Édition internationale

Comment TikTok et les réseaux sociaux réinventent-ils l'indépendantisme québécois ?

À travers quinze entretiens réalisés auprès de militants souverainistes, un étudiant français de Sciences Po Lille a cherché à comprendre pourquoi l'idée d'indépendance semble retrouver un écho auprès d'une partie de la jeunesse québécoise. Son mémoire ne porte pas sur les chances d'un futur référendum, mais sur un phénomène plus discret : la manière dont les réseaux sociaux transforment les codes, les visages et les modes de mobilisation du mouvement souverainiste.

Nathan GutmanNathan Gutman
Étudiant à Sciences Po Lille, Nathan Gutman a choisi le Québec comme terrain d'étude pour son mémoire sur le souverainisme à l'ère numérique. - Phtot Courtoisie
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 9 juin 2026

 

 

Quand Nathan Gutman arrive à Montréal à 18 ans pour poursuivre ses études, il connaît peu de choses du Québec. Comme beaucoup de Français, il sait qu'il existe une histoire particulière entre la province et le reste du Canada, mais sans véritablement en mesurer les nuances.

Quelques années plus tard, cet étudiant en sciences politiques et sociologie du numérique à Sciences Po Lille consacre pourtant son mémoire de recherche à un sujet qui continue de diviser et de passionner : l'avenir du mouvement indépendantiste québécois.

Son travail, intitulé Vers un indépendantisme québécois 2.0 ?, ne cherche pas à savoir si le Québec deviendra un jour un pays. Il tente plutôt de comprendre comment les réseaux sociaux, TikTok, Instagram ou YouTube transforment la manière dont l'idée indépendantiste circule, se transmet et recrute de nouveaux militants.

 

Une surprise venue des réseaux sociaux

L'origine de la recherche remonte à un constat qui intrigue l’auteur. À l'été 2025, plusieurs reportages de Radio-Canada consacrés à la Saint-Jean-Baptiste et à la montée de nouvelles figures souverainistes sur Internet attirent son attention. Parmi elles, le rappeur Kinji00, jeune artiste qui mélange français, anglais, culture web et revendications indépendantistes.

« On entendait souvent dire que l'indépendantisme était un vieux mouvement conservateur. Pourtant, sur les réseaux sociaux, je voyais apparaître quelque chose qui semblait aller complètement à contre-courant », explique-t-il.

Simple effet de mode ? Retour durable de la question nationale chez les jeunes ? Ou conséquence directe des nouvelles plateformes numériques ?

La question devient rapidement le point de départ de son mémoire.

 

Quinze entretiens pour comprendre une génération

Pour dépasser les impressions, Nathan Gutman réalise quinze entretiens approfondis avec des militants souverainistes. Deux appartiennent à la génération référendaire. Les treize autres ont entre 21 et 30 ans et gravitent autour des Organisations unies pour l'indépendance du Québec (OUI Québec), une organisation citoyenne devenue l'un des principaux lieux de rassemblement des jeunes indépendantistes.

Ce qui le frappe rapidement, c'est que la défense du français n'arrive pas toujours en tête des motivations.

« Je m'attendais à entendre principalement parler de langue ou de culture. Bien sûr ces thèmes restent présents, mais beaucoup de jeunes me parlaient d'abord de démocratie, d'écologie, de redistribution du pouvoir ou encore de proximité entre les citoyens et les institutions. »

Pour plusieurs de ses interlocuteurs, l'indépendance apparaît autant comme une fin en soi que comme un moyen de construire un modèle de société différent.

 

La fin des grands chefs

L'une des conclusions centrales du mémoire concerne la transformation du leadership souverainiste. À l'époque des référendums, le mouvement s'organisait largement autour du Parti québécois et de grandes figures comme René Lévesque.

Aujourd'hui, estime Nathan Gutman, les réseaux sociaux rendent beaucoup plus difficile l'émergence d'un leader capable de rassembler tout le monde.

« À l'époque, tout le monde regardait essentiellement les mêmes émissions, les mêmes débats, les mêmes personnalités. Aujourd'hui, chacun consomme un contenu différent. Les algorithmes fragmentent les audiences. »

Cette fragmentation favorise l'apparition d'une multitude d'influenceurs, créateurs de contenu, artistes, militants ou vulgarisateurs qui portent chacun une facette particulière du projet souverainiste. Le mouvement devient moins centralisé et plus éclaté.

 

Un souverainisme plus émotionnel et plus visuel

Le mémoire met également en lumière une transformation du langage politique lui-même. Là où l'indépendantisme s'exprimait traditionnellement à travers de longs discours, des essais ou des débats intellectuels, les nouvelles générations utilisent davantage les codes de la vidéo courte, de la musique, des symboles visuels et des références culturelles.

« Les réseaux sociaux permettent de réduire le coût d'entrée dans le mouvement. Des personnes qui ne seraient peut-être jamais arrivées par les canaux plus traditionnels peuvent s'y intéresser à travers la musique, les images ou la culture populaire. Cela ne remplace pas les débats intellectuels qui ont toujours caractérisé l'indépendantisme québécois, mais cela élargit le nombre de personnes qui peuvent y participer. », observe l’auteur.

 

 

Selon lui, cette évolution permet à des figures comme Kinji00 d'occuper une place importante dans l'imaginaire souverainiste contemporain sans nécessairement emprunter les formes classiques du militantisme.

 

Le numérique ne remplace pas le terrain

Pour autant, Nathan Gutman refuse toute lecture technologique simpliste. L'une des conclusions majeures de son travail est que les réseaux sociaux ne suffisent pas à créer un mouvement politique durable.

« Les plateformes permettent de créer des liens faibles. Elles facilitent les premiers contacts, la découverte d'une idée, l'intérêt pour une cause. Mais l'engagement profond continue de se construire dans les rencontres en personne. »

Autrement dit, Internet attire, rassemble et diffuse. Le militantisme, lui, continue de se construire autour d'événements, de discussions, de réseaux humains et d'expériences vécues.

L’auteur reprend d'ailleurs une expression utilisée dans les travaux de Geneviève Côté et Philippe de Grosbois sur le Printemps érable de 2012 : le numérique agit comme un « catalyseur ». Il amplifie une dynamique existante sans la créer lui-même.

 

Le regard d'un Français

Au-delà de la recherche universitaire, l'expérience a profondément marqué Nathan Gutman. Sans se revendiquer souverainiste lui-même, il dit avoir découvert derrière le débat constitutionnel des préoccupations qui résonnent bien au-delà du Québec.

« Beaucoup de jeunes me parlaient de démocratie, d'écologie, de proximité du pouvoir. Ce sont des questions auxquelles beaucoup de jeunes Français peuvent aussi s'identifier. »

Son mémoire s'intéresse au Québec, mais les mécanismes qu'il décrit dépassent largement la question nationale.

Comment les réseaux sociaux transforment-ils les mouvements politiques ? Comment une génération se mobilise-t-elle aujourd'hui ? Pourquoi certains discours deviennent-ils viraux alors que d'autres disparaissent ? Autant de questions qui concernent désormais l'ensemble des démocraties occidentales.

Et si le Québec servait aujourd'hui de laboratoire pour observer ces transformations ? Voilà peut-être la réflexion la plus stimulante que laisse derrière lui ce jeune chercheur français.

 

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