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NATURE - Le règne du papillon monarque

Le Mexique, le Canada et les Etats-Unis se sont entendus mercredi 27 juin pour protéger le papillon monarque, menacé par la coupe illégale d'arbres au Mexique qui détruit son habitat hivernal. Un sujet d'Homero Aridjis, poète mexicain originaire de Contepec, Michoacán qui défend sa forêt et les papillons Monarque depuis son enfance

Sa majesté "mariposa monarca"(source - AF)

Le voyage annuel de 5500 kilomètres des monarques des forêts de l'est du Canada et d'une partie des Etats-Unis vers les montagnes du centre du Mexique est considéré comme une merveille scientifique et esthétique. Nous vous proposons aujourd'hui un article écrit par Homero Aridjis, poète mexicain originaire de Contepec, Michoacán qui défend sa forêt et les papillons Monarque depuis son enfance.

Contepec est un village entouré de collines dans la région orientale de l'Etat de Michoacan. Au-delà des collines, se trouvent les Etats de Mexico, Quérétaro et Guanajuato. La colline la plus haute se nomme Altamirano et sur son sommet, El Llano de la Mula, se rend chaque année, depuis le Canada, le papillon Monarque, le Danaus Plexippus, de la famille des danaïdes. On estime que ce lépidoptère existe depuis deux cents millions d'années. Il est attaché aux forêts d'oyameles (Abies religiosa) et aux plantes algodoncillos (petits cotons) et venenillos (petits venins) dont il se nourrit et dont il tire son odeur et son goût désagréables afin d'éloigner ses prédateurs naturels,

Sur El Llano de la Mula, quand chauffe le soleil dans les jours limpides d'hiver, des millions de papillons couvrent les troncs et les branches des oyameles, créant un ciel et un sol mobiles d'ailes tigrées, que l'on entend dans le silence profond, des bois comme une brise de feuilles sèches.Quand vient le printemps, une mer de papillons descend par le Valle del Pintor et par les flancs de l'Altamirano à la recherche d'eau et de chaleur, atteignant les rues du village qui deviennent alors des fleuves aériens. Vers la fin du mois de mars, les colonies prennent la route du retour vers le Nord, pour revenir ponctuellement, mêmes et différentes, au début du mois de novembre. Une légende indigène de tradition orale a essayé de mettre en relation l'arrivée annuelle des papillons et le retour des âmes des morts, en associant la présence de cet insecte aux cérémonies qui vouent un culte au passage fantomatique de l'homme sur la Terre.

Nous avons su à partir de 1974, grâce aux recherches de Norah et Fred Urquhart que ce lépidoptère venait du Canada en un long voyage migratoire de 4 à 5000 kilomètres, volant à une vitesse approximative de 15 kilomètres à l'heure et entre 120 et 160 kilomètres par jour, et qu'il était l'arrière-petit-fils de celui qui était parti l'année précédente.

Chaque année, on coupait davantage d'oyameles dans le Llano de la Mula et de moins en moins de papillons se rendaient au sanctuaire. La beauté naturelle qui, un jour, avait stimulé ma littérature était pillée et les images qui avaient enrichi mon enfance étaient détruites. J'étais désespéré par la possibilité que Contepec ne devienne, comme tant de villages au Mexique, une terre en friche entourée de collines pelées.

Après les coupes, les gens autour de moi étaient aussi pauvres qu'avant, mais maintenant ils l'étaient au milieu d'un environnement dévasté et laid. J'ai compris que ceux qui détruisaient les chaînes de vie violaient les droits des hommes des communautés qui cherchaient à vivre en harmonie avec leur milieu, et que, très souvent, ils commettaient un crime social et moral en détruisant leurs forêts, en polluant leur eau, en érodant leur terre. En somme, en les privant de leur nourriture.

Après que le Groupe des Cent eut manifesté le 1er mars 1985, dans le but d'arrêter la détérioration de l'environnement dans la vallée de Mexico, j'ai pu, à la fin du mois d'avril 1986, convaincre le secrétaire d'Etat à l'écologie et au développement urbain d'alors, Manuel Camacho Solis, de faire en sorte que le président de la République, Miguel de la Madrid Hurtado, déclare les sanctuaires du papillon zones protégées.

J'ai obtenu que l'on inclue la colline d'Altamirano dans le décret, qui a été publié au Journal Officiel de la Fédération le jeudi 9 octobre 1986, et où l'on déclarait zones protégées pour la migration, l'hibernation et la reproduction du papillon Monarque les régions telles que Sierra Chincua, Sierra del Campanario, Cerro Huacal, Cerro Pelon et Cerro Altamirano.

Les zones-noyaux constituaient l'habitat indispensable pour «la permanence du phénomène migratoire... et la banque génétique des diverses espèces qui y habitent». On décrétait «l'interdiction totale et indéfinie de l'exploitation forestière de la flore en général et de la faune sauvage». Les zones-tampons étaient destinées à protéger les zones-noyaux de l'impact extérieur et on y permettait des «activités économiques productives dans les limites des normes écologiques». «Les interdictions d'exploitation forestière et cynégétique y auraient là un caractère temporaire.»

Mais dans les zones-tampons ainsi que dans les collines, la coupe d'oyameles et les incendies provoqués continuèrent à se produire après le décret officiel.

Dans un monde où s'éteignent les grands animaux comme les tigres de Bali et de Java, où les rhinocéros sont chassés pour leurs cornes et les éléphants pour leurs défenses, où l'on tue les crocodiles à coup de fusil, où des milliers de singes et d'oiseaux sont capturés et vendus tous les ans, où disparaissent massivement des organismes vivants peut-être qu'une colline ou un papillon a peu d'importance !

Mais si nous pouvons sauver des déprédations le papillon Monarque et la colline d'Altamirano qui ont constitué le paysage de mon enfance, peut-être alors que d'autres êtres humains pourront sauver leur colline ou leur papillon, et tous ensemble, nous pourrons sauver la Terre de l'holocauste biologique qui la menace.

Parce que, après tout, le long voyage de ce papillon dans l'espace et le temps terrestres n'est-il pas aussi fragile et fantastique que celui de la Terre à travers le firmament?
Homero ARIDJIS. (www.lepetitjournal.com) Mexico - mardi 3 juillet 2007

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