Lundi 28 septembre 2020

Chez Vous, Sans Moi : Jacqueline Franjou à Ramatuelle

Par JC Agid | Publié le 19/06/2020 à 22:50 | Mis à jour le 22/06/2020 à 14:51
Photo : Jaqueline Franjou ©️Festival de Ramatuelle - Cyril Bruneau
Festival de Ramatuelle

Le Festival de Ramatuelle, cuvée 2020, aura bien lieu.

Du 28 au 30 Juillet pour les Nuits Classiques et du 1er au 10 Août pour le Festival de Ramatuelle.

Durant toute la période de confinement, la cofondatrice et Présidente du Festival, Jacqueline Franjou, n’a jamais envisagé d’annuler ces deux rendez-vous estivaux. Si les conditions seront différentes des autres années—avec une jauge de spectateurs pour le moment réduite de moitié—les metteurs en scène, comédiens et les humoristes répondent déjà présents. « Pendant trois mois nous n’avons parlé que de mort. Retourner au cinéma, retourner au théâtre, aller écouter de la musique, c’est un retour à la vie », explique-t-elle.

Jacqueline Franjou créé le Festival de Ramatuelle avec Jean-Claude Brialy presque par hasard il y a 35 ans. Jean-Claude Brialy souhaitait alors acheter une maison dans ce village discret, à l’ombre de Saint Tropez. Jacqueline Franjou, conseillère municipale de Ramatuelle, et l’acteur se rencontrent. Lui parle de la pièce qu’il est en train de jouer, elle suggère en retour de créer un festival dans ce village où est enterré Gérard Philipe, l’inoubliable Don Rodrigue dans le Cid de Jean Vilar. La conversation entre les deux se poursuit ainsi :

- Vous avez un théâtre ?

- Non.

- Vous avez de l’argent ?

- Non.

- Vous n’avez pas de théâtre, pas d’argent et vous voulez créer un festival ? Mais vous êtes folle... 

« Folle », Jacqueline Franjou n’a jamais cessé de l’être si elle peut à chaque fois trouver le moyen de donner la parole aux autres et de susciter les rencontres, dans les entreprises françaises d’abord mais aussi avec le Women’s Forum qu’elle développe dans le monde entier, au Myanmar, au Brésil, au Mexique, en Belgique, en Italie, en Afrique et, bien évidemment grâce à la culture sur la scène à ciel ouvert de Ramatuelle qu’elle construit en 1985.

Trente-cinq ans plus tard, Jacqueline Franjou dirige à présent le Festival avec la complicité de Michel Boujenah et publie Ramatuelle un Théâtre Sous les Étoiles, un livre-mémoire d’anecdotes et de moments de vie sur ces rencontres toujours pétillantes, théâtrales et musicales, qui ont fait de ce village niché sur les hauteurs de la baie de Pampelonne, une des plus belles destinations méditerranéennes.

Peu importe donc les défis économiques et sanitaires de 2020, rendez-vous est pris, contre toute attente, le 28 Juillet prochain pour deux semaines de musique, de théâtre, de poésie et d’humour.

 

Festival de Ramatuelle

Illustration par Marion Naufal

 

Je suis toujours bloqué chez moi, à New York, Jacqueline. Merci donc de m’accueillir chez vous, en France, mais sans moi. Comment avez-vous vécu ce confinement ?

J’ai honte de le dire, mais j’étais à la campagne sans avoir les contraintes d’appartement comme beaucoup de familles les ont eues avec deux ou trois enfants dans des espaces petits. Pour la première fois pendant deux mois, j’ai vu la nature renaître et revivre : les débuts du printemps. J’ai écouté le chant des oiseaux sans bruit, au calme. Moi qui me réveille d’ordinaire plusieurs fois la nuit, j’ai pu dormir paisiblement, sans stress.

 

Pas de stress mais une grande peur pour beaucoup. Avons-nous eu raison d'avoir peur, au risque d'oublier tout ce qui fait la vie ?

Personne n’aurait jamais pu imaginer ce qui vient de se passer. Nous avons pris conscience qu’une pandémie pouvait paralyser l'humanité tout entière. Parce que c’est notre chance de vie ou de survie, la médecine a pris tout à coup le pouvoir, un pouvoir politique.

Dans tous les médias, les annonces d’hospitalisations, de décès, de clusters ont eu quelque chose de terriblement angoissant. Beaucoup de personnes ont appris à travailler en réseau et ont finalement trouvé un certain bonheur à être chez eux, en famille. Il y a eu une espèce de concentration sur soi. Mais il y a aussi eu un certain nombre de dépressions, de couples qui ont éclaté et pour la première fois, les enfants réclament l'école puisqu'ils n'ont pas pu partager leur vie de petit homme ou de petite femme avec leurs amis pendant des semaines.

 

Un repli sur soi exagéré ?

Ce confinement a quelque chose de complètement absurde, de fou. Il montre notre fragilité extrême, celle de ne plus pouvoir travailler, gagner sa vie, se déplacer librement et pouvoir voir les autres. Même pendant la guerre, le théâtre avait continué à exister et les gens arrivaient à se voir de manière clandestine. Mais là, il n’y avait pas de clandestinité possible.

 

Voir les autres ! Tout est effectivement concentré autour de la maladie, de la santé, du confinement, et les autres, nous les avons semble-t-il oubliés, ceux qui sont dans la souffrance, la solitude, le conflit armé, la violence familiale, la misère économique.

Nous avons oublié que mourir seul, loin des siens, c’est affreux. Nous avons oublié des tas de maladies qui n'ont pas pu être prises en charge pendant cette histoire de confinement. Nous avons oublié que dans certains pays, les assassinats et la maltraitance au sein de la famille continuent. Nous avons aussi oublié que le monde change terriblement avec une Amérique divisée, une Chine qui a menti—volontairement ou non—et puis l’Afrique dont on s’est peu préoccupé. Nous avons oublié les charniers du Brésil. Nous réalisons tout à coup que les pays sont dirigés par des fous qui ne font pas attention à l'humanité et que l'argent a pris le pouvoir sur ce qu’était un être humain.

 

Un mot m’a paru dangereux pendant ce confinement. Le mot essentiel utilisé à défaut peut-être du mot vital—la nourriture, l’eau potable, les soins, la sécurité. Le mot « essentiel » s’est imposé et nous avons pris le risque de laisser un tout petit nombre décider de « ce qui est » et « ce qui n’est pas » essentiel. L’art, la culture, le livre ne sont-ils pas eux aussi l’essence de la vie ?

On avait un problème vital, celui de sauver des vies. Quand on ne connait pas l’ennemi, sauver des vies est très compliqué. Cela engendre une incertitude consciente et inconsciente, et au final nous devons estimer ce qui est nécessaire à la survie. La vie culturelle passe effectivement au second plan car l’intention de vouloir sauver sa vie et de ne pas être malade est telle que la culture peut sembler futile.

 

Est-ce réellement futile ?

Ce n’est pas futile, notamment en France. Des centaines de milliers de personnes vivent de la culture, que ce soit dans les musées, dans les théâtres, dans l’édition. Cette économie culturelle est intégrée à l’économie touristique, et cela fait vivre la France.

 

C’est aussi l’expression de nos échanges sociaux ?

La culture permet de se retrouver et s'attribuer ce que l'on trouve dans le théâtre, la musique, les livres, les sculptures... L'émotion artistique existe. C'est un moyen de communication avec les autres.

 

Est-ce ainsi que vous avez décidé de maintenir le festival de Ramatuelle cet été, en tous cas de ne pas l’annuler ?

J’ai dit depuis le début si je n’étais pas obligée d’annuler le festival pour des raisons sanitaires, je le maintiendrais. Ce n’est pas à moi à prendre une telle décision. Les artistes, les humoristes, les comédiens ont également maintenu, à l’exception des variétés car certains musiciens vivent aux États-Unis. Nous organisons donc le festival avec les obligations sanitaires.

 

Festival de Ramatuelle

Michel Boujenah et Jacqueline Franjou ©️Festival de Ramatuelle - Cyril Bruneau

 

Comment allez-vous installer les spectateurs dans le théâtre en plein air de Ramatuelle ?

J‘ai respecté les distances obligatoires nécessaires entre les personnes, à savoir de 80 cm à un mètre, en créant des diagonales. Nous ouvrons donc les spectacles à un public restreint de 560 personnes. J’augmenterais ce nombre si cela est possible au fur et à mesure, si la situation continue à s’améliorer, et en accord avec les services de la préfecture et du ministère de la culture.

 

Vous maintenez le festival mais avec moitié moins de spectateurs, ne courez-vous pas un risque économique ?

Avec si peu de places, je perds de l’argent. Nous fonctionnons comme un théâtre public. Un spectacle coûte à peu près 70 000 euros. Avec 1100 places normalement disponibles—la billetterie correspond entre 45 et 53% du prix moyen d’un spectacle—le festival doit faire appel aux mécènes, aux partenaires et compléter par des fonds publics pour préserver son festival. C’est évidemment plus compliqué cette année avec une jauge à moitié pleine. Nous avons besoin des mécènes et des entreprises qui, comme moi, croient au rôle de la culture dans la société.

 

Il y a 35 ans, vous aviez érigé en quelques semaines avec Jean-Claude Brialy ce théâtre de verdure. Avez-vous l'impression de revivre le même défi cette année avec ce qui vient de se passer ?

Il y a 35 ans, nous étions tous jeunes, fous, nous avions envie de faire quelque chose—et nous pensions que cela allait durer un an. Il y avait alors beaucoup plus d'insouciance et beaucoup moins de pesanteurs administratives. Ce serait impossible de lancer un festival comme celui-ci aujourd’hui ou d’appeler les copains et les institutions. Cette insouciance n’existe plus.

 

Festival de Ramatuelle

Jean-Claude Brialy ©️Festival de Ramatuelle - Cyril Bruneau

 

Pourtant nous avons besoin de vie, d’une énergie nouvelle ?

Retourner au cinéma, retourner au théâtre, aller écouter de la musique, c’est un retour à la vie car pendant trois mois on n’a parlé que de mort. Nous savons que la culture est essentielle, elle permet aux gens de se parler entre eux. Ils peuvent se distraire, y compris aux sens philosophiques du terme, se distraire pour que l’on fonctionne. Molière et Shakespeare sont des forces de rassemblement et de vie en société.

 

Chaque saison est l’occasion de revivre une saison de spectacles, et cette année, une saison évidemment avortée.

J’imagine, oui. Peut-être les critiques, les spectateurs diront-ils que je suis gonflée d’avoir fait ce festival. Mais je pense, de manière consciente ou inconsciente d'ailleurs, que faire front, faire face, se battre quand il est possible de se battre, il faut le faire. Ça va apporter des cachets et des salaires aux artistes et aux techniciens. Un public a peut-être envie de découvrir ou redécouvrir ces spectacles. Est-ce que le public va d’ailleurs accepter de venir ? C’est la grande interrogation.

 

Vous publiez Ramatuelle un Théâtre Sous les Etoiles. Pourquoi ce livre écrit pendant le confinement ?

J’avais besoin de vider ma « carte mémoire » et c’était le moment de le faire.

 

Il est impossible de revenir ici sur toutes les anecdotes que vous égrenez dans ce livre. Quel souvenir avez-vous des trois immenses figures de la culture française qui viennent de nous quitter et qui sont venus à Ramatuelle ? En premier, Jean-Laurent Cochet.

Jean-Laurent Cochet est un grand maître. C’est lui qui a découvert les Depardieu, les Lucchini et bien d'autres. Il les a formés et il les a faits jouer. Il est venu plus de 18 fois à Ramatuelle comme metteur en scène et comme comédien. Il m’a encore appelé au mois de Février dernier pour me dire qu’il  passait à Ramatuelle ce qu’il ne se passera plus jamais ailleurs. Puis il est mort du Covid. Moi qui ne suis ni metteur en scène, ni acteur, ni comédien, j’ai appris avec Jean-Laurent ce que signifiait être un « Maître » dans ce métier.

 

Festival de Ramatuelle

Jean-Laurent Cochet ©️Festival de Ramatuelle - Cyril Bruneau

 

Le second, évidemment, c'est le chanteur Christophe.

Je n’ai pas bien connu Christophe mais il venait toujours au Festival. Il a surgi un soir dans un restaurant éphémère qu'on avait sur la plage et il s'est mis au piano—c’est la photo de lui dans le livre—et tout à coup, il décide de chanter aussi et tout le monde chante et tout le monde est joyeux et heureux. Christophe était un type très particulier. Il disait, « L'important c'est de vivre, le chant c’est vivre ».

 

Festival de Ramatuelle

Christophe et Alexandre Brasseur ©️Festival de Ramatuelle - Cyril Bruneau

 

Le troisième, c’est Guy Bedos

Guy est venu à Ramatuelle pour la dernière fois il y a deux ans, non pas pour jouer mais en spectateur. Il est pour moi, avec Pierre Desproges, celui qui a introduit la politique dans l'humour. J'ai le souvenir d'un homme délicieux, adorable, charmant et tendre.

 

Festival de Ramatuelle

Michel Boujenah, Guy Bedos et Claudia Bagbo ©️Festival de Ramatuelle - Cyril Bruneau

 

Vous avez pour la vie et pour les autres une telle gourmandise Jacqueline. Quel serait le rêve que vous aimeriez, là maintenant, réaliser ?

Mon rêve ? J’aimerais que mes beaux petits enfants, mes trois petits fils que j'adore, n’oublient jamais la culture française. Leur mère est chinoise et ils habitent à Hong Kong. Ma grand-mère me disait toujours qu’il faut se souvenir de là d’où on vient. Pendant ce confinement, j’ai rangé des affaires de mes parents, des tas de trucs, des photos. En vieillissant, on se rapproche beaucoup de son passé. Mon plus cher désir est que mes petits-enfants se souviennent de leur grand-mère qui a participé, un petit peu, quelque part dans un petit village, non pas à la culture française, mais aux racines françaises profondes.

 

Et ce livre Ramatuelle un Théâtre Sous les Etoiles en est la parfaite expression.

Gérard Philipe n’était pas mon père. Mais j’ai réalisé sans le savoir pour Anne, Anne-Marie et Olivier Philipe ce que j’aurais aimé peut-être faire pour mon père. J’ai tremblé, j’ai même eu la trouille en envoyant l’épreuve du livre à Anne-Marie Philipe pour savoir si cet ouvrage lui convenait. Ce travail de mémoire est avant tout une œuvre de transmission et de partage, une page de notre culture.

 

Festival de Ramatuelle

 

Vous-même êtes biculturelle ?

Je suis Française née aux États-Unis. Mon fils unique a introduit une troisième civilisation dans la famille et si je me sens un peu américaine lorsque je voyage outre-Atlantique, je suis, moi, profondément ancrée dans la culture française.

 

La culture, c’est donc aussi l’essence d’une famille.

C’est une famille, une société, ce sont des amis, un patrimoine, tout ce qui nous entoure.

 

Une enveloppe douce, protectrice et invisible ?

Je suis en Touraine en ce moment, le pays où a grandi ma mère. Je m’achète des rillettes et des rillons, je sens le vent léger de la Touraine qui nous caresse, un mélange de sable, de légèreté, l’odeur des vignes. J’ai un bout de Touraine en moi, j’aimais Ronsard et du Bellay quand j’étais jeune. Quelque chose, ici, me fascine.

 

Ronsard que nous retrouverons justement le 28 Juillet, aux côtés de Verlaine, Eluard, Apollinaire, Fourest, et Rimbaud dans la voix de Patrick Poivre d’Arvor avec Jean-Philippe Collard au piano qui jouera une suite de pièces de Chopin. Et puis, bien sûr, l’éclectisme heureux du Festival avec, entre autres, Par le Bout du Nez avec François Xavier Demaison et François Berléand, Inconnu à Cette Adresse avec Michel Boujenah et Charles Berling, une soirée avec Pierre Palmade, The Opera Locos et Abd Al Malik.

 

Les Nuits Classiques de Ramatuelle : du 28 au 30 Juillet

Festival de Ramatuelle : du 1er au 10 Août.

Pour plus d’informations sur le Festival de Ramatuelle

Pour plus d’informations sur l’ouvrage Ramatuelle Un Théâtre Sous les Étoile

Pour découvrir l’article en version anglaise

 

Festival de Ramatuelle

©️Festival de Ramatuelle - Cyril Bruneau

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JC Agid

JC Agid

JC Agid est le fondateur de 37EAST, une agence de conseil media et développement aux Etats-Unis, au Mexique et en France. Il est également membre du conseil d’administration des American Friends of the Paris Opera and Ballet et de LeaderXXchange.
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