Édition internationale

Au FFPE, l'IA divise le cinéma sans faire taire le dialogue

Après la cérémonie d'ouverture, le Festival de films pour l'environnement (FFPE) a choisi de prolonger la réflexion avec une conférence consacrée à l'intelligence artificielle. Réalisateur, producteur et professeur de cinéma à l'Université Laval, Jeremy Peter Allen a présenté plusieurs courts métrages réalisés avec ou grâce à l'IA avant d'ouvrir un débat nourri sur ses conséquences artistiques, sociales et environnementales.

Image d'un court-métrage IA présenté au FFPEImage d'un court-métrage IA présenté au FFPE
Jeremy Peter Allen illustre sa conférence en analysant des extraits de films qui interrogent la place de l'intelligence artificielle dans la création cinématographique. Photo LPJ
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 7 août 2026

 

 

Une révolution qui est déjà en marche

Le premier film est projeté avant même les présentations. Quelques minutes suffisent pour plonger la salle dans un univers où les frontières entre images réelles et images générées deviennent difficiles à distinguer. Jeremy Peter Allen pose immédiatement le cadre.

« On est rendu à un point de bascule »

Depuis une trentaine d'années, les effets numériques ont progressivement transformé le cinéma. Mais, selon lui, l'intelligence artificielle marque une rupture d'une autre ampleur. Pour la première fois, une seule personne peut produire des images capables de rivaliser avec certaines productions professionnelles.

« On arrive à un point où ça commence à devenir vraiment difficile de faire la différence entre une image tournée pour de vrai et une image générée »

Pour ce cinéaste qui réalise des films depuis plus de trente-cinq ans, cette évolution n'est ni entièrement enthousiasmante ni entièrement inquiétante. Elle est désormais incontournable.

 

L'environnement ne s'arrête pas au générique

Dans un festival consacré à l'environnement, la question de l'empreinte écologique s'impose naturellement.

Jeremy Peter Allen rappelle que les images produites par l'intelligence artificielle ne naissent pas de nulle part. Derrière chaque requête se cachent des centres de données, une consommation importante d'électricité et des infrastructures énergivores.

 

Jeremy Peter Allen
Jeremy Peter Allen a invité le public à réfléchir à l'avenir du cinéma face à l'IA.

 

Mais il invite également à regarder le problème dans son ensemble. Le cinéma traditionnel possède lui aussi une empreinte carbone considérable : déplacements des équipes, construction de décors, transport du matériel, hébergement, consommation énergétique des tournages.

Certaines utilisations de l'IA pourraient même, dans des cas précis, réduire ces impacts en évitant des tournages complexes. La question n'est donc pas simplement de savoir si l'intelligence artificielle pollue.

Elle consiste à comparer les différentes façons de produire un film et à mesurer leurs conséquences réelles.

 

 

Le véritable débat est humain

Très vite, la discussion dépasse la seule question environnementale. Les inquiétudes se déplacent vers les métiers du cinéma.

Que deviendront les décorateurs, les animateurs, les doubleurs ou certains techniciens si des outils permettent de produire davantage avec moins de personnes ?

Jeremy Peter Allen ne minimise pas ces préoccupations. Il rappelle les grèves des scénaristes et des acteurs à Hollywood, les prises de position des syndicats et la méfiance qui demeure très forte dans une partie de la profession. Pour autant, il refuse les réponses simplistes.

L'intelligence artificielle, dit-il, peut aussi ouvrir des possibilités inédites à des créateurs qui ne disposent ni des budgets ni des réseaux nécessaires pour produire leurs films.

Tout au long de la soirée, il illustre cette idée en présentant plusieurs œuvres réalisées par ses étudiants ainsi que des créations mêlant prises de vue réelles et séquences générées par IA. Dans tous les cas, l'outil n'est pas présenté comme une fin en soi, mais comme un moyen au service d'une intention artistique.

 

 

Une salle qui se transforme en forum

L'un des moments les plus riches de la soirée naît des échanges avec le public. Réalisateurs, documentaristes, artistes, militants écologistes ou simples spectateurs prennent successivement la parole. Les avis divergent.

Certains voient dans l'IA un formidable outil documentaire, capable de redonner vie à des archives ou de rendre accessibles des productions jusque-là impossibles.

D'autres s'inquiètent d'une technologie susceptible d'effacer progressivement certains métiers ou d'appauvrir la créativité.

Un spectateur compare même cette évolution à l'arrivée du GPS : un outil extraordinairement pratique, mais qui a progressivement fait perdre à beaucoup leur sens de l'orientation. Jeremy Peter Allen ne cherche jamais à imposer une conclusion. « On ne les a pas, les réponses », reconnaît-il à plusieurs reprises.

L'objectif de la soirée n'est pas de convaincre, mais de permettre aux différentes sensibilités de se rencontrer.

 

 

Quand le cinéma répond au cinéma

Pour conclure la soirée, Jeremy Peter Allen choisit de projeter Sinuca de Bico (Cornered), court métrage du réalisateur brésilien Odair Faleco, récompensé notamment comme meilleur film IA au Festival international du film fantastique de Bucheon, en Corée du Sud, ainsi qu'au Cinema Shift au Canada.

Le choix est particulièrement éclairant. Le film raconte l'histoire de Bruno, un créatif brésilien dont le travail est progressivement fragilisé par l'intelligence artificielle. Menacé de perdre son emploi, écrasé par une vie précaire et une ville qui semble le dévorer, il découvre finalement que cette même technologie peut lui permettre de réaliser le film qu'il rêvait de faire.

Mais ce que découvre le spectateur après la projection ajoute une dimension supplémentaire : Sinuca de Bico a lui-même été entièrement réalisé grâce à l'intelligence artificielle.

Nous ne sommes plus seulement devant une œuvre qui parle de l'IA. Nous sommes devant une œuvre qui incarne son propre propos.

 

 

Le cinéma affectionne depuis toujours la mise en abyme : ces films qui parlent du cinéma, ces récits où la création devient elle-même le sujet du récit. Ici, l'exercice est poussé un cran plus loin. Le film défend l'idée que l'IA peut devenir un outil d'émancipation pour des créateurs qui n'auraient jamais eu accès à la production cinématographique... et il le démontre par sa propre existence. Cette première mise en abyme en appelle une seconde.

Car Jeremy Peter Allen termine précisément une conférence consacrée aux promesses et aux dangers de l'intelligence artificielle en projetant un film qui oblige le public à dépasser les positions de principe. Après près de deux heures de discussions sur les risques environnementaux, les droits d'auteur, les emplois menacés et les possibilités créatives, il ne conclut ni par une démonstration technique ni par une prise de position militante.

Il laisse un film poser, à sa place, la question essentielle. Peut-on condamner un outil lorsqu'il devient aussi le moyen de donner une voix à ceux qui en étaient privés ?

Cette conclusion, toute en retenue, résume peut-être mieux que n'importe quel discours l'esprit de la soirée. En choisissant de laisser le cinéma répondre au cinéma, Jeremy Peter Allen a fait preuve d'une remarquable maîtrise des non-dits. Il n'a pas cherché à imposer une réponse. Il a offert au public une œuvre qui, par sa seule existence, prolongeait le débat bien après la dernière image.

 

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.