Édition internationale

Taxe sur les petits colis : Bercy visait Shein, c'est Roissy qui trinque

Le 1er mars 2026, la France sortait l'artillerie lourde contre les géants chinois de la fast fashion : une taxe de 2 euros par article sur les petits colis importés hors UE. L'idée était bonne. L'exécution, beaucoup moins. Trois semaines plus tard, Shein livre toujours, les camions s'accumulent sur les routes du nord et les entrepôts de Roissy ont l'air d'un aéroport fantôme.

Photo colis SheinPhoto colis Shein
Écrit par Margaux Alexandre
Publié le 23 mars 2026, mis à jour le 24 mars 2026

Une faille européenne bien exploitée

La mécanique de la taxe est claire : tout colis de moins de 150 euros arrivant directement en France depuis un pays hors UE est soumis à 2 euros de prélèvement par catégorie d'article. C'est la plateforme qui paie, pas le consommateur. Bercy espérait en tirer 500 millions d'euros, financer des scanners douaniers et rééquilibrer la concurrence avec les commerces français. Sur le papier, ça tenait la route. Sauf que l'enfer est pavé de bonnes intentions et que le droit européen est une passoire. La libre circulation des marchandises, pierre angulaire du marché unique, est devenue le meilleur allié de Shein.

Personne n'a prévenu Liège. Dès le 2 mars au matin, les avions-cargos ont cessé d'atterrir en France pour se poser en Belgique, aux Pays-Bas, en Pologne. Les colis reprennent ensuite la route par camion, sans jamais croiser une taxe. En quelques jours, les déclarations douanières en e-commerce à Roissy-Charles-de-Gaulle ont chuté de 92 % et les arrivées en Belgique ont été multipliées par trois. La faille n'était pas un détail technique : c'était une autoroute.

 

La logistique française sur le carreau

Derrière les chiffres, il y a des hangars vides. Clevy Links, numéro un français du dédouanement e-commerce, traitait 200 000 colis par jour dans son entrepôt de 10 000 m² à Roissy. Depuis le 1er mars, c'est zéro. À l'aéroport de Vatry, dans la Marne, dont 90 % de l'activité dépendait de ces flux, c'est la fermeture pure et simple qui menace, malgré 400 millions d'euros d'investissements publics. L'Union des entreprises de transport et logistique estime que jusqu'à 1 000 emplois pourraient être supprimés à court terme.

Pendant ce temps, les géants chinois ne se contentent pas de changer de porte d'entrée. Ils préparent l'avenir. Shein a inauguré près de Wrocław, en Pologne, un hub logistique monumental : 740 000 mètres carrés, soit cent terrains de football. L'entreprise y stocke ses marchandises arrivées en masse par bateau depuis la Chine, avant de les redistribuer en petits colis depuis le coeur de l'Europe. La future taxe européenne de 3 euros, prévue au 1er juillet 2026, ne s'applique qu'aux envois venant de l'extérieur de l'UE. Depuis la Pologne, Shein est déjà à l'intérieur. Plus besoin de passer par la douane française. Plus besoin de payer la taxe.

 

Une taxe française contre une machine de guerre mondiale

Alors, Bercy fait bonne figure. On parle de « guerre de mouvement ». On assure que la taxe a « freiné la croissance » des plateformes. On promet que l'Europe entrera dans la danse le 1er juillet, ce qui rendra ces contournements plus difficiles. Mais l'Italie, qui avait tenté la même expérience en janvier, a déjà fait machine arrière face à l'ampleur des dégâts. Paris, elle, tient bon. Mais tout cela sonne creux quand on mesure ce qui a été perdu en trois semaines : des vols, des emplois, des recettes et la certitude que la mesure était suffisante.

Les professionnels du secteur fondent leurs derniers espoirs sur la loi anti-fast fashion, votée par le Sénat en juin 2025, qui prévoit des pénalités de 5 euros par produit polluant et l'interdiction de publicité pour l'ultra fast fashion. Mais la commission mixte chargée de l'adopter définitivement traîne des pieds depuis des mois. La taxe sur les petits colis devait être un bouclier. Elle est devenue un leurre. Et pendant que la France encaisse les dégâts, Shein construit, en Pologne, la forteresse qui lui permettra d'inonder l'Europe pour les années à venir. La guerre de mouvement, si mouvement il y a, ressemble furieusement à une déroute.

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