Quentin Folcher : chacun cherche son équilibre

Par Clotilde Richalet | Publié le 14/02/2021 à 09:00 | Mis à jour le 15/02/2021 à 14:45
Photo : Photo : Alain Richard
quentin folcher

S’ils ont quitté la Nouvelle Calédonie : la Nouvelle Calédonie ne les a jamais quittés. Éloignés pour quelques semaines ou plusieurs années, ils sont la preuve que l’on peut avoir des racines et des ailes. Partons ensemble à la rencontre de ces Calédoniens explorateurs, voyageurs, créateurs…

Aujourd’hui j’ai rendez-vous avec Quentin Folcher : équilibriste.

Avec Quentin, ma question préférée, celle que je pose à tous les artistes que je rencontre, celle de l’instant décisif cher à Henri Cartier-Bresson … me parait obsolète ! D’emblée Quentin m’explique qu’il n’a pas eu besoin d’un déclic ou autre instant décisif pour savoir qu’il était circassien. C'est tout simplement qui il est. 

"Je ne peux pas me rappeler d'un moment précis qui a tout déclenché. Ça a toujours fait parti de moi. " 

 

Les arts du cirque : son art de vivre

Quentin a commencé le cirque à 6 ans à l'école du Cirque de Nouvelle-Calédonie (ECNC). Enfant les semaines sont rythmées par les heures d’entrainement, et le plaisir des représentations.

Entre ses 17 et 19 ans, il participe à : L’Atelier Création organisé par l’ECNC. La première année est consacrée à la création d’un spectacle, la seconde se transforme en une tournée les soirs et week-ends à travers la Nouvelle-Calédonie ; prolongée pendant les vacances scolaires où la troupe se produit en Australie, au Vanuatu ou encore aux Fidji.

C'est à ce moment-là que je me suis vraiment dit que ça pouvait être un mode de vie.

 

L’arrivée en France et le choc des cultures 

Quentin arrive en France à l’été 2013 et il intègre le Centre Régional des Arts du Cirque Lomme à côté de Lille. Il commence une formation préparatoire où ’il commence à faire des équilibres. Avant ça il a touché à tout : à l’aérien, au monocycle, au trapèze… mais le fait de pouvoir travailler sans agrès, seulement avec son corps, le subjugue.

Il y a toujours eu quelque chose qui m'a beaucoup attiré dans le travail de la souplesse du corps. Tout d'un coup seulement en ayant plus d'amplitude : les possibilités se multiplient ; à partir de là je n'ai plus jamais arrêté de faire des équilibres.

me confie Quentin. Comme une évidence.

Il est cependant surpris par le décalage entre l’évolution du cirque en Nouvelle-Calédonie et en Métropole, et comment le cirque se situe dans le paysage culturel français. En Nouvelle-Calédonie il est plus classique « à la chinoise », très académique et dans la recherche des lignes. En France Quentin découvre une autre facette de son art, une façon de l’exercer sans que le physique soit le propos. Ce que l’on a à raconter est le plus important. C’est un nouveau point de départ pour le jeune artiste.

 

L’expatriation et la question de l’identité

A son arrivée en France Quentin avait 2 amis dans la même école que lui. Une chance pour l’étudiant fraichement débarqué de son île natale qui va découvrir le nord de la France. L’installation n’est pas si simple :

« Même si la Calédonie fait partie de la France : il y a beaucoup de différence, c'était un peu intimidant au début. Depuis toujours j'ai eu l'impression que la Nouvelle-Calédonie était trop petite pour moi. Je me sentais presque claustrophobe !  Mais en arrivant en France je me suis rendu compte à quel point le décalage était violent. En Nouvelle Calédonie j'étais dans un petit cocon douillet… Et en arrivant en France oui : j'ai vraiment compris ce que voulait dire le mot déraciner. »

La situation pour les Calédoniens en France est compliquée. Puisqu’ils sont français et parlent la langue, ils n’ont pas de problème majeur de communication comme les autres nouveaux arrivants en France métropolitaine. Et c’est souvent mal compris. Les gens auront plus d’empathie pour des étudiants expats du Chili ou d’Australie que l’on plaint d’être si loin de chez eux, et que l’on console en cas de coup de blues. Pourtant Quentin était dans le même situation qu’eux : à des milliers de km de sa famille et de la culture dans laquelle il a grandit.

Être français fait partie de mon identité et de ma culture mais pas que. Ça a été très dur pendant longtemps ; la double casquette a été difficile à gérer, à la fois tu es français mais en fait pas vraiment...

Effectivement, il n'est jamais facile de trouver son équilibre. 

 

Le besoin de création et l’Académie Fratellini

Après une période de doute, Quentin s’éloigne du cirque mais pas pour longtemps, le besoin de s’exprimer et de créer est trop fort. Il continue à s’entrainer en « électron libre » pendant une année à Lille et un jour c’est la découverte : il assiste à un spectacle de l’Académie Fratellini. Quentin est fasciné : il sait que c’est là qu’il veut être.

Il est reçu parmi la petite dizaine d’artistes qui intègreront l’Académie cette année-là. Sa spécialité est l’équilibre sur les mains. Mais la formation sur 3 ans est très hybride avec des cours de danse, de musique, de scénographie ; aussi des cours théoriques et des cours de théâtre, de jeu d'acteur, d’écriture dramaturgique.

En fin de cursus, chaque artiste doit écrire un solo de 8 minutes, qui sera joué sur le plateau du superbe chapiteau dessiné par l’architecte Patrick Bouchain, face à un jury composé de professionnels et de personnalités très importantes du milieu du cirque ou du spectacle en France. C’est une remise de diplôme très officielle avec beaucoup de visibilité.

Quentin se rappelle : « Je n’étais pas bien ce jour-là, je vivais une rupture difficile. J’ai été très honnête dans ma performance et ça a donné un spectacle très brut et très sincère, sûrement par défaut parce que je ne pouvais pas fonctionner autrement à ce moment-là. »

 

Quentin Folcher cirque équilibre nouvelle-calédonie
Photo : A. Roversi 

 

Le fait est : ce fut un succès. Quentin reçoit beaucoup de propositions à la suite de ce solo mais il a besoin de prendre du recul. La formation Fratellini est excessivement intense, l’enjeu est constant, les artistes sont sollicités en permanence, créativement et physiquement ; sans aucun temps de pause pour assimiler toutes cette « nourriture artistique ». Quentin a besoin d’un break : il rentre en Calédonie. 

C’est en Nouvelle-Calédonie que j’ai pu commencer la digestion de ces années d’apprentissage. Le retour dans ma bulle ça été un nouveau commencement. C’était très fort symboliquement.

Depuis Quentin a pu développer et personnaliser son art et sa technique, il s'est produit à L'atelier du Plateau, scène d'improvisation parisienne ou encore au Musée de la Danse de Fontenay aux Roses; et bien sûr il travaille sur de futurs projets en Métropole et en Nouvelle-Calédonie. 

 

Puisqu'un image vaut mieux que milles mots: 

 

 

LE JEU DES MOTS CLEFS

lepetitjournal.com : Si je te dis Oeuvre emblématique? 

Quentin : Mon solo de sortie de l’Ecole Fratellini. Sur le coup c'était dur à vivre car c'était une période où je n'allais pas très bien. C'était aussi la fin de l'école donc la fin d'une période. Et en même temps je me suis prouvé pleins de choses à ce moment-là. Je me souviens juste avant d’entrer sur scène, alors que c'était le jour avec le jury donc le jour le plus stressant, je me suis dit : tu n'as rien besoin de prouver à personne. Et j’y suis allé pour me faire plaisir. Je suis rentré sur le plateau dans cet état d'esprit, alors que généralement c'est très dur de faire la part des choses quand tu es dans le feu de l'action et qu'il y a la pression et l'enjeu. Mais je crois que j'ai réussi à toucher un endroit de moi-même qui était très sincère à ce moment-là. Je me suis fait confiance. Cette création a vraiment été un tournant pour moi, même dans la vision que j'ai de mon travail aujourd’hui. Je n'ai pas cherché à être dans la démonstration, j'ai vraiment juste été moi-même. Et je me suis enfin dit que j'étais légitime et que je pouvais toucher les gens à travers mon rapport à ma discipline qui est une approche très personnelle.

 

Si je te dis Equilibre ? 

Le mot équilibre m'évoque le mouvement, ça m'évoque un point de recherche entre deux polarités. 

C'est un point instable, c’est jouer avec plusieurs forces. Il y a quelque chose de très méditatif dans les équilibres ; c'est très précis, c’est dans l'hyper conscience du mouvement. Et à la fois toujours à la frontière entre fragilité et puissance, laisser-aller et contrôle, souplesse et muscle.

Il faut être en permanence en train de réadapter. Il n’y a jamais un moment où ton équilibre est parfait : tu peux toujours tomber. Et j'aime ça.

Pour moi l'équilibre est vivant et fragile, et cette fragilité-là me touche. La fragilité dans la vie aussi me touche, sentir que les choses sont en mouvement, sentir que rien n’est figé : ni les choses ni ta perception des choses. Nous sommes en perpétuelle évolution, comme un équilibre.

 

Si je te dis Inspiration ? 

J’ai directement une personne en tête : Jean Baptiste André. C'est une vraie source d'inspiration pour moi. Il est équilibriste et travaille beaucoup sur l'équilibre en mouvement. Ce qu’il fait est très hybride. On a une sensibilité commune autour de ça, autour d'un équilibre vivant qui est en permanence en train d'évoluer, presque un déséquilibre en mouvement plutôt qu'un équilibre, avec des moments en suspension. Le rencontrer a été une révolution pour moi.

 

Merci à Quentin pour ce moment partagé. Artiste complet, animé par sa discipline. Une discipline qui me paraît à son image : forte et fragile à la fois ; tout en précision dans son improvisation – et pleine d’improvisation dans sa précision. 

 

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Clotilde Richalet

Photographe et voyageuse passionnée, expat à travers les Amériques et en Asie du Sud-Est, l'exploration journalistique et culturelle se poursuit aujourd'hui dans le Pacifique.
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