Porters pour donner à de jeunes artistes locaux l’occasion de se faire connaitre. Les lecteurs du Petit Journal y sont toujours les bienvenus !

Avez-vous un message pour les lecteurs de Lepetitjournal.com en relation avec l’initiative Cosmic Siblings ?

Merci de votre intérêt pour mon histoire et mes projets. Dans votre vie, avez-vous remarqué l’implication visible de la providence Divine ? Avez-vous rencontré d’autres personnes nées exactement le même jour que vous ? Ressentez-vous une connexion particulière avec eux ?

idpix3

Jean-Michel Bardin

Scientifique de formation, mais curieux de tout. Ingénieur IT de profession, mais artiste de coeur. Citoyen du monde, d'une jeunesse au Maroc à la retraite à Singapour.
0 Commentaire (s) Réagir

Soutenez la rédaction Singapour !

En contribuant, vous participez à garantir sa qualité et son indépendance.

Je soutiens !

Merci !

De la part de toutes les équipes de Lepetitjournal.com

À lire sur votre édition locale