Dans les salons de l’hôtel de ville, les Prix de la langue française ont mis à l’honneur, le 8 septembre, celles et ceux qui transmettent, font rayonner et réinventent le français à Montréal. Une édition marquée par des parcours venus d’ailleurs et par une même conviction : la vitalité d’une langue dépend aussi de ceux qui choisissent de l’adopter.


Créés en 2022, ces prix ont attiré cette année 76 candidatures admissibles, près de trois fois plus que lors des premières éditions. Elles provenaient notamment des milieux communautaire, culturel, éducatif et des affaires.
« Le français n’est pas ma langue maternelle », a rappelé la mairesse Soraya Martinez Ferrada. Arrivée à Montréal avec l’espagnol comme première langue, elle a expliqué avoir étudié, travaillé, élevé ses enfants puis fait de la politique en français.
Dans une ville où les habitants viennent du monde entier, l’enjeu, selon elle, consiste à donner envie de parler, de travailler et de créer en français. La Ville entend notamment poursuivre cet objectif avec son Plan d’action sur la langue française 2026-2030.

Une langue qui porte toutes celles que l’on a quittées
Président du jury, le comédien, dramaturge et metteur en scène Mani Soleymanlou a livré l’un des moments forts de la soirée. Né à Téhéran, grandi à Toronto puis installé à Montréal en 2004, il a raconté avec humour ses premiers démêlés avec le genre des mots.
Dans sa langue maternelle, le persan, comme dans l’anglais de son adolescence, les noms n’ont pas de genre. « Imaginez ma surprise, enfant, d’apprendre qu’en français, une table est une femme », a-t-il lancé.
Longtemps cantonné à la salle de classe, le français est devenu pour lui une langue de création, puis d’identification. C’est en écrivant du théâtre qu’il a tenté de comprendre et de nommer ce qu’il était.
Avec le temps, les erreurs elles-mêmes ont changé de sens :
« Les fautes n’étaient pas vraiment des fautes. Elles étaient des traces de mon passé. Une langue qu’on apprend porte en elle toutes celles qu’on a quittées. »
Pour Mani Soleymanlou, cette langue traversée par les accents, les exils et les identités multiples n’est pas un français diminué, mais « un français augmenté » — ou, plus simplement, un français montréalais.

Quatre prix, quatre manières d’agir
Le Prix Provoquer la passion a été remis à Cristina Uribe. Son travail vise à réduire l’insécurité linguistique et à aider les personnes immigrantes à gagner en aisance dans leurs échanges en français.
Par ses formations, ses conférences, ses ateliers et sa série audio Développe ton français, elle rejoint des milliers de personnes à travers le Québec. Son approche associe connaissances scientifiques et bienveillance pédagogique.
La lauréate a rendu hommage à ses propres professeurs de français, auxquels elle attribue une part importante de son intégration professionnelle, universitaire et socioculturelle. Apprendre la langue, a-t-elle rappelé, est un processus fait d’étapes, de défis et de réussites.
« Pour moi, le français est l’outil le plus important pour retrouver notre voix, montrer nos talents et participer activement à cette société. »

Le jury a également accordé une mention spéciale à Jolyne Laplante pour son engagement bénévole de longue date en alphabétisation, en francisation et comme écrivaine publique auprès de personnes de tous horizons.

Le Prix Faire rayonner est revenu à Guilhem Caillard, directeur général et artistique du Festival de films Cinemania. Depuis 2014, il contribue au rayonnement du cinéma francophone et à l’affirmation de Montréal comme métropole culturelle de la Francophonie en Amérique.
Cette reconnaissance, a-t-il insisté, est aussi celle de son équipe et de son conseil d’administration. Dans le contexte particulier du Québec, le français doit être défendu et protégé, mais surtout « partagé, désiré et choisi ».
À travers les artistes accueillis par Cinemania, Guilhem Caillard voit Montréal comme une ville qui ne se contente pas de préserver une langue reçue en héritage. Elle accueille également celles et ceux qui l’adoptent, la transforment et la font rayonner avec leurs propres accents.

Le Prix Œuvrer ensemble a été attribué à Alloprof pour son initiative Allofrançais. Ce dispositif renforce les compétences en lecture et en écriture de centaines de milliers de jeunes, tout en donnant aux familles, notamment nouvellement arrivées, des outils pour accompagner leur réussite scolaire.
Pour les élèves les plus vulnérables, a rappelé l’organisme, le français dépasse l’orthographe et la grammaire : il devient une clé de compréhension, d’autonomie, de pensée critique et d’égalité des chances.

Enfin, le Prix S’investir pour l’avenir, réservé aux personnes de 35 ans et moins, a distingué Zakaria Youcef Bouguerra, étudiant en médecine à l’Université de Montréal.
Président du premier chapitre francophone des Amis de Médecins Sans Frontières au Canada, il a notamment contribué à l’organisation du premier symposium francophone consacré à la médecine humanitaire au pays et à la création du balado Au chevet du monde. Son engagement fait du français une langue de savoir et d’action dans un domaine où sa présence demeure limitée.
Trois cérémonies, un français de plus en plus pluriel
Au fil des cérémonies, les Prix dessinent un récit de plus en plus ouvert du français montréalais. En 2024, sous la présidence de Dany Laferrière, la langue était présentée comme un pont entre les cultures et les générations. En 2025, Catherine Éthier en faisait une « immense lettre d’amour », capable de relier des parcours très différents.
Cette quatrième édition a prolongé le mouvement. Avec Mani Soleymanlou et plusieurs lauréats dont le français n’est pas la langue maternelle, elle a placé au premier plan celles et ceux qui l’ont appris, adopté, puis choisi pour créer, transmettre ou agir.
Après les discours, les remises de prix et la photo officielle, la soirée s’est poursuivie autour d’un cocktail dans les salons de l’hôtel de ville. Une cérémonie encore jeune, mais qui semble trouver peu à peu sa raison d’être : raconter, année après année, un français montréalais vivant, pluriel et façonné par tous ceux qui décident de le faire vivre.
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