Comment assurer la présence des contenus culturels francophones dans un monde où les recommandations sont de plus en plus produites par l'intelligence artificielle ? C'est la question qui a guidé les travaux du Comité-conseil sur la découvrabilité des contenus culturels, dont le second rapport a été rendu public le 17 juin à Québec. Intitulé La souveraineté culturelle du Québec à l'ère de l'intelligence artificielle, le document formule une trentaine de recommandations et appelle les décideurs à agir rapidement pour éviter que les outils d'IA ne deviennent les nouveaux intermédiaires exclusifs de l'accès à la culture.


« Résister »
Pour Louise Beaudoin, ancienne ministre de la Culture et des Relations internationales et membre du comité, le défi a changé d'échelle depuis le premier rapport publié en 2024
« Ce qu'on a écrit et recommandé dans le premier rapport demeure pertinent et nécessaire, mais insuffisant »
À l'époque, les préoccupations portaient principalement sur la découvrabilité des contenus francophones sur les plateformes numériques. Aujourd'hui, l'intelligence artificielle bouleverse également la création, la production, la recommandation et l'accès aux œuvres culturelles.
Face à cette transformation, Louise Beaudoin estime que le Québec ne peut se permettre l'inaction. « Notre culture ne peut vivre et se déployer dans le monde d'aujourd'hui sans politiques publiques audacieuses, ambitieuses, volontaristes. »
Puis elle résume l'esprit du rapport en un mot : « Résister. »
Une loi adoptée, mais un travail loin d'être terminé
Les auteurs soulignent que le Québec a tout de même franchi une étape importante avec l'adoption, en décembre 2025, de la Loi sur la découvrabilité des contenus culturels francophones dans l'environnement numérique.
Pour Véronique Guèvremont, professeure à l'Université Laval et titulaire de la Chaire UNESCO sur la diversité des expressions culturelles, cette loi constitue une avancée majeure. Mais elle prévient que son efficacité dépendra désormais de sa mise en œuvre.
Le gouvernement devra notamment définir précisément les contenus visés, enregistrer les plateformes concernées et préciser les obligations qui leur seront imposées en matière de visibilité et de découvrabilité. « L'adoption de cette loi n'est qu'une première étape », rappelle-t-elle.
Le comité recommande également la création de mécanismes permanents permettant de mesurer concrètement la présence des contenus culturels francophones dans l'environnement numérique.
L'enjeu stratégique des données
Au fil de la présentation, un thème est revenu de manière récurrente : la donnée. Car derrière chaque recommandation culturelle se cache désormais une question technologique.
Qui possède les données ? Qui les analyse ? Qui décide ce qui sera recommandé à l'utilisateur ?
Pour les auteurs du rapport, la capacité du Québec à comprendre les usages culturels numériques devient une condition essentielle à l'élaboration de politiques publiques efficaces.
Patrick Taillon, professeur de droit à l'Université Laval et membre du comité, estime que le Québec doit renforcer sa capacité à collecter, analyser et utiliser ses propres données culturelles afin de mieux comprendre les comportements des citoyens dans l'environnement numérique.
Cette réflexion rejoint plusieurs initiatives déjà en développement au Québec.
Des solutions québécoises déjà en émergence
Si le rapport appelle à l'action des gouvernements, certains acteurs tentent déjà de construire des alternatives. C'est notamment le cas de DataCoopCulture, qui travaille sur une gouvernance collective des données culturelles, et de OuiTogether, une plateforme développée à Montréal sous la direction du chercheur Brice Armel Simeu à partir des travaux du LATICCE de l'UQAM.
Découvrabilité : le Québec ouvre un chantier pour toute la Francophonie
Leur point commun est de considérer que la découvrabilité ne se limite pas à la visibilité des contenus.
Elle dépend aussi de la capacité des communautés à conserver une maîtrise sur les données qui permettent aux algorithmes de recommander ces contenus.
Alors que le modèle dominant des grandes plateformes repose sur l'appropriation et la monétisation des données d'usage, ces initiatives explorent des approches où la donnée demeure au service des créateurs, des institutions culturelles et des collectivités.
Une vision qui rejoint directement plusieurs constats formulés dans le rapport.
Ottawa critiqué
Le comité se montre également sévère envers le gouvernement fédéral. Patrick Taillon estime que les ambitions affichées à Ottawa ne se sont pas traduites par des résultats concrets en matière de découvrabilité.
Il rappelle que plusieurs réformes annoncées depuis des années tardent à produire des effets tangibles, notamment dans le dossier de la diffusion en ligne. Selon lui, le Québec ne peut plus attendre que le gouvernement fédéral règle seul ces questions.
Il doit continuer à exercer pleinement ses compétences culturelles dans l'univers numérique tout en demeurant vigilant face aux risques de centralisation.
Miser sur la Francophonie
L'autre grand axe du rapport concerne les alliances internationales.
Les auteurs estiment qu'aucun État francophone ne dispose seul du poids nécessaire pour influencer l'évolution des géants du numérique et des systèmes d'intelligence artificielle.
Conversation Francophone : la question qui change tout
Ils appellent donc à renforcer les collaborations avec la France, l'Organisation internationale de la Francophonie, l'UNESCO, mais aussi avec les espaces hispanophone, lusophone et africain.
Selon Clément Duhaime, ancien administrateur de l'Organisation internationale de la Francophonie, les progrès réalisés depuis deux ans démontrent déjà la capacité de la Francophonie à se mobiliser sur ces questions.
La découvrabilité figure désormais dans plusieurs engagements internationaux et les enjeux liés à l'intelligence artificielle prennent une place croissante dans les discussions entre États.
Une feuille de route pour la prochaine décennie
Parmi les recommandations du rapport figure l'organisation d'un grand sommet sur l'avenir de la culture québécoise à l'ère du numérique dans l'année suivant les prochaines élections québécoises.
L'objectif serait de réunir gouvernements, chercheurs, créateurs, institutions culturelles, partenaires internationaux et citoyens afin de définir une stratégie commune. Car pour les auteurs, la souveraineté culturelle ne pourra plus être pensée uniquement à travers les lois ou les négociations diplomatiques.
Elle passera aussi par la capacité du Québec à développer ses propres infrastructures numériques, à mieux maîtriser ses données culturelles et à faire entendre sa voix dans les systèmes d'intelligence artificielle qui façonneront l'accès à la culture de demain.
Un chantier qui ne fait probablement que commencer.
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