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MEDECINE - Sur les traces de la pharmacopée Bunong

 

La médecine traditionnelle est encore très présente au Royaume du Cambodge, elle recouvre différentes pratiques, du rebouteux à l'herbaliste, en passant par l'accoucheuse et le sorcier. Cette médecine est souvent utilisée de façon complémentaire avec la médecine occidentale et les savoirs ancestraux continuent de se transmettre de génération en génération. Intéressons nous ici aux plantes dont les Bunong du Mondolkiri se servent pour soigner leurs maux. Rencontre avec François Chassagne, un jeune pharmacien français qui s'est donné pour objectif de réaliser un inventaire exhaustif des plantes médicinales utilisées par l'ethnie Bunong.


François Chassagne est un intrépide pharmacien passionné d'ethnobotanique, entendez par là l'étude des plantes, animaux et champignons utilisés au quotidien par les humains. Il s'agit pour lui d'en étudier plus particulièrement les vertus médicinales, les différents usages qu'en font les villageois et les médecins traditionnels Bunong. Notre pharmacien se pique d'ethnobotanique suite à un voyage de neuf mois en Asie du sud-est, il va notamment se consacrer à l'étude des champignons médicinaux utilisés par les populations du nord-ouest du Vietnam (traitement des aphtes, des brûlures, de la rougeole et des maux d'oreille). Puis François s'en retournera exercer sa profession dans une officine à Paris à la fin de son voyage. Seulement voilà, une idée fixe est désormais solidement enracinée dans son esprit, il doit revenir en Asie, retourner sur ces chemins sinueux qui mènent à des villages perdus où une autre médecine est pratiquée, où il pourra confectionner des herbiers, évaluer les vertus curatives d'une plante tout comme sa toxicité.

Une maison traditionnelle Bunong.

Il faut donc s'attaquer bille en tête à trouver des financements, ne jamais lâcher, toujours persévérer. Avec l'aide d'une mairie, de deux conseils généraux, d'une direction départementale à la cohésion sociale et d'un assureur international, François peut partir au Cambodge. Mais pourquoi le Cambodge ? L'une des raisons de ce choix est la présence d'une association, Nomad RSI, qui travaille beaucoup aux côtés des Bunong dans la province du Mondolkiri. Nomad RSI étudie l'environnement et la diversité des usages thérapeutiques que les hommes tirent de la faune et de la flore. Dans un très beau livre qui relate les travaux de l'association, Le savoir thérapeutique traditionnel des Bunong au nord-est du Cambodge, l'on découvre qu'il existe six types de praticiens traditionnels chez les Bunong et les pratiques de ces "tradi-praticiens".

Les 6 catégories de "médecins" traditionnels

Il y a tout d'abord l'herbaliste, celui qui connait les plantes et leurs vertus. Il peut également utiliser des minéraux ou des animaux dans sa pratique thérapeutique.

Vient ensuite celui qui "suce" le mal, la maladie, l'infection d'une plaie. Ce qui n'est pas sans rappeler une scène du film "La Ligne verte" (http://www.youtube.com/watch?v=4uDhwFU9unc).

Puis vient l'accoucheuse, la sage-femme, qui doit suivre le bon déroulement d'une grossesse, assurer le travail et le post-partum, la phase qui fait suite à la mise au monde.

Il y a également le rebouteux, celui qui réduit les fractures, rassemble les corps meurtris, gère les entorses et autres tendinites.

Et le sorcier, celui qui use de la magie noire, celui auquel on fait appelle quand la médecine traditionnelle et la médecine occidentale sont impuissantes, un praticien très craint dont il est difficile d'obtenir des informations.

Enfin, il y a le devin, celui qui a don de prescience, qui interroge l'avenir, il connait le passé et augure du futur.

Ces professions se transmettent souvent de père en fils et de mère en fille. Cela peut également être la conséquence d'un rêve, un songe envoyé par les esprits, auquel on ne peut échapper et dont il faut accepter l'issue. Ce fort aspect spirituel dans la prise de décision peut rappeler l'Iliade, en effet dans le récit d'Homère, les dieux envoient des songes aux mortels pour infléchir leurs actions et leur destinée.

François, Dim et le traducteur lors d'un entretien.

Les 2 projets de François : développement et recherche

Tout d'abord un projet de développement. Celui-ci consiste à travailler aux côtés d'un jeune médecin traditionnel Bunong au nord du Mondolkiri. Ce tradi-praticien, Dim, a d'ailleurs fait l'objet d'un film réalisé par ArteVidéo pour le programme "Médecine d'ailleurs". La mission de François va être d'accompagner le jeune herbaliste dans ses activités, de l'observer et de l'aider à préparer ses remèdes. La préparation des sachets de médicaments va se faire plus rigoureuse, avec des quantités soigneusement mesurée à l'aide d'une balance et un étiquetage complet (nom de la plante, partie de la plante utilisée, comment l'utiliser, date de récolte, précautions d'utilisations, etc). Les remèdes sont principalement utilisés en décoctions, les plantes peuvent également être appliquées à même la peau (friction d'une plante sur une plaie qui peut avoir un effet hémostatique : coagulation du sang). Une petite échoppe dans laquelle le praticien va pouvoir dispenser ses remèdes va également être construite. Les principales pathologies que Dim doit soigner sont des maux d'estomac, des fièvres, des toux, des troubles post-partum. Dim représente le renouveau de la médecine traditionnelle Bunong, il a connaissance d'un grand nombre de plantes et a pu parfaire son savoir suite à un stage de six mois effectué à Phnom Penh grâce à Nomad RSI, un stage où se réunissaient des praticiens de toutes les régions et de tous les groupes ethniques du Cambogde.

 Un herbaliste montre ses remèdes.

Le projet de recherche. Le but est de réaliser une étude exhaustive de toutes les plantes et substances médicinales utilisées par les Bunong au quotidien. Les Bunong représentent environ 30 000 personnes dans la province du Mondolkiri. 75% des Bunong du Cambodge se trouvent au Mondolkiri (les autres sont dans la province de Kratié et dans le Ratanakiri), il s'agit de la plus forte minorité indigène du Royaume (les minorités chinoises, thaïlandaises et vietnamiennes étant exogènes). François va donc visiter 28 villages sur les 90 villages Bunong du mondolkiri, la zone couverte par ses recherches comprend les 5 districts et les 3 écosystèmes de cette province. La végétation et les remèdes utilisés varient suivant les villages.

 

Résultats :

Au final, ce sont 202 personnes qui ont été interviewées, dont 184 villageois et 18 tradi-praticiens (sages-femmes, rebouteux, herbalistes), âgées de 18 à 80 ans, hommes et femmes. Si les villageois disent connaitre entre 10 et 15 plantes médicinales en moyenne, les herbalistes en connaissent eux entre 50 et 60. François Chassagne a lui récolté 220 plantes auxquelles les Bunong reconnaissent des vertus médicinales. Parmi celles-ci se glisse peut-être la perle rare, une plante qui fut découverte pour la première fois dans la région de Preah Sihanouk en 2008 et disparue depuis que François a retrouvé au Mondolkiri. Une plante sur laquelle tout reste à découvrir et que les Bunong utilisent contre les fièvres et le paludisme...

Quentin PANNIER (lepetitjournal.com/Cambodge), le 2 avril 2014

Pour en apprendre davantage sur les activités de François : http://culture-aventure.fr/bourse/2012/Cambodge/Cambodge.html

Sur l'association Nomad RSI : http://www.nomadrsi.org/-rubrique2-.html

 

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