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Pierre-Eric Cohade, expert du monde chinois au parcours exceptionnel

Par Skema/Alumni | Publié le 17/04/2018 à 08:00 | Mis à jour le 27/06/2018 à 09:09
Pierre E Cohade, Skema Alumni, expatriation

Après une brillante carrière sur plusieurs continents, chez Kodak puis Goodyear notamment, Pierre-Eric Cohade est devenu l’un des très rares PDG occidentaux d’une entreprise chinoise, Triangle Tyres. Il siège aujourd’hui dans plusieurs Conseils d’administration (Deutsche Bank, Acorn et Ceat). Revenant sur les moments clé de son parcours, il se fait l’ardent avocat de l’expatriation, source inégalable d’enrichissement sur le plan personnel et professionnel.

Skema AlumniEN PARTENARIAT AVEC SKEMA ALUMNI

Curiosité et goût du défi

Pierre-Eric Cohade partage son temps entre les Etats-Unis, l’Asie – il réside à Shanghai- et l’Europe. Il possède une connaissance exceptionnelle du monde des affaires en Chine et aime partager son expérience, orienter les dirigeants notamment au sein des 3 Conseils d’administrations « choisis stratégiquement » qu’il a rejoints ces dernières années : d’abord Deutsche Bank, « une institution remarquable et c’est passionnant car il y a en ce moment une réforme totale du système financier et bancaire en Chine ». Puis Acorn, une société américaine listée sur le NYSE, dont l’activité est le marketing direct : « C’est l’autre grand sujet en Chine, la digitalisation et les ventes par internet ». Le 3e Conseil d’administration est en Inde, un pays qu’il connait bien. C’est celui de l’entreprise CEAT, cotée à la bourse de Mumbai, l’un des leaders indiens du pneumatique. « Ces activités me permettent d’être dans des domaines qui m’intéressent, en pleine réforme ou dans des territoires importants pour moi ». Il fait également de l’advisory auprès du maire de Shanghai et est chairman du réseau IMA pour la Chine.


Pourtant rien ne prédisposait Pierre-Eric Cohade à faire une si brillante carrière hors de France: « Jusqu’à mon intégration à SKEMA Business School à Sophia Antipolis, j’avais un horizon très hexagonal. J’ai eu la chance en 1982 de partir en stage 4 mois à Tokyo chez Marubeni. Cela a été un bouleversement qui a changé ma vie. J’ai compris que la clé pour évoluer à l’international, c’était d’avoir un MBA. L’école avait un accord d’échange particulièrement intéressant avec Penn State University. Je n’ai plus eu qu’une idée en tête, être sélectionné pour partir. Mon rapport de stage avait été remarqué. De plus, j’étais président de la Junior Entreprise, et la vie associative est valorisée. J’ai été retenu. Diplômé de SKEMA en 1984, j’ai eu mon MBA en 1985 aux Etats-Unis et pour ainsi dire, je ne suis jamais revenu de l’étranger (rires) ».

Des débuts dans la finance

Jeune diplômé, Pierre-Eric Cohade commence sa carrière chez Kodak. « C’était un géant, par sa capitalisation boursière et son chiffre d’affaire, et surtout c’était un groupe mondial, ce qui m’a attiré. C’était des produits grand public combinés à une technologie –l’argentique- très avancée. J’avais postulé pour faire du marketing et de la stratégie mais j’ai débuté en finance ! La planification financière est au fond assez similaire à la planification stratégique. J’étais très bon en modeling, j’ai pu m’adapter. Cela m’a donné de très bonnes bases. Les études d’expansion d’usines, d’investissements, de réduction de coûts m’ont donné une compréhension de l’industriel que je n’ai jamais oubliée ».

Au bout de 3 ans, en 1988, on propose au jeune homme de partir au Brésil au poste de Corporate Financial analyst. « A l’époque, ce pays, en proie à l’hyperinflation, n’attirait pas du tout. Le Brésil m’a fasciné et passer de l’industriel à la planification financière d’une filiale m’a beaucoup plu. J’ai été assez rapidement promu « Controller », responsable de la comptabilité, du reporting… Dans ce contexte d’hyperinflation, il fallait fermer le bilan et le compte de résultat quotidiennement».

Pierre-Eric Cohade prend ensuite la direction financière du Mexique, en 1991 : « L’accord NAFTA a été signé quelques mois après mon arrivée. Kodak avait 5 entreprises autonomes, il a fallu les intégrer en une seule entreprise sur le plan administratif et financier et intégrer cette entreprise au sein de la supply chain américaine. Cela a été fascinant. Beaucoup de croissance, beaucoup d’investissement, des difficultés culturelles…» Ces expatriations réussies pour Kodak au Brésil et au Mexique permettent une ascension professionnelle rapide.

« Faire ce qui passionne »

En 1994, il faut faire un choix de carrière important. « On m’a sollicité pour devenir directeur financier et administratif de l’Asie basé à Tokyo, une ville que j’adorais. C’était une très belle promotion, sur le plan de la rémunération, de la visibilité. Mais j’avais envie de prendre des responsabilités de business. Si j’étais parti au Japon, mes possibilités de basculer en business auraient été bien moindres ». Le poste de directeur général du Brésil se libère : « Le pays était toujours en crise très profonde. Je savais que c’était dur mais j’ai levé la main. Ce choix n’a pas été compris pendant un bon moment. Trois mois plus tard, le gouvernement Cardoso a mis en place le plan réal et le Brésil s’est stabilisé. Cet homme-là est un génie financier ! Il y a eu une explosion de la consommation, on a pu réformer les entreprises, créer un nouveau mode de distribution… Le Brésil est devenu un des pays avec l’une des plus fortes croissances et des plus rentables de Kodak. »

Après un passage au siège où il a la direction mondiale d’une ligne de produits, Pierre-Eric Cohade obtient la direction générale de l’Asie, à Singapour en 1999 : « Je voulais vraiment faire du business. Finalement j’avais fait le bon choix ! C’est mon premier conseil : faites quelque chose qui vous passionne et vous vous lèverez le matin en ayant envie de travailler ! »

Ne pas négliger les aspects culturels

Pierre-Eric Cohade prend ensuite la responsabilité de l’Europe, au moment où Kodak change d’une structure pays à une structure de commissionnaires. Il pilote ce projet jusqu’à sa conclusion. « On a eu envie de rentrer en France, de donner à nos enfants des racines françaises. J’ai été sollicité par Danone, qui voulait se structurer et qui cherchait à mettre en place un mode de gestion à l’anglo-saxonne. J’avais l’expérience des boites américaines et on m’a donné la direction d’une business unit, les eaux et les boissons, au niveau mondial. C’était le travail rêvé, au moment où j’en avais envie et le chasseur de tête m’a convaincu. Ce projet était passionnant or chez Danone, tout le monde ne voulait pas accompagner le changement. Il y a eu une très mauvaise adéquation culturelle et je suis parti au bout de 18 mois. Il ne faut pas sous-estimer cet aspect, je n’ai pas fait de due diligence culturelle. C’était une erreur de ma part.»

Pas de regrets pour autant car, très vite, Pierre-Eric Cohade intègre Goodyear comme président de l’Asie-Pacifique et responsable des achats monde: « Une marque superbe, une technologie et des capacités industrielles remarquables mais Goodyear avait commis beaucoup d’erreurs. Il fallait restructurer et investir ». La région dont il a la charge, très autonome, comprend des marchés mûrs comme le Japon ou l’Australie, des pays en forte croissance, comme l’Inde ou la Chine, mais aussi des lignes de produits à fort potentiel comme l’aviation et le génie civil. « On est parti d’une feuille blanche et c’était passionnant : il a fallu recruter des équipes, construire la marque, l’organisation avec sa culture, créer un réseau de distribution à partir de zéro et proposer une ligne de produit qui corresponde au marché. L’enjeu était notamment de créer des pneumatiques différenciés aux yeux du grand public pour mieux les commercialiser. Nous développions des innovations comme des pneus au kevlar anti-crevaison qui répondaient aux besoins des consommateurs. » Goodyear repart très fort en Asie, en Chine en particulier.

CEO d’un champion national chinois

Après une période de transition entre Shanghai et New York pour des fonds d’investissement, Pierre-Eric Cohade rejoint ensuite le numéro 1 privé du pneumatique en Chine, Triangle Tyres : « J’avais été du côté d’une multinationale. Là, on me proposait de devenir CEO d’un champion national chinois. » Triangle Tyres est en effet une société privée sélectionnée par le gouvernement pour son potentiel. Elle bénéficie de la bienveillance des pouvoirs publics qui l’assistent pour en accélérer le développement au niveau national voire international. « Il fallait créer une stratégie d’internationalisation et moderniser la gouvernance. Dès le départ, j’ai soigné mes relations avec le gouvernement chinois. Je l’ai toujours considéré comme un partenaire. J’avais accueilli au sein de Goodyear une cellule du parti communiste, là encore j’ai travaillé à aligner les intérêts du gouvernement et de ma société».

Au bout de 18 mois, il introduit avec succès l’entreprise à la bourse de Shanghai. « J’ai alors mis fin à mes responsabilités chez Triangle. Il peut être dangereux pour un CEO étranger d’être à la tête d’une entreprise chinoise, car il y a une pression publique. J’étais convaincu qu’il fallait qu’un Chinois me remplace. Je suis devenu conseiller du président et j’ai pris du recul.»

Pierre-Eric Cohade

Le retour de la géopolitique


Ce fin connaisseur du monde chinois constate depuis 3 ou 4 ans un « retour très clair de la géopolitique. On pensait il y a quelques années que la démocratie, les règles (rule of law) et l’économie de marché avaient éliminé la géopolitique. C’était le Washington consensus. Or la Chine promeut une économie de marché revue et corrigée par un rôle fort de l’Etat ». Une spécificité bien connue en France où l’Etat a toujours été très présent.
« Les Français arrivant en Chine comprennent tout de suite la manière dont la Chine fonctionne : il ne faut jamais s’éloigner des intérêts du prince, ni des réseaux (et en Chine, c’est le Parti communiste). Il est fondamental de comprendre le rôle de l’Etat et de la dynamique géopolitique quand on prend une direction opérationnelle. J’ai d’ailleurs toujours choisi des directeurs généraux de pays qui avaient un bon sens des sciences politiques, en plus de leur connaissance de l’industrie et du marché ».

La France manque-t-elle à ce globe-trotter ? Sur le plan personnel, la famille a su s’adapter au « roller coaster émotionnel » qu’est l’expatriation. Très curieuse des autres cultures, parfaitement intégrée, son ex-épouse, Agnès Cohade David (également diplômée de SKEMA Business School en 1984) a ouvert en 2006 une galerie d’art contemporain à Shanghai, Art + Shanghai. Leurs enfants, Arnaud et Alexia, ont une double nationalité franco-brésilienne et franco-mexicaine. Elevés à l’étranger, passant tous leurs étés dans des summer camps américains, ils ont choisi de s’installer aux Etats-Unis.
« Je serais heureux de réintégrer la France progressivement » dit pourtant Pierre-Eric Cohade. Convaincu que l’expatriation est une chance, il recommande à tout le monde de la vivre : « C’est une source d’enrichissement personnel pour sa famille et soi-même. Cela a profondément changé des vies autour de moi. Et c’est une source d’enrichissement professionnel, avec plus d’autonomie et des responsabilités plus grandes ».

Propos recueillis par Marie-Pierre Parlange

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