

Tout est vrai dans D'autres vies que la mienne. Emmanuel Carrère est mandaté pour écrire les histoires de personnages réels à travers la mort, la maladie, le sens de la justice. Comme la réalité est chez cet écrivain une marque de fabrique, il déroule sans pathos et avec une très grande humanité ces vies des autres. Bouleversant
"On avait parlé de se séparer avec Hélène", telles sont les premières lignes pessimistes mais pas irréversibles de D'autres vies que la mienne. Ce récit véridique emprunte néanmoins les techniques classiques du roman -rebondissements, suspens- tant et si bien qu'on le dévore comme un page turner.
Et pourtant, il est d'abord question de la mort d'un enfant pour ses parents au Sri Lanka lors du Tsunami de 2004. Puis de la mort dans l'Isère, d'une jeune femme pour ses enfants, pour son mari et pour un collègue juge. Il est question de cancers, d'amputation, de rapports avec le handicap, de la psychanalyse qui s'en suit. Il est enfin question de justice.
Pas celle des juges bourgeois en robe bordée d'hermine mais celle plus terre-à-terre des juges du tribunal d'instance, chargés du surendettement des petites gens qui n'ont pas su décrypter les contrats pervers des organismes de crédit : Cofinoga, Sofinco et autres Cofidis. Le grand père de la fillette emportée par la vague et l'ami juge de la victime d'un cancer récidiviste demandent à Emmanuel Carrère d'écrire ces vies. (photo Bomberger)
Face à cette commande morbide, l'auteur n'est pas très pas très chaud et ne sait pas trop comment s'y prendre. Il va donc à la rencontre des survivants, prend des notes et joue les voyeurs avec sa plume microphone.
Le chemin de soi passe par autrui
Carrère, le romancier le plus névrosé dans Un roman russe, le plus noir dans La classe de neige, le plus friand de psychopathie dans L'Adversaire ou de troubles de la personnalité dans La moustache devient ici le témoin le plus humain.
Plutôt que de faire du misérabilisme, du vomi compassionnel, pensez donc, une fillette retrouvée en état de décomposition avancée dans une morgue de Colombo ou encore deux êtres boiteux esquintés par une amputation ou une radiothérapie mal calibrée- il devient un écrivain public sagace, un portraitiste virtuose.
Même les chapitres -à priori rebutants parce que techniques- dédiés à ces juges qui cherchent des poux aux organismes de crédit peu scrupuleux se lisent goulûment. De cette ambiance glauque, Emmanuel Carrère pond une histoire profondément humaine. On peut penser que le romancier russe est un peu culotté, un brin catho, quand il ose dire que le bonheur s'apprécie rétrospectivement.
En fait, tant mieux, car en narrant le malheur des autres, il a trouvé la paix intérieure, la rédemption et l'amour conjugal avec Hélène. Le chemin de soi passe par autrui après tout.
À lire absolument.
Sylvie Forder. (www.lepetitjournal.com) vendredi 17 avril 2009
D'autres vies que la mienne, Emmanuel Carrère, P.O.L. 310 p. 19.50 ?




































