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Jeu risqué : laisser tomber pour mieux grandir

Depuis décembre, les recommandations encadrant les buttes de neige dans les écoles québécoises relancent le débat sur les « jeux risqués ». Le 11 février, dans le cadre des conférences Cœur des sciences, l’UQAM donnait la parole à la pédiatre Dre Émilie Beaulieu, auteure principale des recommandations de la Société canadienne de pédiatrie sur le jeu risqué extérieur (janvier 2024), venue présenter les données scientifiques qui interrogent l’obsession du risque zéro.

Dre Émilie Beaulieu, pédiatre et chercheuse au CHU de QuébecDre Émilie Beaulieu, pédiatre et chercheuse au CHU de Québec
Dre Émilie Beaulieu, pédiatre et chercheuse au CHU de Québec - Photo YouTube
Écrit par Astrid David de Vignerte
Publié le 18 février 2026, mis à jour le 19 février 2026

 

 

Dans une cour d’école montréalaise, une butte de neige peut devenir en quelques minutes un sommet à conquérir. On y grimpe, on y glisse, on s’y défie. Depuis décembre pourtant, ces reliefs hivernaux sont déconseillés dans les écoles québécoises.

« Un petit peu avant les fêtes, nous avons appris qu’il y avait de nouvelles directives concernant les buttes de neige dans les écoles », rappelle Stéphane Chaix en ouverture de la conférence organisée à Montréal avec le soutien du ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie du Québec. Depuis les années 1990, le jeu des enfants s’est transformé. Moins de liberté, davantage d’activités organisées, plus d’écrans. La performance et l’encadrement ont progressivement remplacé l’exploration spontanée.

Mais cette culture de la prévention s’est étendue aux blessures mineures. Résultat : une intolérance croissante au risque. Or, « le jeu risqué extérieur est essentiel pour le développement de l’enfant », affirme Dre Émilie Beaulieu, pédiatre et chercheuse au CHU de Québec–Université Laval, auteure principale des recommandations 2024 de la Société canadienne de pédiatrie.
 

Le développement sain de l’enfant par le jeu risqué extérieur

 

Buttes de neige : recommandations contestées
Les règles encadrant les buttes de neige ne viennent pas directement du gouvernement, mais de l’Union réciproque d’assurance scolaire du Québec (URASQ). Émises en mai 2025 et relayées le 16 décembre par les centres de services scolaires, elles fixent des normes strictes (hauteur maximale de 3 m, pente modérée, zones distinctes, inspections quotidiennes).

Jugées difficiles à appliquer par la Fédération québécoise des directions d’établissement (FQDE), ces recommandations ont suscité la controverse. La ministre de l’Éducation, Sonia LeBel, a appelé à faire preuve de « gros bon sens » dans leur mise en œuvre.




 

Des bénéfices mesurables

Le terme peut inquiéter. Pourtant, le “jeu risqué” est un concept scientifique étudié depuis plus de 25 ans, notamment par la chercheuse norvégienne Ellen Beate Hansen Sandseter.

Il désigne des activités stimulantes où l’enfant est confronté à une incertitude : grimper en hauteur, aller vite, se chamailler, manipuler des éléments naturels, disparaître temporairement du regard adulte.

Oui, des blessures peuvent survenir. Mais les données canadiennes montrent qu’elles sont majoritairement mineures : égratignures, ecchymoses, fractures légères. Entre 2011 et 2023, grimper à un arbre représentait « 195 blessures pour 100 000 enfants, contre 4 296 pour le soccer ».

Les bénéfices, eux, sont nombreux : « meilleure santé cardiovasculaire ; développement cognitif par essais-erreurs ; apprentissage du consentement et gestion des conflits ; diminution de l’hyperactivité et des troubles comportementaux et meilleure régulation des émotions », détaille la pédiatre.

Une étude australienne menée auprès de 840 élèves a même montré qu’ajouter une butte dans une cour d’école augmentait les chamailleries… mais diminuait les conflits nécessitant l’intervention d’un adulte.

 

Risque ne veut pas dire danger

La confusion est fréquente. « Un danger est une situation que l’enfant ne peut pas évaluer », rappelle Émilie Beaulieu, comme « la circulation routière ou le courant d’une rivière ».

Un risque, lui, est perçu par l’enfant : “Si je monte plus haut, est-ce que je peux retomber sur mes pieds ?”

Le rôle de l’adulte n’est donc pas d’éliminer tous les risques, mais de retirer les dangers. Autrement dit : « créer un environnement sécuritaire permettant une prise de risque adaptée au stade de développement de l’enfant».

Des outils d’évaluation “risques-bénéfices”, développés notamment par la chercheuse Mariana Brussoni, aident les écoles et les parents à analyser les situations de façon dynamique : âge des enfants, tempérament, contexte, saison.

 

Des pistes concrètes pour les milieux éducatifs

En milieu scolaire, cela passe par une réflexion collective : nommer les valeurs éducatives, discuter avec les parents, aménager des zones adaptées — y compris pour les jeux de chamaille — et ajuster l’encadrement selon le groupe.

La crainte des poursuites judiciaires est souvent évoquée par les directions d’établissement. Pourtant, la dernière réclamation majeure au Canada remonte à 2015, en Colombie-Britannique. Elle a été rejetée : « Certaines blessures peuvent survenir sans qu’une faute soit établie. Permettre une prise de risque appropriée n’est pas de la négligence. »

À noter également : « les directives concernant les buttes de neige étaient des recommandations, et non des obligations », précise Dre Émilie Beaulieu, citant les communications gouvernementales de décembre dernier.


 

Recadrer notre perception du risque

Dans une société où l’exposition au danger est de moins en moins tolérée, l’incertitude fait pourtant partie du monde. Les enfants d’aujourd’hui grandiront dans des environnements complexes, imprévisibles, exigeants.

Apprendre à évaluer un risque, à tomber, à recommencer, pourrait bien être l’une des meilleures protections à long terme.

À Montréal, où les hivers transforment naturellement les cours d’école en terrains d’aventure, la question dépasse la simple butte de neige. Elle interroge notre rapport collectif à l’enfance : Prévenir les blessures graves, oui. Mais faut-il supprimer toute égratignure, à tout prix ?

 

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