Quand on demande à Lovejoyce Amavi de parler de sa vie, il ne voit pas où commencer. Comme si sa vie n’avait pas de genèse. Ce n’est pas une porte qu’on ouvre, et, l’espace d’un clignement, les histoires arrivent à flots. La sienne n’échappe pas au tumulte : elle n’est pas un long fleuve tranquille. L’adolescence à Lomé, l’université, son arrivée au Québec, sa nomination à la tête de l’organisme communautaire Carrefour d’aide aux nouveaux arrivants…


Où mettre le pied dans l’histoire ? Ses yeux fixent le fond de sa tasse de café brûlant, il sirote. Il savoure chaque gorgée. Le café est un art de vivre. Quand il se lève, il prend une tasse sur la route, une deuxième au bureau avant les réunions, une troisième… « Ça nous rend gais, vivants », s’amuse-t-il à dire. Sourire aux lèvres, avec ce style moqueur qu’on connaît bien de lui, il lance : « Moi, j’ai vécu plusieurs vies. »
Si on résume toutes ses vies en un mot : chemin. Notre vie est une affaire de chemin. Où l’on passe, où l’on arrive. Qui ouvre le chemin, et qui le ferme aussi. Quand le chemin est fermé, les rêves peuvent l’ouvrir. Arrivé par le chemin Roxham avec un statut de demandeur d’asile, Lovejoyce Amavi a très vite intégré la société québécoise et est devenu, au fil des hivers, une figure majeure du communautaire et de l’immigration. Il a d’ailleurs publié en 2022 Je n'ai pas choisi de partir : une histoire du chemin Roxham, où il raconte comment il a tracé sa voie. « C'est une histoire de l'immigration que j'ai voulu écrire. Mon histoire. À la fois pour raconter le périple particulier du célèbre chemin Roxham que beaucoup de migrants vers le Québec ont connu depuis 2017, mais aussi pour dresser mon expérience de l'immigration. » Ce livre est une histoire d’ailleurs. Pourquoi partir ? Qu’est-ce que la vie a fait de nous ? Une écriture fluide, sensible, presque nue.
Pour l’amour de l’autre
Du Togo, son pays d’origine, à Paris, en passant par les États-Unis jusqu’au Québec où il est installé, Lovejoyce a toujours été un homme d’initiative, de rencontre et de réconciliation. Il faut vivre pour laisser des traces, ouvrir des portes. « J’essaie de démontrer avec mon expérience, mon parcours, mes propos et mes écrits qu’on peut se dépasser et œuvrer à plus de paix et de justice dans le monde. Les leviers du changement doivent changer de mains, doivent surtout changer demain. » Un an après son installation, il s’est engagé auprès des personnes aînées à Longueuil avec la campagne Engagez-vous pour les aînés et a animé l’émission télévisée La Parole aux aînés sur Télévision Rive-Sud, en 2018 et 2019. Il écoutait, relayait, il faisait exister ces voix.
Il faut chaque fois se poser la question : Que puis-je faire ? Quelle est ma contribution ? Que puis-je apporter ? La moindre des contributions reste une contribution. - Lovejoyce Amavi
Il rappelle que le bonheur naît des petits riens du quotidien, qu’il n’est qu’un festin de miettes, et qu’en apportant les siennes à la table, on en fait un vrai festin. « J’ai aussi présidé le Journal communautaire de la Rive-Sud, Point Sud, et je siège au conseil interculturel de la Ville de Longueuil. Je défends le dialogue, l’inclusion, la participation. Je crois aux rencontres, aux ponts qu’on construit entre les cœurs. Je crois que chaque petite action peut changer un destin, une vie. Voilà pourquoi je me donne corps et âme, au communautaire, depuis toujours. »
Aux croisements du monde
Prendre sa place et y laisser sa trace a toujours été son objectif. En février 2025, huit ans après son arrivée, il est nommé à la tête du Carrefour d’aide aux nouveaux arrivants (CANA), un organisme dont la mission est de faciliter l’intégration sociale, économique et culturelle des personnes immigrantes et réfugiées. Le CANA compte plus d’une vingtaine d’employés. « J’ai commencé par siéger au conseil d’administration du Carrefour d’aide aux nouveaux arrivants avant d’être nommé directeur. Ces expériences en tant que bénévole m’ont appris que nos parcours, nos expériences peuvent servir à bâtir quelque chose de véritablement dynamique. Aujourd’hui, toute société occidentale a besoin d’intégration et d’immigration. »

Mon ambition en tant que directeur du Carrefour d’aide aux nouveaux arrivants est que chaque personne, quelle que soit son origine, trouve ici sa place, se sente entendue et puisse contribuer pleinement à une société juste et inclusive.
Auteur, publiciste, homme de radio, chroniqueur, l’homme qui a travaillé pendant vingt ans dans la communication se dit motivé. « Chaque jour, je me lève avec la même énergie : celle de créer des ponts, de rassembler des talents et d’offrir à chacun la possibilité de prendre sa place et de briller au sein de notre société. »
Fleurir les rêves
Une enfance nourrie de rêves et d’une soif constante de découverte. Né à Lomé, au Togo, il a grandi au bord de l’océan Atlantique dans un quartier populaire avec son père, journaliste. Il embrassait la mer avec son regard. Il avait toujours des rêves infinis. Il se réfugiait dans la poésie. Rêvait les yeux grands ouverts devant Rimbaud, Verlaine… Une façon intime de parcourir le monde et l’imaginaire. « Mon enfance est similaire à celle de tous les enfants d’Afrique de l’Ouest. J’ai grandi dans un village où la bienveillance se lisait dans les regards, se sentait dans les cœurs et se manifestait dans les gestes. J’ai été éduqué par tout le quartier, car mon père, journaliste passionné, voyageait beaucoup. Très tôt, j’ai appris à être responsable de moi-même. »
Grandir entouré de bienveillance lui a appris à voir le potentiel en chaque personne et à valoriser la force des liens humains. « Cette liberté précoce et cette confiance m’ont poussé à toujours créer, agir et m’engager avec détermination dans la vie. » Il obtient son bac à peine âgé de seize ans, poursuit ses études en communication multimédia à l’université de Lomé, tandis que son esprit s’ouvre au monde. Très vite, il se plonge dans les médias, travaille comme publiciste et parcourt les salles en animant conférences et ateliers sur la communication, la publicité et l’art oratoire pour la jeunesse de son pays.
Durant ces engagements sociaux, il a travaillé pour le palais de la présidence comme conseiller en communication. « Au Togo, j’ai initié de nombreuses activités pour réfléchir avec la jeunesse sur l’avenir du pays, comme le Forum Solidaire. À plusieurs reprises, j’ai été contraint de quitter mon pays, persécuté par le gouvernement, notamment après un voyage aux États-Unis. En 2016, je suis parti, mais jamais de mon plein gré. »
Il a bravé les étapes. Souvent, on le croise dans ce café de Longueuil, dans les activités communautaires. Il aime discuter de religion, d’immigration, de géopolitique et surtout du Québec. Son rire est contagieux, toujours bien sapé. Derrière ce sourire et cette curiosité, il vit pour tendre la main : « Toutes ces vies que j’ai vécues ne sont pas pour moi, mais pour ceux que je croise et touche, discrètement. »

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