

Jusqu'au 14 juillet 2013, le Musée des Arts de Macao expose l'une des plus belles collections du Mobilier national : le trône du premier empereur des Français et quelques 125 ?uvres (fauteuils, tapis, tapisseries, pendules et garnitures de cheminée, cabinets de toilette?), magnifiquement restaurées, qui ornèrent jadis les palais napoléoniens. L'occasion de redécouvrir le règne d'un souverain mythique, un héros syncrétique, héritier et fossoyeur d'une révolution, tout à la fois dictateur, monarque absolu et populiste moderne, qui bâtit un empire et une légende à sa propre démesure.
L'héritage napoléonien, fleuron des collections du Mobilier national
L'héritage napoléonien est sans conteste l'un des plus riches des collections du Mobilier national. Sans doute parce qu'à la demande même de l'empereur, l'ancêtre de cette prestigieuse institution, le Garde-meuble de la Couronne, passa commande de nombreuses pièces pour remeubler les résidences royales (les Tuileries, Saint-Cloud, Fontainebleau, Compiègne, Rambouillet, le Grand et le Petit Trianon à Versailles, l'Elysée, Strasbourg) vidées par les pillages et les ventes révolutionnaires et pour aménager les palais des pays nouvellement conquis (Laeken près de Bruxelles, Monte Cavallo, le palais du Quirinal à Rome...). Napoléon Ier exige en effet aux premiers temps de son règne que "ses palais soient bien meublés, (?) parce qu'il est convenable que le souverain d'un grand Empire soit logé dignement, et qu'il n'est pas dans l'ordre que qui que ce soit le soit mieux que lui". Aussi le Garde-meuble de la Couronne apporte-t-il un soin particulier à la production de ces ameublements, chargés d'asseoir la légitimité et le prestige du nouveau régime. On fait alors appel aux meilleurs artisans qui font assaut de luxe et de dorures pour offrir au jeune empereur la pompe et l'éclat nécessaires à l'affirmation de son autorité.
La propagande impériale
Pour Napoléon Ier, le pouvoir est avant tout "un rôle" qui nécessite une mise en scène perpétuelle. Avant même d'être empereur, il a une conscience aiguë de la portée politique de l'image qu'il diffuse. Dès sa campagne d'Italie, alors qu'il n'est que Premier Consul, il s'intéresse vivement aux arts dont il comprend vite la puissance symbolique. Il en fait les instruments de son ascension et de sa communication politique.
La France écrivant ou le génie de l'Histoire. En 1809, Napoléon Ier a voulu cette pendule en marbre rouge (griotte) pour sa chambre à coucher du Palais des Tuileries. La figure de l'Histoire rappelle que Napoléon est un grand conquérant et que l'Histoire s'écrit par les conquêtes. La couronne, la main de justice, et le sceptre de la frise sont les symboles de son autorités. Les motifs comme le laurier, le caducée, les étoiles... relèvent d'une même volonté: l'inscription dans l'éternité. Un aigle surmontant la pendule a été enlevé à la restauration.© Photo Paris, Mobilier national, Isabelle Bideau
Après son couronnement, Napoléon se montre en la matière aussi actif que directif. Entouré d'hommes compétents et fiables, comme Vivant Denon, il organise des concours, programme des salons, projette de transformer le Muséum Central des Arts de la République (le Louvre rebaptisé musée Napoléon) en musée universel, fonde quinze musées en province, collectionne, commande des ?uvres, édifie des colonnes en l'honneur de son armée, érige des monuments célébrant ses victoires dans Paris (l'Arc de Triomphe du Carrousel en 1808, la colonne de la place Vendôme en 1810, l'Arc de Triomphe de l'Etoile qui ne sera inauguré qu'en 1836, la fontaine de la place du Châtelet?).
La Toilette de Psyché. Présentée en 1805 par l'horloger Lépine, cette pendule orne le boudoir de l'impératrice Joséphine au palais de saint-Cloud. elle intègre les ornements à la mode: cheminée aux montants en cariatide, tabouret à assise rectangulaire et piètement en X terminé par des griffes de lion.© Photo Paris, Mobilier national, Isabelle Bideau
Napoléon construit déjà sa légende et l'art officiel chante son épopée. Portraits impériaux, scènes de bataille, récits d'exploits véhiculent son image d'homme intrépide mais clément, charismatique et proche de ses soldats, majestueux et simple. Les célèbres peintres David et Ingres mais aussi Girodet, Gérard, Gros figurent la geste impériale au goût de l'empereur. Chaudet et Houdon signent des bustes austères, privilégiant le marbre pour fixer le regard du grand homme providentiel.
Trône de Napoléon. Réalisé en 1804 par les ébénistes Jacob et Desmalter, le trône s'inspire d'un siège de marbre datant de l'époque romaine conservé au Louvre. En acajou , garni de velours rouge et de broderies d'or, l'abeille des rois mérovingiens est représentée ici comme un emblème impérial. Sur les deux pieds avant, deux sphinx se prolongent pour former les deux accoudoirs. Jadis, l'imposant fauteuil était surmonté d'un dais, une sorte de portique où étaient sculptées six Victoires en plâtre. L'ensemble est conservé dans la salle des conférences au Sénat à Paris.© Photo Paris, Mobilier national, Isabelle Bideau
Arts décoratifs et symboles du pouvoir
Arrivé au pouvoir par le coup d'état du 18 brumaire après dix années de troubles révolutionnaires, Napoléon, empereur auto-couronné, a besoin d'établir symboliquement son avènement et une tradition impériale jusqu'alors inexistante en France: il le fait en imposant son style, le style empire, d'inspiration néo-classique (un style très en vogue à la fin du XVIIIème siècle - la découverte de Pompéi en 1748, la campagne d'Egypte en 1798-1800 au cours de laquelle savants, historiens, botanistes, ingénieurs et dessinateurs accompagnent l'armée provoquent au tournant du siècle une relecture du monde antique et un véritable engouement pour l'Antiquité), frappé des armoiries que Napoléon s'est lui-même choisies.

Rien n'échappe à cette prise en main. L'empereur s'intéresse de près aux arts décoratifs, aux objets mobiliers au point même d'en donner les formes. Son goût pour le monumental, les éléments massifs et imposants, les lignes droites scrupuleusement orthogonales, les matériaux riches (bronze, acajou, marbres rares, verts de mer, portor, griotte, jaune de Sienne?) se répandent. Napoléon ne commande pas moins de 250 pendules aux meilleurs horlogers parisiens de l'époque, Lapaute, Lépine, Bailly et Bréguet pour garnir les appartements impériaux. Tout comme tableaux, tapisseries et candélabres qu'il imprime de son initiale, celles-ci sont avant tout conçues comme des vecteurs de communication chargés d'exalter la grandeur et les valeurs du régime en place.
Le choix des emblèmes est débattu en Conseil d'État. Les campagnes militaires du Premier Consul puis de l'Empereur, notamment celles d'Égypte et d'Italie, inspirent certains décors et ornements des objets mobiliers. La coiffe des pharaons, le pschent, le sphinx et autres animaux chimériques envahissent la scène. Monstres, héros et divinités gréco-romains (Méduse, Hercule, Cronos, Zeus, Diane?) sont remis au goût du jour. Napoléon n'a de cesse de légitimer son pouvoir en multipliant allégories et signes de prestige, de luxe et d'exploits guerriers. Les figures de la Victoire, de la Gloire, de l'Histoire, les trophées, les attributs militaires venant de la Rome antique (glaives, piques, sabres, boucliers, casques, carquois, carnyx, trompettes militaires terminées en gueules d'animal, cuirasses, faisceaux) foisonnent tout comme les références aux grands empires du passé.

Aigles, lions, abeilles, papillons, couronnes de lauriers, mains de Justice, sceptres, guirlandes, couronnes impériales fermées (fleurs), cycles de la nature, flambeaux, étoiles, foudres... tout un vocabulaire est mobilisé pour marquer à la fois la résurrection de l'Etat et inscrire l'?uvre napoléonienne dans l'éternité. L'empereur autoproclamé se veut tout à la fois héritier de Jules César, de Charlemagne et du Roi Soleil. Il se pose en grand conquérant, en rénovateur, apportant paix et prospérité par ses conquêtes (la corne d'abondance et le caducée de Mercure, la baguette du dieu du commerce, surmontée de deux ailes et de deux serpents entrelacés, sont des symboles récurrents du style empire), en protecteur des arts et des sciences, en promoteur du progrès, du savoir et de la culture pour tous (l'étude, la lecture, la poésie sont des sujets fréquents dans les arts décoratifs à la fin du XVIIIème et au début du XIXème siècles).
Le Ier Empire : un âge d'or du design et du luxe

Grâce aux nombreuses commandes du Garde-meuble de la Couronne, les arts décoratifs connaissent une période florissante sous le Ier Empire. La politique indéfectible de soutien à la production artisanale et aux Manufactures au plus haut niveau de l'Etat relance la production et stimule la créativité avec l'organisation de grandes expositions consacrées à l'industrie française dès 1798. L'exposition de 1806 est particulièrement importante. A cette occasion, toutes sortes d' "objets de luxe" et de "bon goût" sont présentés au public qui se presse à ces évènements.
Sous l'empire, mobilier et accessoires d'ameublement deviennent un véritable phénomène de mode. La presse de l'époque, les très populaires "Journal des dames et des modes" et "Journal de Paris" reflètent cet emballement dans leurs descriptions quasi-quotidiennes des nouvelles tendances. Cet engouement se lit également sur les pendules qui intègrent dans leurs décorations chaises, fauteuils, méridiennes, tentures, franges et autres éléments de passementerie.

Les meubles de luxe envahissent les intérieurs bourgeois. Les cheminées s'y font plus élégantes, se parent de cariatides, les pendules s'arrondissent, les ornements se codifient en fonction des pièces ? on crée des meubles spécifiques pour le boudoir, le cabinet de dessin ? et du rang social de son propriétaire : la décoration d'une cheminée ne saurait être la même pour un général et pour un prélat. Les éléments destinés au salon ou à toute autre salle de réception ont souvent pour sujet la famille, l'étude, la lecture, la musique tandis que l'amour, la fidélité (représentées par des scènes mythologiques, des colombes, des chiens?), le silence, le sommeil sont réservés au décor des chambres à coucher.
Dans cette production toujours plus raffinée, de nouveaux meubles font également leur apparition : les lits en bateau ou en nacelle (cf au cours de l'exposition le lit de Caroline Murat, s?ur de l'empereur), les somnos, paires de tables de chevet cylindriques, la psyché, ce grand miroir en pied, l'athénienne, un guéridon tripode qui, surmonté d'une vasque, peut aussi être utilisé comme lavabo ou jardinière, le bureau Ministre, les sièges massifs aux pieds raides se terminant en griffes de lion.
Les longues et fréquentes campagnes militaires de l'empereur sont également l'occasion d'innovations techniques. Le bivouac de Napoléon se devant d'être d'une grande commodité, facilement démontable et peu encombrant, le Garde-meuble lui fournit un mobilier qui répond à ces prérogatives : tentes, chaises, tabourets, tables peuvent donc se plier et se ranger au gré des besoins. Pièce essentielle de cet aménagement, le lit est conçu avec un soin tout particulier. C'est Desouches, "serrurier du Garde-meuble de Sa Majesté l'Empereur et Roi", qui dépose un brevet d'invention pour des lits de fer portatifs, dont le petit modèle est transportable à dos de mulet. Bijou de création et de modernité, le mobilier de campagne de Napoléon est incontestablement une des grandes attractions de l'exposition de Macao.
Mobilier de campagne de Napoléon - 1810
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Qu'est-ce que le Mobilier national ? En 1663, Louis XIV et Colbert ordonnent l'institution du Garde-meuble de la Couronne, avec un double souci, celui de la gloire et celui de la gestion patrimoniale. Les ventes révolutionnaires appauvrissent ce riche ensemble. Cependant, la République naissante renoue avec les fastes publics et Napoléon Ier développe une politique de remeublement des palais : le Garde-Meuble devient le Mobilier national. Aujourd'hui, le Mobilier national rassemble près de 200.000 objets. |
Florence Morin (www.lepetitjournal.com/hong-kong) mercredi 1er mai 2013
Exposition "Napoléon et les Arts décoratifs : trésors des palais impériaux"
Jusqu'au 14/07/2013
Musée des Arts de Macao
Avenida Xian Xing Hai
S/N NAPE Macao
Commissariat : Marie-France Dupuy-Baylet
Scénographie : Didier Blin
Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 19H
Fermé le lundi
Lien du Musée d'art de macao : http://www.mam.gov.mo
Lien French May : http://www.frenchmay.com/visual-arts/eventdetail/231/-/napoleon-and-the-decorative-arts
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