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NOCES ROUGES – Tu seras ma femme, pour le meilleur et pour le viol

 

A l'heure où le cinéma tourne autour de la Croisette et de son festival sur un autre continent, Le Petit Journal vous propose une première rencontre avec la réalisatrice khmère Lida Chan qui, pour son documentaire Noces Rouges, a remporté en 2012 le prix du meilleur moyen-métrage au Festival International du documentaire d'Amsterdam.


 

« Je m'appelle Pen Sokchan. J'ai 48 ans, je vis dans le village de Boeung Chhouk, la commune Kna Totoeung, Bakan district, province de Pursat. Je voudrais porter plainte pour avoir été forcée à épouser, à 15 ans, un homme sous les Khmers rouges, entre 1975 et 1979 ».

Lida Chan a travaillé 5 ans au Centre Bophana comme archiviste, en tant que spécialiste de l'époque du Kampuchéa Démocratique. A la rencontre singulière d'une femme, Pen Sokchan, mariée et violée en une même lancée, Lida Chan réalise un documentaire au sujet de ces 250.000 femmes de 14 à 20 ans contraintes au mariage entre 1975 et 1979, afin de « détruire les sentiments individuels » et au nom d'une politique nataliste visant à atteindre 15 millions d'habitants pour  « construire le pays » selon le désir de Pol Pot qui s'exprime à ce sujet lors d'un discours en 1977. 

Le documentaire s'ouvre sur le « champ de rizières de fantômes », où l'on voit Sokchan faire aux esprits l'offrande de cigarettes, de fruits, riz et encens. Elle raconte qu'elle se trouve dans un ancien lieu d'exécution des Khmers Rouges, et qu'en ce temps où « les poulets étaient mieux lotis que nous », une multitude d'hommes est morte sans sépulture, et depuis, des « fantômes crus », ou les défunts qui n'ont pas connu la procession funèbre que l'on doit à tout homme, hantent la communauté. Elle les nourrit pour les apaiser, « sinon, dit-elle, qui s'occupera d'eux ? »

 

Ce qui frappe dans Les noces rouges, c'est la honte lancinante de cette femme, son repentir alors même qu'elle n'a commis pour seul péché que de se faire violer à 15 ans lors de la nuit de noces, après lui avoir arraché sa bénédiction par les paroles de circonstances : « Camarade, je t'aimerai toute la vie. » Quand bien même il fallait obéir ou partir en « rééducation » (bel euphémisme pour dire mourir), Sokchan demeure rongée par la culpabilité. « Quand je l'ai rencontré j'ai juste pleuré. Il a demandé aux Khmers rouges de nous espionner, il a attaché mes mains derrière mon dos, il a arraché mes vêtements dès la seconde nuit ». Les Khmers rouges observaient, vérifiant ainsi que le mariage soit consommé et que de ce lit sanglant naisse le « peuple nouveau », lavé des pensées bourgeoises de l'ancien monde. « On ne se connaissait pas. Je ne savais pas où il vivait ni d'où il venait. Il faisait noir ».

 

« Les gens méprisent les femmes comme moi ». Difficile de comprendre la culpabilité maladive de Sokchan envers cette alliance où s'entrelacent cruauté et violence. Sokchan poursuit : « J'ai honte. Si mes enfants l'apprennent, ils auront honte de moi. J'essaie de souffrir seule. J'ai envie de couper toutes les parties de mon corps que mon mari a touchées. » Lida Chan apporte son éclairage : « cette honte est liée à la tradition khmère, une femme doit être vierge au mariage. Sokchan, continue Lida Chan, s'éprend d'un homme suite à son premier mari. Les parents de celui-ci, quand ils apprennent que celle-ci a été mariée sous les Khmers rouges, lui ordonnent de la quitter ».

Comme tout ce qui traite de la sexualité, le mariage forcé est demeuré un sujet tabou jusqu'en 2010 où il est enfin reconnu comme un crime contre l'humanité. La force du documentaire, c'est de permettre à ces femmes écrasées par le joug de la honte de retrouver leur intégrité, reprendre leur dignité. Comprendre enfin qu'elles ne sont pas à blâmer, mais dignes de l'admiration la plus cristalline. Ainsi, lors d'un visionnage du documentaire en 2011, une femme se lève qui ne retient pas ses larmes, c'est Son Thann. Celle-ci témoigne ainsi, bouleversée : « Ce film, c'est toute mon histoire ».

On ne peut que tomber en admiration devant le personnage bouleversant de Pen Sokchan, dont la douleur est crue comme les fantômes, et devant le travail de Lida Chan et Guillaume Suon qui lui ont donné voix ; ainsi, ils entaillent ce silence dans lequel se sont engouffrées tant de femmes que l'amour contraint a brisées.

 

Hélène de LA ROCHEFOUCAULD - www.lepetitjournal.com/cambodge - Mardi 20 mai 2014

           

* Les noces rouges, documentaire de 58 min. réalisé par Lida Chan et Guillaume Suon

 

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