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L’écrivain et dramaturge algérien Aziz Chouaki est décédé

Par Rachel Scharly | Publié le 17/04/2019 à 18:14 | Mis à jour le 19/04/2019 à 09:59
Aziz chouaki

Décédé brutalement à l’âge de 67 ans le 16 avril, Aziz Chouaki laisse une œuvre abondante composée de nouvelles, de romans et surtout de nombreuses pièces de théâtre. 

En 1991, l’Algérie se fracture, Aziz Chouaki est alors sur la liste des intellectuels indésirables. Chassé par le Front islamique, il s’exile en France. La blessure ne se refermera jamais et l’écriture deviendra son refuge.

Pour rendre hommage à cet auteur francophone, le Petit Journal New York publie « De sol et de sang », l’histoire un peu trop banale d’un enfant du pays, par Aziz Chouaki.

« Nous sommes à Mantes-la-Jolie. Ali tuait le temps en jouant de la basse. Il en viendra à tuer le père. Tragédie métissée.

Il prendra le dernier RER. Bondé de banlieue beurrée. Retour bredouille. Il descendra rapide, rajustera son col. Au loin l’autoroute, les pubs.

Sa gueule sera typée, pas à dire, un logo. Son nom sera Ali, un Français de pur sol, enfance fraîche et crépue, Mantes-la-Jolie.

Ali sera bassiste, raggamuffin. Il sera fils de harki, aussi. Là, il se dirigera, dans cette nuit de bise, la cité 2000, ricanant croissant de lune. Ali aura 22 ans, sera jeté de l’école, CM1, puis de tout, parce que, parce que. Fripées donc, les années, à vivre dur, torride.

Ali vivra dur, torride, 8 frères et sœurs, dans 3 pièces HLM. Plus le vieux, le père. Masqué honte et stupeur, le harki, Français à rebours. Traître à son pays, Oedipe crevant ses yeux, pour mieux voir. La honte.

Ali cultivera. La honte.

Mais il luttera, se droguera, dealera, il tombera amoureux, on le larguera, il se bagarrera beaucoup, beaucoup, beaucoup. Sale arabe, sale harki, raton, et tout le tintouin. Fils de harki, Le Pen : « J’ai plus de compassion pour leurs pères que pour eux. » Ali s’accrochera, il luttera.

Par hasard, il rencontrera Youssef, batteur, qui le branchera musique. Ali rêvera, jouer basse, faire un groupe, un clip, une tournée, MC Solar, NTM, Tonton David.

Ali s’arrêtera de rêver, faudra une basse, des tunes donc. Du 500 à 800 melons au moins, d’occase rue de la Gaîté. Oh, il l’aura sa basse, à raison de 3 furtifs casses, des distributeurs, des petites choses comme ça. Oui il l’aura, et comme elle sera belle, une Yamaha, noire à manche blanc. Bien sûr, elle sera lourde au début, c’est contondant une basse. Ali bossera reaggae.

Mais. Problèmes à la baraque. Son vieux ne voudra rien savoir, pas de basse à la maison, la musique c’est la débauche. Esclandre, Ali fuguera. Il dormira au local, avec le matos, entre cymbales et amplis. Puis rentrera au bercail, 8 mois après, pour la fête de l’Aïd.

La vie coulera, dur, dans la famille. Les 8 frères et sœurs d’Ali, 4 frères dont 3 chômeurs, 4 sœurs dont 3 encore à l’école et une chômeuse. Donc un salaire pour tous, plus la retraite du vieux, tous les siècles. Sinon le RMI, l’assistance, l’humanité zéro, quoi. Ali morflera, il rendra coup pour coup.

Ali typé logo, vivra intérieur. Son casque à fond dans les oreilles, il poussera la musique, de plus en plus.

Ali arrivera, cité 2000, bt 16, cage C. Il sera 1 heure du mat, il sifflera 3 fois. Les copains l’entendront, on viendra lui ouvrir. Ça puera le shit, il descendra vers la cave. C’est Dom qui roulera les joints, il sera Jamaïcain et percussionniste et Français. Ali dira salut, salut.

Dom, Olivier le clavier Français de sang, et Youssef le batteur, Algérien en rupture de carte. Salut, salut.

On répétera le dernier morceau, paroles Dom, musique Youssef.

Ali branchera sa basse, grésillements, une masse sûrement. Grognon, il réparera, fer à souder, on l’attendra.

C’est la basse qui commencera le morceau. Ça sera 4 mesures de sol, une mesure de do, une mesure de ré, et ainsi de suite, jusqu’au refrain où on passera en mi et en la. Du boulevard, pour Ali.

Ali démarrera le morceau, Dom chantera, car ça sera lui le chanteur :

"On va vous dire des trucs tout kru, des trucs pour la con-science.

"La planète est pétée, assez 2 politique, hé-teint ta radio, annule le 6 thème

"J’te dis 2 lever le point, 2 gueuler et moi donc. Groove ta couleur,

ton odeur,

ton bruit.

« Les mecs et les Médias, i matrak l’amour, leurs sondages-lavabeaux.

C’est pas bo ».

Dom s’arrêtera de chanter. Y aura eu un pain. Olivier se sera planté, fera un do au lieu du mi. On continuera, Ali bien dans sa basse, bon gros son bonne maman. Ali dominera le plan, pas de léz’.

Dom, 10 joints dans les gencives, reprendra. Ali exultera, la répèt’ durera jusqu’à l’aube. Pétards, bières, 3 morceaux bouclés, pas mal. Youssef parlera press-book, contrats, prod’, trouver un agent. Ali rêvera, fumera.

Trois mois plus tard, concert à Bondy, salle des fêtes. Ali looké rap, grosses fausses reebok délacées, jean très large, tee-shirt 501, casquette retournée.

Puis sa gueule, logo.

Le concert sera une merde, aucun son. Sabotage dira Dom, les retours ne marcheront pas. Le public sifflera. Mais Ali sera quand même content, la scène, les lights. Des gens diront, à part le batteur et un petit peu le bassiste, c’était nul. Ali entendra, ça lui fera du bien, à sa douleur. Une nana l’abordera, lui parlera musique, beurette, elle sera bien belle, Sabrina. Ali l’aimera de suite, il en crèvera d’amour. Mais, armoire : Sabrina désolée, elle en aime un autre.

Ali meurtri vers l’aube, sa basse à la main. Seul, le brouillard partout. Une voiture passera, une Golf GTI, dedans mecs et nanas, bourrés, friqués 16e. Un des mecs hurlera, eh bougnoule casse-toi. Ali fera bras d’honneur. L’autre lui jettera rageur une bouteille à la gueule. Ali tombera à terre, son sang sur la chaussée.

Français de sol, sur la chaussée son sang. La voiture sera loin, seul le silence. Ali se lèvera, son arcade éclatée. Il traînera sa basse et rasera les murs. Il arrivera chez lui, sonnera à la porte, malgré l’heure, malgré sa basse. Sa mère ouvrira, manquera défaillir. Tout le monde se lèvera, on soignera Ali. Le père dans sa moustache commencera à tonner :

- Bien sûr, la nuit, tes fréquentations et cette musique de... pédés.

Ali gémira :

- Mais père, nous avons des projets, un disque...

- Ta gueule ! tu devrais chercher un travail honnête et sérieux. Au lieu de faire le con !

Ali se tendra :

- Père, respecte-moi.

Le père se ruera sur la basse et de rage, la cognera contre le mur.

- Voilà ce que j’en fais de tes projets. Pas de débauche en maison d’islam !

Ali bondira sur son père, le fera tomber. Le père s’élancera vers la cuisine et reviendra très vite. Un grand couteau à pain, bien serré dans sa main. Ali contrera avec la basse. La famille hurlera, la télé avec, déjà tout le temps. Gladiateur du sordide, Ali sera blessé, longue taillade au bras. Il hurlera de haine et brandira la basse.

Un seul grand coup, un seul, et le père tombera. D’une pièce mort sur le coup. Ali, l’effroi, sa vie, il regardera ses mains.

Matin glacé de bise, il sortira hagard. Il marchera robot, Ali vers le métro.

Ali tirera un clope et se demandera.

Ce qu’il allait bien faire. »

Aziz Chouaki

Ecrivain algérien

Rachel Scharly

Rachel Scharly

Après avoir travaillé de nombreuses années dans la presse économique et spécialisée, Rachel Scharly est la rédactrice en chef de l’édition New York du Petit Journal
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