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Élection présidentielle : semaine cruciale pour l’Italie

Par Le Petit Journal de Rome | Publié le 22/01/2022 à 08:30 | Mis à jour le 22/01/2022 à 13:13
Mario Draghi, Sergio Matarella et Silvio Berlusconi

L’élection du treizième Président de la République italienne débute ce lundi 24 janvier dans le chaos et l’incertitude la plus complète. Aucun candidat ne sera en mesure d’être élu au cours des trois premiers tours d’un scrutin qui se déroulera à la Chambre des Députés. La majorité absolue des deux-tiers est requise pour ce round préliminaire, soit 673 grands électeurs sur 1.009 (630 députés, 321 sénateurs et 58 conseillers régionaux). Puis l’élection sera acquise à la majorité relative, à raison d’un vote par jour. Le 4é tour (jeudi 27) ou le cinquième (vendredi 28) devraient donc être décisifs. Le temps presse, le septennat de Sergio Mattarella prenant fin le 3 février 2022. Le Président a déjà affirmé à mainte reprise et avec insistance qu’il était hors de question pour lui d’être reconduit pour un second mandat ou même d’accepter une prolongation.

 

Depuis quinze jours, la tension est montée d’un cran dans les états-majors politiques : consultations frénétiques, petites phrases assassines, vétos. Rien n’a manqué à un rituel bien rodé.

 

 

Le candidat naturel à la succession devrait être Mario Draghi. Depuis sa nomination à la Présidence du Conseil, le 13 février 2021, l’ancien Président de la Banque Centrale européenne (BCE) a accompli un parcours impeccable. Lutte énergique contre la pandémie avec 74 % d’Italiens complètement vaccinés, adoption du plan de relance de l’économie le plus ambitieux d’Europe (209 milliards d’euros prêtés par Bruxelles sur six ans), affirmation sur la scène européenne, renforcement des liens d’amitiés avec la France : l’Italie de Draghi est redevenue un partenaire crédible sur la scène internationale, écoutée et respectée par ses alliés occidentaux. La passation de pouvoirs semblait logique.

C’était sans compter sur Silvio Berlusconi. A 85 ans, le vieux leader refuse de dételer. Malgré son grand âge, il n’a pas eu peur de se porter candidat pour un septennat. Soif de revanche après son exclusion du Sénat en novembre 2013 pour fraude fiscale, appétit d’un pouvoir qu’il a exercé à la tête de quatre gouvernements successifs pendant 3.340 jours, ambition démesurée : vingt-huit ans après son entrée fracassante en politique, il s’est porté candidat au Quirinal. Contraignant à le soutenir ses alliés, la Ligue du nationaliste Matteo Salvini et la formation d’extrême-droite « Frères d’Italie » de Giorgia Meloni (à eux trois, ils représentent 46 % de l’électorat).

 

Silvio Berlusconi

 

Seulement, voilà. Si le centre-droit constitue le groupe parlementaire le plus important, des voix lui manquent pour atteindre la majorité relative. Il doit en effet en obtenir 505. Roberto D’Alimonte, politologue de l’université Luiss, n’y croit guère : «le centre-droit peut compter sur 452 voix. Pour obtenir la majorité relative, il manque 53 voix à Berlusconi. Sans compter les éventuels francs-tireurs (parlementaires ne suivant pas les consignes de vote de leur parti). Sera-t-il pour autant hors jeu ? Certes, il peut toujours espérer des ralliements. J’ai compté 93 délégués parmi les grands électeurs qui ne sont ni de droite, ni de gauche. C’est dans ce vivier qu’il compte puiser les voix qui lui manquent ». Aussi Berlusconi s’est-il lancé depuis le début janvier dans une campagne active de démarchage des indécis, multipliant coups de téléphone et pressions directes. L’homme politique de centre-droit et critique d’art Vittorio Sgarbi s’est mis à sa disposition pour l’aider dans sa campagne de conviction à laquelle Berlusconi a donné le nom curieux « d’écureuil ».

 

L'opération séduction de Berlusconi

Pour séduire les indécis, Berlusconi a multiplié les promesses électorales. Il s’est ainsi engagé à ne pas provoquer d’élections anticipées s’il était élu au Quirinal. La législature irait jusqu’à son terme naturel, en mars 2023. En outre, il n’engagerait aucune réforme électorale : «avec la loi à la proportionnelle que demande la gauche, Salvini et Meloni perdraient les prochaines élections de 2023. Avec la loi majoritaire actuelle, ils ont de grandes chances de les remporter », souligne D’Alimonte.

A la veille du premier tour, sauf désistement surprise de Berlusconi, la situation reste bloquée. « Pas de discussion possible avec la droite si Berlusconi reste candidat », proclame le leader du parti Démocrate Enrico Letta. « Nous restons loyaux envers Berlusconi, mais s’il renonce, des convergences plus larges peuvent avoir lieu », rétorque la leader de Fratelli d’Italia Giorgia Meloni, laissant entrevoir une brèche dans le mur compact du centre-droit. « Tout dépend du Cavaliere qui doit aussi tenir compte des défections inévitables dans son propre camp. Il sait qu’il joue une partie difficile, sinon impossible. Mais est-il assez lucide pour le comprendre et surtout quand changera-t-il de plan ? », analyse un autre politologue de l’université Luiss Giovanni d’Orsina.

 

Matteo Salvini, Giorgia Meloni et Silvio Berlusconi
Silvio Berlusconi, président de Forza Italia en compagnie de du leader de Lega, Matteo Salvini et de la présidente de Fratelli d'Italie, le 22 octobre 2022.

 

Mario Draghi bientôt au Quirinal ?

Le retrait de Berlusconi ferait-il automatiquement le jeu de Mario Draghi ? Rien n’est moins sûr. Le Président du Conseil, en homme prudent, s’est bien gardé d’avancer quelque ambition que ce soit pour le Quirinal. Il ne cesse de répéter qu’en régime de République parlementaire, le choix ne relève pas de lui, mais des Assemblées élues par le peuple : « je suis un grand-père au service des Institutions », déclarait-il avec humilité en décembre lors d’une conférence de presse. Pour le leader des Cinq Etoiles Giuseppe Conte comme pour le nationaliste Matteo Salvini, « la place de Draghi est au Palais Chigi ». Autrement dit pour mettre en œuvre l’ambitieux plan de relance de l’économie et maintenir la cohésion de la coalition d’Union Nationale (seuls « Frères d’Italie » n’en font pas partie) qui gouverne l’Italie depuis un an.

 

Mario Draghi au Quirinal

 

L’élection de Mario Draghi au Quirinal imposerait de trouver un nouveau Président du Conseil à la hauteur des enjeux actuels. Bien entendu, la classe politique bruisse des rumeurs les plus diverses. Les noms de trois ministres sont souvent cités : Daniel Franco (Economie), Marta Cartabia (Garde des Sceaux) et Vittorio Colao (Transition Digitale). « L’Italie jouit d’une période exceptionnelle de stabilité et de succès avec Mario Draghi. S’il devient Président de la République, il aura en main toutes les cartes pour maintenir le pays sur la voie juste », commente le Financial Times.

« Qu’il reste au Palais Chigi ou qu’il monte au Quirinal, Draghi reste une valeur sûre dont l’Italie ne peut faire l’économie. On a perdu trop de temps. Il est urgent de définir un pacte de législature. L’Italie ne peut se permettre de perdre en même temps Mattarella et Draghi », s’inquiète le député européen de gauche Carlo Calenda.

Pour Luciano Fontana, Directeur du Corriere della Sera, « il n’est plus temps d’illusions et de jeux de factions. Le Président qui sera élu devra accompagner un parcours de sortie de la crise. Il ne peut qu’être une personnalité de prestige national et international indiscuté. Nous le devons à tous les Italiens ».

 

Douze Présidents de la République italienne

« Peut être élu Président de la République tout citoyen ayant 50 ans révolus et jouissant de ses droits civils et politiques. Il est élu pour sept ans et représente l’unité nationale. Au cas où il ne pourrait remplir ses fonctions, la suppléance est exercée par le Président du Sénat », stipule la Constitution italienne. Le chef de l’Etat peut dissoudre le Parlement, convoquer de nouvelles élections. Il promulgue lois et décrets, ratifie les traités internationaux, préside le Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM) et le Conseil Suprême de Défense et il est le chef des armées.

Douze chefs d’Etat se sont succédés au Palais du Quirinal depuis la promulgation de la Constitution le 27 décembre 1947. Deux seulement ont été élus au premier tour de scrutin : Francesco Cossiga le 24 juin 1985 (par 752 grands électeurs sur 977) et Carlo Azeglio Ciampi le 13 mai 1999 (707 sur 1010). Le douzième, Sergio Mattarella, l’avait été au 4è tour de scrutin le 3 février 2015. Pour élire le socialiste Sandro Pertini le 8 juillet 1978, il avait fallu seize tours. Cela n’a pas empêché ce grand Résistant, médaillé d’or de la Résistance et deux fois Président de la Chambre des Députés, de s’avérer le plus populaire des Présidents italiens.

 

Qui est Silvio Berlusconi ?

La question peut surprendre. Elle est pourtant posée par le Cavaliere lui-même dans le Corriere della Sera, dans une page entière de publicité payée qui suggère une panoplie de réponses : « une personne bonne et généreuse ». « Père de cinq enfants et 15 fois grand-père ». « Ami de tous, ennemi de personne ». « Un self-made man ». « Le leader occidental le plus applaudi au Congrès américain (8 minutes) ». « L’Italien le plus compétent en politique internationale, qui a mis fin à la guerre froide en 2002… ». Et ainsi de suite. Vingt-deux affirmations qui se concluent par une question irréfutable : « qui est comme lui ? ».

Matteo Salvini a fait savoir hier soir que le centre-droit ferait ce samedi « une ou plusieurs propositions de haut niveau auxquelles personne ne pourra opposer un véto », en vue de l’élection qui débute lundi.

 Lucien Saintonge

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Marie Astrid Roy

Rédactrice en chef de l'édition Rome.

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