Le Centre Pierre-Péladeau n’avait rien d’un simple lieu de colloque, mercredi 6 mai. Toute la journée, élus, chercheurs, urbanistes, institutions culturelles, responsables municipaux et représentants internationaux s’y sont succédé autour d’une question devenue centrale : comment refaire du Quartier latin un territoire vivant, habité, fréquenté — et surtout utile à la ville ? Derrière les conférences et les panels du deuxième Grand Rendez-vous du Quartier latin se dessinait en réalité quelque chose de plus ambitieux : une tentative de repositionner ce secteur historique de Montréal autour de l’apprentissage, de la culture et du savoir partagé. Et cette fois, le discours semble avoir changé de nature.


« Une ville apprenante, ce n’est pas une ville qui enseigne. C’est une ville qui crée des liens entre les savoirs, les lieux et les citoyens. » — Priscilla Ananian
Depuis plusieurs années, UQAM, BAnQ et la Société de développement commercial du Quartier latin travaillent à la relance du secteur. Mais le rendez-vous de cette année avait une tonalité différente.
Moins tournée vers le constat. Plus tournée vers la structuration.
Dès l’ouverture, animée avec précision par Noémie Dansereau-Lavoie, le message était clair : le Quartier latin ne peut plus être pensé uniquement comme un espace culturel ou universitaire. Il doit devenir un territoire capable de reconnecter institutions, citoyens, étudiants, commerces, mémoire et usages quotidiens.
Le recteur de l’UQAM, Stéphane Pallage, a replacé cette réflexion dans une perspective plus large : celle d’une université qui ne souhaite plus fonctionner en vase clos.

La ministre Chantal Rouleau est venue rappeler que le gouvernement du Québec observe attentivement cette démarche, tandis que Marie Grégoire, présidente-directrice générale de BAnQ, a insisté sur l’importance de redonner une cohérence à un quartier qui concentre déjà une densité exceptionnelle d’institutions de savoir.
Très vite, la journée a cessé de ressembler à une série d’interventions protocolaires. Ce qui s’est installé, c’est une tentative de réflexion collective sur la manière dont une ville apprend.
De l’idée de « quartier apprenant » à une stratégie territoriale
Le terme peut sembler abstrait. Pourtant, toute la journée a précisément consisté à tenter de lui donner un contenu concret.
La vice-rectrice associée à la Relance du Quartier latin de l’UQAM, Priscilla Ananian, a présenté un bilan du plan d’action engagé ces dernières années. Derrière les projets d’aménagement ou les initiatives culturelles, une idée revient constamment : sortir les institutions de leurs murs.

Autrement dit : cesser de penser le savoir comme quelque chose qui circule uniquement entre spécialistes. Le Quartier latin possède déjà presque tous les ingrédients nécessaires : universités, bibliothèques, cégeps, salles de spectacles, institutions patrimoniales, lieux de diffusion, réseaux communautaires, espaces publics et concentration étudiante.
La question devient donc moins : « que manque-t-il ? » que : « comment relier ce qui existe déjà ? » Cette logique a traversé l’ensemble des conversations de la journée.
Quand Joanne Burgess et Martin Drouin ont retracé l’histoire du Quartier latin « apprenant » depuis plus d’un siècle, ils ont rappelé que ce territoire a longtemps été un lieu de circulation des idées, des débats intellectuels et des mouvements sociaux.
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Le projet actuel ne cherche donc pas à inventer une identité artificielle. Il tente plutôt de réactiver une fonction historique du quartier.
Des expériences venues d’ailleurs pour nourrir Montréal
Le panel animé par Julien Vaillancourt Laliberté, directeur général de la SDC du Quartier latin, a donné une autre dimension à la journée en faisant dialoguer plusieurs expériences venues d’ailleurs au Canada.
Autour de la table se retrouvaient Mamadou Conté, membre du conseil d’administration de l’Autorité du district du marché By à Ottawa, Elainie Lepage, conseillère municipale de Saint-Roch–Saint-Sauveur à Québec, Anastasia Lim, directrice de l’engagement et des partenariats stratégiques à l’Université de l’Alberta à Edmonton, Vanessa Martel du Pôle lavallois d’enseignement supérieur, ainsi qu’Andréanne Moreau, membre du comité exécutif de la Ville de Montréal responsable de la culture, du patrimoine, du design et de la langue française.
Le ton des échanges est rapidement devenu très concret.
À Ottawa, Mamadou Conté a expliqué comment le marché Byward tente de préserver un équilibre entre attractivité touristique, commerces indépendants et vie de quartier. À Québec, Elainie Lepage a raconté les efforts engagés dans Saint-Roch pour reconnecter institutions, commerces et résidents autour d’une vision commune du territoire. Depuis Edmonton, Anastasia Lim a rappelé que les quartiers apprenants reposent d’abord sur la circulation des savoirs entre citoyens, bibliothèques, lieux culturels et établissements d’enseignement.
Ce panel avait quelque chose d’important : il montrait que Montréal n’est pas seule à réfléchir à ces enjeux. Partout, les centres-villes cherchent à retrouver des usages durables, une fréquentation quotidienne et une cohérence entre leurs grandes institutions et la vie réelle des quartiers.
Et au fil des discussions, une idée revenait constamment : un quartier apprenant ne se décrète pas. Il se construit dans les liens entre les acteurs, dans les habitudes des citoyens et dans la capacité d’un territoire à apprendre de ses propres transformations.

Le patrimoine comme point d’appui, pas comme nostalgie
L’un des moments les plus intéressants de la journée est probablement venu de la conversation consacrée à l’identité du Quartier latin. Animée par Denis Boucher, président du Conseil du patrimoine de Montréal, elle réunissait notamment Patricia Bouchard, Monique Giroux, Manuela Goya, Marie-Christine Picard et Élisabeth Sirois.
Ce qui ressort des échanges, c’est que le patrimoine n’est plus abordé ici comme un simple décor urbain. Il devient un levier. Le Quartier latin conserve encore une concentration exceptionnelle de mémoire culturelle montréalaise : lieux de chanson, cinéma, théâtre, militantisme étudiant, diffusion du savoir.
Mais plusieurs intervenants ont aussi reconnu implicitement une fragilité : un quartier peut rapidement perdre son identité lorsqu’il cesse d’être fréquenté autrement que par transit.
D’où cette volonté de recréer des usages. Pas uniquement des événements. L’idée de « quartier apprenant » prend ici une dimension très concrète : apprendre dans la ville, apprendre par la ville, apprendre entre institutions. Et surtout : refaire du territoire un espace de rencontres.

Une ambition qui dépasse Montréal
Au fil de la journée, une autre dimension est apparue progressivement : le projet cherche désormais une portée internationale. Le témoignage de Borhene Chakroun, directeur de la division pour les politiques et les systèmes d’apprentissage tout au long de la vie à l’UNESCO, n’était pas anodin.
Pas plus que la présence de Denis Simard, représentant du gouvernement du Québec au sein de la Délégation permanente du Canada auprès de l’UNESCO. En arrière-plan, une perspective revient régulièrement : celle d’une reconnaissance par l’UNESCO autour des notions de ville ou de territoire apprenant.
La conversation de clôture entre Marie Grégoire et Daniel Baril a permis de comprendre que cette reconnaissance ne constitue pas un objectif symbolique isolé. Elle servirait surtout à inscrire Montréal dans un réseau mondial de réflexion sur l’apprentissage tout au long de la vie.
Autrement dit : faire du Quartier latin un territoire capable de dialoguer avec d’autres expériences internationales. Et c’est probablement là que le projet devient particulièrement intéressant.
Parce qu’il ne s’agit plus seulement de revitalisation urbaine. Il s’agit aussi de gouvernance culturelle et éducative.
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Sortir des murs
L’un des fils conducteurs les plus forts de la journée a été cette idée de décloisonnement. Le panel animé par Priscilla Ananian autour des institutions du savoir en a fourni l’illustration la plus nette.
Autour de la table : Annie Doré-Côté du Cégep du Vieux Montréal, Liza Frulla de l’ITHQ, Luc-Alain Giraldeau de l’INRS, Jean Hamel de l’Institut national de l’image et du son et Louise Richer de l’École nationale de l’humour.
Des institutions très différentes. Mais confrontées à une même question : comment redevenir visibles et accessibles dans l’espace urbain ? Ce qui frappe dans cette démarche, c’est qu’elle ne cherche pas à opposer culture, économie, éducation et tourisme.
Au contraire. Le projet du Quartier latin semble précisément vouloir reconstruire des passerelles entre ces univers. Et cela change profondément la manière de penser le territoire. Le quartier n’est plus uniquement vu comme un secteur commercial ou étudiant. Il devient un espace de circulation des savoirs.
Ce que cette journée révèle réellement
Le plus important n’était peut-être pas sur scène. Ce qui frappait surtout au Centre Pierre-Péladeau, c’était la diversité des acteurs présents : chercheurs, élus, gestionnaires culturels, urbanistes, représentants institutionnels, responsables communautaires, réseaux éducatifs.
Autrement dit : des gens qui ne travaillent pas toujours ensemble. Et c’est probablement cela que ce deuxième Grand Rendez-vous est réellement en train de produire. Un espace de coordination.
Car derrière les concepts, les discussions sur l’UNESCO ou les panels thématiques, une évidence commence à émerger : la relance du Quartier latin ne pourra pas venir d’un seul acteur. Ni de l’UQAM seule. Ni de la Ville. Ni de BAnQ. Ni des commerces. Elle dépendra de la capacité de ces institutions à fonctionner comme un écosystème.
Le 6 mai : un point de bascule ?
L’an dernier, le Grand Rendez-vous du Quartier latin avait surtout permis d’ouvrir une conversation. Cette année, quelque chose semblait plus structuré. Plus assumé.
Les mots utilisés tout au long de la journée — communauté de pratique, apprentissage collectif, circulation, ancrage territorial, patrimoine vivant — montrent que le projet entre progressivement dans une nouvelle phase.
Mais ce qui frappait aussi, en fin de journée, venait de la salle elle-même. Au fil des échanges avec le public, les interventions ont progressivement déplacé la discussion. On ne parlait plus seulement de vision. On parlait d’usage, de CPE, de logement, etc.

Comment faire en sorte que les citoyens se réapproprient réellement le Quartier latin ? Comment reconnecter les étudiants avec le territoire qui les entoure ? Comment éviter que les institutions fonctionnent chacune dans leur corridor ? Comment transformer les intentions en habitudes de fréquentation ? Comment vivre dans le quartier.
Ces questions, parfois très concrètes, ont rappelé une évidence : un quartier n’existe pas uniquement à travers les stratégies qui le concernent. Il existe par les usages quotidiens qu’il produit. Et c’est sans doute le véritable défi qui attend désormais les promoteurs du Quartier latin « apprenant ». Faire en sorte que cette ambition cesse d’être uniquement un récit institutionnel.
Pour devenir une réalité visible dans les rues, les lieux publics, les cafés, les bibliothèques, les salles de spectacle et la vie quotidienne du centre-ville. Le 6 mai n’a donc probablement pas marqué l’aboutissement du projet.
Mais il a peut-être marqué le moment où le Quartier latin a commencé à se penser non plus comme un secteur à relancer, mais comme un territoire capable de redonner une direction culturelle et intellectuelle à une partie du Montréal de demain.
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