Rencontre avec la ministre française Sarah El Haïry, à l’occasion de sa venue à Turin en juin. La Haute-Commissaire à l'Enfance a participé à la Réunion mondiale de l'Alliance des pays pionniers pour mettre fin aux violences faites aux enfants et rencontré les acteurs éducatifs, associatifs et institutionnels engagés en faveur de l'enfance. Interview.


Vous avez participé à Turin à la Réunion mondiale de l’Alliance des pays pionniers pour mettre fin aux violences faites aux enfants. Le but de cette réunion est notamment de partager les pratiques des pays au sujet de toutes les formes de violences à l'égard des enfants.
Qu’avez-vous dit au sujet de la France, où les affaires de violences faites aux enfants ne cessent de faire l’actualité depuis plusieurs mois ?
Les violences faites aux enfants demeurent l'une des violations des droits humains les plus massives, les plus silencieuses et les plus universelles de notre temps. J’ai souligné la mobilisation constante de la France, notamment à travers le Plan de lutte contre les violences faites aux enfants 2023-2027 et la Stratégie nationale de lutte contre le système prostitutionnel et l'exploitation sexuelle, menés conjointement avec la ministre Stéphanie Rist.

Réunissant les 53 États membres de l'Alliance, cette rencontre mondiale vise à accélérer la mise en œuvre des engagements internationaux pris pour prévenir et combattre toutes les formes de violences faites aux enfants à l'horizon 2030. Où en est la coopération depuis le lancement de la coalition gouvernementale en novembre 2024.
Cette réunion à Turin à permis de saluer le lancement de la marketplace au sein de l’Alliance. Il s’agit d’un outil qui permet à tous les Etats de partager des solutions, des dispositifs innovants et qui se sont révélés efficaces. Nous faisons face à une évolution extrêmement rapide des violences faites aux enfants. Nous devons donc accélérer la mise en commun des bonnes pratiques et des mesures qu’elles soient législatives ou opérationnelles. Un pays qui trouve une solution, qui protège mieux ses enfants ou qui améliore ses dispositifs de prévention, ça ne doit pas rester une exception. Ces dispositifs doivent devenir un bien commun pour les enfants. Et cette plateforme incarne exactement l’esprit de l’alliance : moins de discours, plus de coopération et plus d’actions partagées.
Aujourd’hui, les enjeux liés aux prédations et à la protection de l’enfance sont devenus globaux. Le numérique efface les frontières. À ce titre, vous avez notamment appelé la communauté internationale à franchir une nouvelle étape dans la lutte contre les violences numériques. Que faut-il améliorer, voire changer ?
Quand on parle de combattre les violences, il s’agit des violences sexuelles, l’accès au droit, le respect de la dignité des enfants, mais c’est aussi ne pas se laisser dépasser par les nouvelles prédations liées au numérique. La pédocriminalité est galopante : 6.000% de contenus en plus explosent sur le web. Et la France est le cinquième hébergeur de contenus pédocriminels.
Il est urgent de ne pas se laisser déborder par l’accélération de la prédation numérique qui est synonyme d’algorithme, d’emprise, de dark pattern (design trompeur d’une interface), et de nouveaux dangers tels que la sextortion.
Pour cela, il y a un changement de paradigme à avoir. Le temps est venu de regarder l'ensemble de la chaîne de responsabilité. Dans le monde réel, personne n'accepterait qu'un commerce expose des images pédocriminelles, qu'un hébergeur ferme les yeux sur des crimes commis dans ses locaux ou qu'un intermédiaire profite de leur diffusion sans rendre de comptes. Dans le monde numérique, nous devons appliquer la même exigence.
Les engagements se font dans un sens bilatéral et dans l’exercice de l’Alliance. Comment les 53 Etats peuvent-ils renforcer les mécanismes concrètement ? La réponse concerne les signalements, l’accélération des retraits de contenu, l’harmonisation de nos cadres juridiques, l’exigence à l’égard des plateformes afin que soit placé l’intérêt supérieur de l’enfant dans le cadre de leur modèle. Une technologie qui met les enfants en danger, c’est qu’elle n’est pas prête, ou alors il faut mettre une vérification d’âge. Nous avons d’ailleurs créé un groupe spécifique sur les prédations numériques avec une animation franco-espagnole pour continuer à approfondir ces enjeux.
Dans le cadre des échanges bilatéraux, sur quels projets avez-vous travaillé pour la France ?
La conférence portait sur les violences en général mais la majeure partie des discussions a été centrée sur les violences dans le monde numérique. Cela confirme qu’il y a un consentement et une action internationale à mener. Cela pour plusieurs raisons : la réponse nationale seule est trop faible face à ce type de violence, et ce défi touche absolument tous les Etats, toute notre jeunesse.
Aussi, avec mon homologue mexicain, j’ai pu discuter de la question des addictions au numérique. Nous travaillons tous les deux sur la question d’accès aux réseaux sociaux des moins de 15 ans et sur le développement d’une réflexion plus avancée sur la définition et l’encadrement des dark pattern, les spécificités sur les réseaux sociaux d’outils qui créent de l’addiction pour les enfants.
Avec la Côte d’Ivoire, nous avons convenu d’un projet de coalition pour travailler sur le jeu comme un levier de protection et d’éducation pour sensibiliser les enfants.
Avec l’Espagne, nous avons évoqué un renforcement de notre coalition vis-à-vis des mécanismes numériques, pour qu’elle s’incarne au niveau européen, grâce au soutien de nos instances européennes.

À chacun de vos déplacements à l’étranger, vous vous rendez dans les établissements de l’AEFE afin d’échanger avec les élèves autour des enjeux de protection face aux usages du numérique. Au Lycée français international Jean Giono de Turin, quels messages avez-vous adressé aux élèves ?
Je suis une enfant de l’AEFE, j’y suis très attachée. Nos échanges ont surtout porté sur les usages du numérique, l’utilisation du téléphone portable, leur usage à la maison, du contrôle parental, les risques d’exposition à des IA et autres agents conversationnels. Certains enfants de CM2 connaissaient plus d’IA que leurs propres enseignants ! Il est intéressant de voir que cette génération utilise déjà tous ces outils, que certains ont conscience des risques, d’autres pas totalement. L’éducation du numérique et la compréhension de leurs usages doit se faire à titre de prévention mais aussi se construire avec eux.

Vous avez également visité deux projets portés avec le soutien de la Juventus : le Punto Luce, centre éducatif et social développé par Save the Children Italie afin de soutenir la parentalité et favoriser l'inclusion sociale des enfants les plus vulnérables, ainsi que le programme « Gioca con Me » qui utilise la pratique sportive comme levier d'inclusion, de développement personnel et de protection des enfants. Qu’avez-vous retenu de ces visites ?
J’ai été particulièrement touchée par le projet éducatif Punto luce, un lieu refuge, porté uniquement à l’attention des enfants, avec une place pour l’art, la création, la musique mais aussi pour l’accompagnement juridique.
L’ensemble de la communauté de Jean Giono y est mobilisé. Tant les élèves que les mamans (le plus souvent) sont engagés quotidiennement pour animer des ateliers. Cette forme d’initiative du terrain est une magnifique manière pour la communauté française expatriée de s’inscrire pleinement dans la vie de Turin et en particulier dans ce lieu.
Punto luce est un modèle. Chaque acteur, en agissant seul, n’aurait pu mener à bien ce projet. C’est l’alliance entre public et privé - à l’échelle des nations et à un échelon plus local - qui a permis de développer ce centre si émouvant.
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