Née à Besançon, en Franche-Comté, Laurence Dechassey a longtemps dessiné des personnages avant de se retrouver en première ligne d'une campagne consulaire. Élue cette année à Montréal, elle défend une autre manière d'exercer ce mandat, fondée sur le collectif et l'ouverture à la société civile.


"Je me sentais mieux ici qu'en France"
Avant la politique, il y a eu le dessin.
Née à Besançon, Laurence Dechassey grandit avec un rêve d'enfant : travailler un jour dans le dessin animé. Elle suit une formation spécialisée, apprend le storyboard, la création de personnages, les décors, les mouvements, cette précision du trait qui permet à un personnage de rester le même d'une image à l'autre.
Le Québec arrive d'abord par des séjours, puis par un stage. En 1999, elle franchit l'Atlantique et choisit Montréal. "Je me sentais mieux ici qu'en France", résume-t-elle. Elle y construit sa vie et sa carrière d'illustratrice jeunesse, entre albums, projets scolaires et collaborations avec des éditeurs.
Une artiste face à l'intelligence artificielle
Son engagement ne naît pas dans les institutions. Il vient d'abord du métier.
Depuis l'automne dernier, Laurence Dechassey s'implique dans le Regroupement pour l'art humain (RAH), formé par des illustrateurs et artistes du Québec préoccupés par l'essor de l'intelligence artificielle générative. Leur combat : que l'argent public destiné à soutenir l'édition ne serve pas à financer des œuvres produites par des machines au détriment des artistes.

Pour elle, la question dépasse la défense d'une profession. Elle touche à la culture elle-même.
"Une machine ne peut pas donner les émotions d'un être humain"
Dans son regard, l'art n'est pas seulement un secteur économique. Il est une façon de raconter une société, de transmettre une mémoire, d'habiter un territoire.

L'engagement politique comme prolongement
Longtemps, Laurence ignore même qu'elle peut voter depuis l'étranger. La naissance de ses deux filles change son rapport au monde.
"Quand on a des enfants, on se projette vers l'avenir. On veut qu'ils vivent dans un monde plus juste, où la planète sera encore habitable."
Face aux inégalités sociales et aux inquiétudes environnementales qu'elle voit grandir, Laurence décide de transformer son indignation en engagement politique. Elle rejoint alors La France insoumise, dont elle anime aujourd'hui le groupe d'action à Montréal. Mais lorsqu'elle parle de son engagement, elle insiste moins sur l'étiquette que sur le passage à l'action.
"Au lieu d'être en colère, je vais utiliser cette colère dans l'action."
En 2022, elle figure déjà sur une liste consulaire. Cette fois, elle en prend la tête. Passée d'un seul élu à cinq dans la circonscription Montréal-Moncton-Halifax, sa liste signe l'une des principales progressions du scrutin. Un résultat qu'elle attribue à une campagne plus politique, plus visible et plus incarnée.
Une liste construite pour faire entendre d'autres voix
L’élue assume son ancrage à gauche, mais refuse de réduire sa liste à un simple alignement partisan.
Autour d'elle, elle dit avoir voulu rassembler des militants, des écologistes, des personnalités issues de la société civile, des citoyens engagés contre le racisme, les discriminations ou pour la justice sociale. Chacun devait porter une expérience, un combat, une parole propre.
"Je ne peux pas parler à la place de quelqu'un qui subit le racisme. Je voulais qu'on entende ces voix-là."
Parmi les cinq élus figure notamment Sarah Patier, engagée contre les discriminations et dont nous avons récemment dressé le portrait. Pour Laurence Dechassey, sa présence parmi les premiers de liste illustre ce qu'elle voulait construire : une équipe où chacun parle de ce qu'il connaît et porte son propre combat.

L'ambiguïté d'un mandat consultatif, mais politique
Le conseil consulaire reste pourtant une institution paradoxale.
Les conseillers consulaires représentent les Français établis hors de France auprès du consulat. Ils sont consultés sur les bourses scolaires, l'aide sociale, la sécurité, l'emploi ou la vie associative. Mais leur pouvoir demeure limité : ils donnent des avis, sans toujours peser sur les décisions finales.
"On nous demande notre avis, mais il reste consultatif. C'est frustrant."
L'ambiguïté est là. Ces élus disposent de peu de pouvoir direct, mais ils ne sont pas seulement des relais administratifs. Ils font aussi partie des grands électeurs chargés d'élire les sénateurs représentant les Français établis hors de France. Pour Laurence, cette dimension rend impossible de présenter le mandat consulaire comme une fonction neutre.
"On élit quand même des sénateurs. Donc c'est politique."
Elle souhaite désormais réfléchir à des groupes de travail thématiques, capables d'associer les membres de sa liste et, plus largement, des citoyens de la communauté française locale.
Un mandat collectif plutôt qu'un siège personnel
C'est sans doute l'idée qui distingue le plus la conception que Laurence Dechassey se fait de son mandat.
Au-delà des cinq conseillers élus, elle souhaite associer durablement l'ensemble des candidats de sa liste aux réflexions et aux travaux du conseil consulaire. Réunions, échanges d'informations, préparation des dossiers : chacun serait invité à contribuer afin que le mandat demeure véritablement collectif.
Dans cette logique, elle défend également le principe d'un mandat tournant. Le fonctionnement est simple : un conseiller consulaire peut démissionner en cours de mandat et le candidat suivant sur la liste devient automatiquement élu pour la durée restante. Laurence Dechassey envisage ainsi qu'après quelques années de mandat — par exemple à mi-parcours — certains élus cèdent volontairement leur siège afin de permettre à d'autres membres de la liste de siéger à leur tour.
Elle cite notamment l'exemple d'une liste en Argentine qui a déjà appliqué ce principe.
« Je ne suis pas là pour le poste. Je suis là pour défendre une cause. »
Pour cette illustratrice devenue élue, l'objectif n'est pas de conserver un siège pendant six ans, mais de faire entrer davantage de citoyens dans les institutions et de transmettre progressivement l'expérience acquise. Cette vision s'inscrit dans la continuité de sa campagne, construite autour d'une équipe davantage que d'individualités.

Faire entrer les citoyens dans les institutions
Laurence ne cherche pas à gommer son profil atypique. Au contraire, elle en fait presque un argument démocratique.
"Je voulais montrer qu'on n'a pas besoin d'avoir fait Sciences Po pour s'engager."
Illustratrice jeunesse, mère de deux filles aujourd'hui âgées de 16 et 20 ans, Laurence Dechassey n'est pas issue du monde politique. C'est précisément ce qu'elle revendique. Pour elle, les institutions gagnent à accueillir celles et ceux qui n'étaient pas destinés à y entrer. À ses yeux, c'est aussi ainsi que se dessine la démocratie.
Dans son atelier comme au conseil consulaire, elle défend finalement la même chose : la place de l'humain, la valeur des voix singulières, la nécessité de ne pas laisser les autres décider seuls de ce qui nous concerne.
Pour Laurence Dechassey, la politique commence peut-être là : dans le refus de rester spectatrice.
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