Militaire, informaticien, consultant, fonctionnaire, passé par Athènes, Washington, Rome et l'Élysée, Bertrand Cahuet n'avait pas le parcours classique d'un consul général. Dans les quatre Provinces atlantiques du Canada, il a trouvé un territoire immense, une Acadie qu'il connaissait depuis l'adolescence et surtout un poste où il peut mettre en pratique une certaine idée de la diplomatie : aller sur le terrain, créer des réseaux et transformer une proximité historique en projets.


« Chanceux, heureux, anxieux. »
- Bertrand Cahuet
Lorsqu'on lui demande trois mots pour se définir, Bertrand Cahuet les choisit sans hésiter.
Le deuxième prend rapidement le dessus. « Je n'ai jamais été aussi heureux de ma vie », assure le consul général de France dans les Provinces atlantiques. Il explique ce bonheur par quelque chose d'assez simple : le sentiment que son travail produit des résultats concrets et qu'il a du sens.
À 59 ans, après une carrière qui l'a conduit dans plusieurs pays, au Quai d'Orsay et jusque dans les services de la Présidence de la République, il semble avoir trouvé à Moncton un poste à sa mesure. Paradoxalement, c'est aussi le plus petit service qu'il ait jamais dirigé.
De la Haute-Savoie à Moncton, un parcours hors des cases
Bertrand Cahuet est né en Picardie en 1967, mais il n'en garde guère de souvenirs : ses parents déménagent presque immédiatement en Haute-Savoie. C'est cette région, où il passe son enfance, qu'il considère comme la sienne.
Très tôt, l'informatique devient son terrain de jeu puis son métier. Il développe notamment beaucoup dans l'environnement Apple, particulièrement sur Apple IIgs, cette machine 16 bits lancée en 1986 dont les capacités graphiques et sonores étaient alors très avancées.
Cette même année, il se retrouve au SICOB, le grand rendez-vous français de l'informatique de l'époque. Jeune développeur d'une vingtaine d'années, il travaille sur le stand Apple et lance un programme qu'il a lui-même développé lorsqu'une main se pose sur son épaule.
« Good job. »
Il se retourne. Celui qui vient de le féliciter est Steve Jobs.
L'anecdote, racontée près de quarante ans plus tard avec amusement, dit quelque chose du chemin parcouru. Le jeune homme absorbé par son programme sur un stand informatique deviendra bien plus tard consul général de France. Entre les deux, le parcours ne suit aucune ligne droite.
Après ses études d'informatique, Bertrand Cahuet choisit d'effectuer un service militaire long et devient sous-officier. Une expérience qui va compter bien davantage dans son parcours que ne le laisse penser cette simple ligne sur un CV.
La première guerre du Golfe éclate alors qu'il est sous les drapeaux. Ses compétences en informatique le conduisent rapidement vers des fonctions de gestion logistique des hommes et des ressources. Mais derrière les tableaux d'effectifs et l'organisation matérielle, il découvre surtout la dimension humaine du commandement. Il voit des hommes avoir peur, certains pleurer, d'autres devoir partir malgré l'angoisse. Il faut former, écouter, rassurer, organiser, mais aussi continuer à décider.
C'est là, dit-il, qu'il apprend véritablement à gérer un groupe : comprendre les réactions individuelles, composer avec les émotions et maintenir un collectif lorsque la pression monte. Une expérience dont il conservera les réflexes lorsqu'il deviendra à son tour responsable d'équipes, dans des univers très différents.
Après l'armée, il retrouve l'informatique, puis reprend des études supérieures (DEA, Mastère spécialisé, Doctorat), devient consultant en Intelligence économique et eBusiness, professeur en École de Commerce et à l'Université, fait de la recherche en management des organisations… puis rejoint le ministère des Affaires étrangères. La technique restera longtemps son métier, mais la gestion des personnes est déjà devenue une autre de ses compétences.
Athènes, Washington, Paris, Rome, Nantes : sa spécialité reste longtemps celle des systèmes d'information et de communication, de la sécurité de l'information, de l'organisation et la communication pour démystifier. À Washington, il dirige le service informatique régional pour l'Amérique du Nord et développe, en parallèle de ses fonctions, des formations et des séminaires lui permettant de créer des liens bien au-delà de son périmètre technique. Une manière de travailler qui préfigure déjà ce qu'il fera plus tard à Moncton.
Il passe également par l'Élysée, comme adjoint au chef des systèmes d'information de la Présidence de la République, puis par Rome avant de revenir au Quai d'Orsay.
Devenir fonctionnaire n'était pourtant pas écrit. Il raconte que cette perspective lui paraissait autrefois presque inconcevable. Quant à devenir consul général, encore moins. Ce qui traverse en revanche son parcours est une certaine conception du travail : « J'ai toujours fait comme ça, que je sois professeur, militaire, consultant », explique-t-il. Lorsqu'on accepte une mission, dit-il en substance, il faut la faire pleinement.
Cette personnalité parfois rétive aux cadres trop étroits lui a aussi valu quelques confrontations. Il raconte avoir refusé, jeune fonctionnaire, de porter un projet qu'il jugeait contraire à l'intérêt général, au risque de compromettre sa titularisation. Pour lui, la loyauté envers l'institution ne signifie pas l'obéissance aveugle : « Je ne voulais pas cautionner des choses qui n'allaient pas dans le sens de l'intérêt général. » Les événements lui ont donné raison.

Antonine Maillet, un fil jusqu'à l'Acadie
Lorsqu'il est nommé consul général de France à Moncton en juillet 2024, Bertrand Cahuet ne découvre pas totalement l'Acadie. Il raconte avoir été marqué, à 17 ans, par son histoire, en ayant lu Pélagie-la-Charrette, roman qui avait été couronné du prix Goncourt trois ans auparavant. Dix-sept ans, l'âge, sourit-il, où l'on est « romantique par essence ». La déportation des Acadiens et l'univers d'Antonine Maillet l'avaient alors profondément touché.
Des années plus tard, alors qu'il est en poste à Washington, il décide de partir avec sa famille à la découverte de l'Acadie. Il y rencontre enfin les Acadiens et tombe sous le charme de leur personnalité accueillante et joyeuse, de leur absence d'acrimonie envers quiconque et de leur profond amour de la langue française.
À Montréal fin août 2024, juste après sa prise de fonctions et le Congrès mondial acadien 2024, il devait rencontrer Antonine Maillet. Malheureusement, celle-ci devra reporter cette entrevue, étant souffrante. Le nouveau consul général lui écrira alors une longue lettre pour la remercier de lui permettre d'exercer cette fonction, l'écrivaine, comme chacun le sait, s'étant battue pour assurer le maintien du Consulat général dont la fermeture avait été annoncée fin 2022. La réponse arrive sous la forme d'un mot manuscrit de l'écrivaine. Il le conservera précieusement. Mais leurs chemins ne se croiseront jamais.
Il y a dans la suite de l'histoire quelque chose de presque romanesque.
En 2025, lorsque l'Acadie rend hommage à Antonine Maillet lors de ses funérailles, le consul général fait partie de ceux qui accompagnent l'urne et prend place au premier rang entre la Lieutenante-Gouverneure et la Première ministre pour y représenter la France et l'amour que l'écrivaine portait à ce pays.
Il n'aura pourtant jamais rencontré celle qui lui avait, des décennies plus tôt, fait découvrir l'Acadie.
Cette relation à distance résume peut-être une partie de son rapport au territoire : une Acadie d'abord imaginée et lue, puis parcourue, avant de devenir son quotidien professionnel.

Une Acadie qui regarde devant
Ce qui le frappe aujourd'hui n'est d'ailleurs pas seulement la mémoire du Grand Dérangement. C'est précisément la manière dont les Acadiens vivent avec elle.
Il décrit un peuple marqué par une histoire douloureuse mais qui refuse de se définir uniquement par elle : « Ils ne sont pas dans la lamentation. » Il retient leur énergie, la musique, la danse et cette capacité à regarder davantage devant que dans le rétroviseur. C'est aussi ce qu'il voudrait davantage faire connaître en France.
L'expérience récente d'une délégation interparlementaire franco-canadienne l'a conforté dans cette conviction. Après plusieurs journées de rencontres politiques et économiques, il demande aux parlementaires français ce qui les a le plus marqués. Leur réponse le surprend : l'Acadie, dont plusieurs connaissaient mal l'histoire. Pour Bertrand Cahuet, le territoire sous-estime même son pouvoir d'attraction.
Ses propres amis français, pourtant familiers de Montréal, Toronto ou Vancouver, en reviennent surpris. Il raconte qu'après trois semaines dans les Provinces maritimes, certains lui ont parlé d'une « vibration » qu'ils n'avaient pas ressentie ailleurs au Canada.
Faire connaître l'Acadie en France devient ainsi l'une des dimensions de sa mission. Mais pas pour la transformer en musée.
Après la mémoire, « mettre du charbon dans le four »
Car le consul général veut ajouter un étage à la relation France-Acadie. Le lien historique, linguistique, culturel et affectif est indispensable, insiste-t-il. Mais il estime que l'avenir de la relation se jouera aussi sur le terrain économique.
Sa formule est imagée : il faut aussi « mettre du charbon dans le four ».
C'est probablement l'une des principales marques qu'il cherche à imprimer à son mandat.
« La relation France-Acadie dispose de fondations historiques et affectives solides ; il faut maintenant lui ajouter davantage de substance économique. »
Les Provinces atlantiques restent, selon lui, insuffisamment présentes sur le radar des entreprises françaises. Il voudrait notamment convaincre celles déjà implantées à Montréal de regarder quelques centaines de kilomètres plus à l'est.
Le Nouveau-Brunswick possède à ses yeux un avantage particulier : son bilinguisme. Une entreprise française peut y évoluer dans un environnement francophone tout en accédant directement au marché anglophone nord-américain. Des collaborations se développent déjà, notamment autour des jumeaux numériques et de l'Université de Moncton.
Mais encore faut-il structurer les réseaux.
Le constat de départ l'a surpris : personne ne semblait capable de lui dire précisément combien d'entreprises françaises ou dirigées par des Français existaient dans sa circonscription. Il a donc commencé à les identifier et a poussé à la création d'un réseau d'affaires français au Nouveau-Brunswick, officiellement présenté à l'été 2026. Un autre est attendu en Nouvelle-Écosse.
L'objectif est maintenant de consolider ces réseaux et de multiplier les passerelles avec les acteurs économiques français et canadiens. Bertrand Cahuet aimerait aussi voir les Provinces atlantiques davantage assumer leurs propres atouts.
Anciennes provinces parmi les moins riches du Canada, elles conserveraient parfois, selon lui, le réflexe de ne pas suffisamment se mettre en avant.
« Il ne s'agit pas de dire : on est les meilleurs. Il s'agit de dire : nous, on a ça. »

Une circonscription grande comme la France
Le défi commence par la géographie. Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse, Île-du-Prince-Édouard et Terre-Neuve-et-Labrador forment une circonscription dont Bertrand Cahuet aime rappeler qu'elle couvre approximativement la superficie de la France, pour une population comparable à celle de Paris intra-muros, mais avec les distances de l'Union européenne… même si elle est la plus petite au Canada !
Il la parcourt essentiellement en voiture. Cela explique les milliers de kilomètres qui apparaissent désormais régulièrement dans ses publications LinkedIn. Mais cette présence numérique n'est que la partie visible d'une stratégie plus simple : être physiquement présent.
Au début de son mandat, il fallait provoquer les rencontres, organiser les déplacements, se faire connaître. Deux ans plus tard, il estime que quelque chose a changé.
« Je n'ai même plus besoin de me faire un agenda. L'agenda vient à moi. »
Il doit désormais parfois choisir entre plusieurs invitations simultanées. Il y voit moins une réussite personnelle qu'une reconnaissance du travail du consulat.
Sa visibilité sur LinkedIn et Facebook s'est elle aussi considérablement accrue. Ses publications ressemblent parfois à un journal de bord : déplacements, rencontres, projets. La communication devient une composante de l'influence, particulièrement pour un petit poste diplomatique qui doit exister sur un territoire immense.
Lui-même dit avoir appris très vite l'importance de trouver une accroche. Quelques jours après son arrivée, invité à célébrer les 25 ans du Sommet de la Francophonie de Moncton de 1999, il lance à son auditoire : « Comme on dit en France, vous avez assuré grave. » La salle éclate de rire et la formule se retrouve dans les journaux le lendemain.
La leçon est retenue : un discours diplomatique doit aussi donner envie d'être entendu. Et cela tombe particulièrement bien, car il aime écrire depuis toujours, et adore donc peaufiner ses propres discours, les lire, voire parfois les interpréter, avoue-t-il, pour laisser une empreinte.
« On vous donne les clés du bateau »
Cette liberté de ton tient aussi à la confiance dont il dit bénéficier. Bertrand Cahuet utilise une autre image pour décrire son poste : celle d'un navire. L'ambassade fixe le port d'arrivée, mais le diplomate reste libre de choisir sa route.
« On vous donne les clés du bateau en disant : vas-y mon gars. L'important, c'est d'arriver à bon port. »
Cette autonomie semble correspondre parfaitement à son tempérament de manager. D'autant qu'il insiste longuement sur la qualité de ses collaborateurs. L'équipe permanente est réduite — quatre personnes en le comptant, auxquelles s'ajoutent les experts techniques et stagiaires — mais il la décrit comme la plus professionnelle qu'il ait jamais dirigée.
« J'ai la plus belle équipe que j'ai jamais eue de ma vie. »
Sa vie personnelle se mélange inévitablement à ce rythme. La plupart des réceptions se tiennent chez lui ; il cuisine parfois lui-même lorsqu'il reçoit. Son épouse, raconte-t-il, voit surtout « son mari heureux », même si elle le voit parfois peu. Et sa fille lui fait remarquer : « Papa, t'es jamais disponible. »

Voir pousser ce qui a été semé
Bertrand Cahuet aimerait aller au terme des quatre années habituelles de son mandat, jusqu'en 2028. Pas simplement parce qu'il se plaît en Acadie. Il veut voir aboutir les projets engagés.
Il cite notamment une ouverture de lycée envisagée pour septembre 2027, un projet médical attendu en 2028, son souhait de voir aboutir une liaison aérienne directe entre Paris et Moncton, ainsi que le Sommet de la Francophonie que le Canada devrait accueillir cette même année et dont il espère des répercussions à Moncton et Dieppe.
Le symbole serait fort. En 1999, Moncton avait accueilli le VIIIe Sommet de la Francophonie et ses dizaines de chefs d'État et de gouvernement. Un événement qui avait contribué à transformer l'image et la trajectoire de la ville. Près de trente ans plus tard, Bertrand Cahuet voudrait que les Provinces atlantiques puissent de nouveau profiter de cette dynamique.
Son ambition apparaît finalement moins comme celle de multiplier les événements que de créer suffisamment de liens pour que les projets finissent par naître sans lui.
C'est peut-être ce qui explique cette visibilité devenue beaucoup plus forte depuis quelques mois. Sa première année, dit-il, était celle de la mise en place et de la construction du réseau.
Il restera alors à savoir ce qui subsistera lorsque le consul général reprendra la route vers un autre poste. Car derrière les kilomètres, les publications et les réceptions, c'est peut-être là que se mesure réellement l'influence : non pas à la visibilité d'un diplomate pendant son mandat, mais aux réseaux qui continuent de fonctionner lorsqu'il n'est plus là pour les animer.
Sur le même sujet













