

Selon Terje Sindling : "cette manière de retravailler un langage populaire pour en faire une langue hautement littéraire est peut-être ce qui le distingue le plus" - photo : Finn Ståle Felberg
Per Petterson est l'un des écrivains norvégiens les plus traduits du moment. Il s'est vu décerner il y a quelques semaines le Grand Prix littéraire du Conseil nordique pour son dernier ouvrage Jeg forbanner tidens elv. Né en 1952 à Oslo, il s'est fait connaître à l'âge de 35 ans avec la publication d'un recueil de nouvelles Aske i munnen, sand i skoa. Il a depuis publié six romans et obtenu de nombreux prix. Son ?uvre la plus connue est Pas facile de voler des chevaux qui, en 2007, a été classée par le New York Times parmi les dix meilleurs livres de l'année.
Per Petterson a grandi dans un milieu ouvrier. Dans une interview accordée en janvier dernier au quotidien britannique The Guardian, l'homme confiait avoir découvert à l'âge de 18 ans sa vocation d'écrivain : « J'ai décidé que si je ne pouvais pas être écrivain ma vie serait misérable. Je m'étais construit une pièce imaginaire faite de références aux livres que j'avais lus. Une sorte de bulle dans laquelle je vivais». Il lui faudra plusieurs années (période pendant laquelle il travaille notamment comme libraire) pour achever une première ?uvre et oser la proposer à un éditeur. Le temps nécessaire pour trouver son style et créer son propre univers. La famille y tient une place importante.
Pour mieux connaître cet auteur, nous avons interviewé son traducteur Terje Sindling. Il vient de terminer la traduction de Maudit soit le fleuve du temps (Jeg forbanner tidens elv), qui paraîtra aux éditions Gallimard début 2010. C'est son quatrième voyage dans l'?uvre de Petterson après Jusqu'en Sibérie (Til Sibir), Dans le sillage (I Kjølvannet) et Pas facile de voler des chevaux (Ut og stjæle hester).
Comment avez-vous "découvert"Per Petterson ?
En 2001, j'ai été contacté par le directeur des éditions Circé, Claude Lutz, avec qui j'avais déjà travaillé. Lutz est un grand découvreur et il s'intéresse beaucoup à la littérature nordique (j'ai traduit pour lui des romans de Jon Fosse, Peer Hultberg et Kirsten Thorup). Il avait entendu parler de Jusqu'en Sibérie et il m'a demandé de le lire et de lui faire une fiche de lecture. J'ai rédigé un rapport enthousiaste et il m'a confié la traduction du roman.
Comment qualifieriez-vous son style, sa langue ?
Quand on lit les romans de Petterson, on est d'abord frappé par l'oralité de sa langue, d'autant qu'il utilise volontiers des tournures et des formes grammaticales empruntées au langage parlé dans les quartiers populaires de l'est d'Oslo. Mais on s'aperçoit rapidement qu'il s'agit d'une oralité entièrement reconstituée par des moyens littéraires. L'écriture de Petterson est extrêmement travaillée, il a souvent recours à des allitérations et à toutes sortes de figures rhétoriques et ses textes fourmillent de références culturelles. Selon moi, cette manière de retravailler un langage populaire pour en faire une langue hautement littéraire est peut-être ce qui le distingue le plus.
Quelle place lui donnez-vous dans la littérature norvégienne ?
Par sa thématique, on peut évidemment rattacher l'?uvre de Petterson à une longue tradition norvégienne (et plus largement nordique). Comme beaucoup d'écrivains nordiques, il s'intéresse aux difficultés des relations familiales et ses livres sur Arvid Jansson (ndlr : personnage récurrent dans l'?uvre de Petterson) peuvent se lire comme une sorte de Bildungsroman, genre très prisé par les auteurs de l'Europe du nord. Mais Petterson est aussi très proche de certains auteurs d'Amérique du nord ? je pense notamment à Cormack McCarthy et à Alice Munro. Comme eux, c'est un écrivain très visuel ? ses évocations de paysages en sont la preuve. Et comme eux, il préfère montrer plutôt qu'analyser.
Traduire les mots, la musique de Per Petterson en français comporte-t-il des difficultés particulières ?
Pour un traducteur, un des problèmes que pose l'?uvre de Petterson est évidemment lié à cette « oralité » très travaillée dont j'ai déjà parlé. Je pense qu'il faut à tout prix résister à la tentation de recourir à certains tics couramment utilisés pour faire « langage parlé », comme les élisions. On doit retrouver en français la tenue littéraire de son écriture. Autre problème : ses phrases très longues, pleines d'incises et souvent reliées par des conjonctions. Là, on est parfois obligé d'aménager différemment le texte. Le français est une langue merveilleusement souple, mais qui manque un peu de relief;la musique du norvégien est beaucoup plus contrastée. En français, une longue succession de phrases reliées par des « et » peut vite devenir monotone et il arrive qu'on soit amené à introduire des coupures.
Thierry GUENIN (www.lepetitjournal.com - Oslo) - jeudi 18 juin 2009


































