Édition internationale

Le Madrid castizo à l’épreuve du changement

À Madrid, la multiplication des specialty coffees raconte bien plus qu’une simple tendance urbaine. Derrière ces vitrines épurées se dessine une transformation silencieuse des quartiers centraux, où l’âme castiza peine à résister à la gentrification. Une chronique sensible sur une ville qui change, vue à hauteur de bar de barrio.

balcons sos malasana à madridbalcons sos malasana à madrid
@Leila Ajjarif, DR.
Écrit par Leila Ajjarif
Publié le 26 janvier 2026

« Il y a trop de specialty coffees dans le centre de Madrid ! » C’est en lançant cette phrase que j’ai fait rire une de mes amies espagnoles récemment. Pourtant, la remarque est loin d’être exagérée. Depuis plus d’un an, je vois ces établissements se multiplier. Et derrière cette phrase lancée à la légère se cache un constat plus profond : le paysage des quartiers change, parfois jusqu’à perdre graduellement une partie de leur essence, au rythme d’une gentrification silencieuse mais constante.


 

Trop de specialty coffees tue le specialty coffee

« Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître… ». Dans une autre vie, j’aurais probablement été une âme nostalgique d’un temps révolu. Mais ce n’est que partiellement vrai : je suis aussi une personne qui aime l’évolution constante et le changement. Ce que je regrette parfois, c’est que ces transformations se fassent presque toujours au détriment de certaines catégories de population.

 

bar à madrid
@Leila Ajjarif, DR.

 

À titre personnel, j’adore aller dans des cafés, y prendre un thé ou un chocolat chaud, y bouquiner, écrire, discuter. J’apprécie le confort du lieu, l’ambiance et l’inspiration que ces espaces procurent. Ce que je questionne, ce n’est pas leur existence, mais leur prolifération. Car ces lieux finissent souvent par se ressembler : même configuration, mêmes tasses en céramique, même carte. En somme, des établissements propulsés par l’effet Instagram sans vraiment avoir quelque chose qui les distingue.

Pendant ce temps, les cafés-bars traditionnels disparaissent. Ces bars de barrio, de confianza, de toda la vida, n’ont rien d’instagrammable. Ils sont simples, parfois un peu vieillots, mais profondément vivants. On y croise toutes les générations, toutes les classes sociales. Et surtout, on y croise les habitués, ceux pour qui le café du matin est un rituel, un lien social, un ancrage.

C’est l’une des choses que j’aime le plus en Espagne : les gens vivent dehors, toutes catégories d’âge confondues. Les seniors sortent, se retrouvent, discutent et sont loin d’être isolés. Ces bars sont des lieux d’inclusion naturelle. À l’inverse, les specialty coffees, sans le vouloir, créent parfois une forme d’exclusion : prix plus élevés, clientèle plus jeune, plus internationale, plus touristique.

Alors oui, j’apprécie ces établissements. Mais je ne peux m’empêcher de m’interroger sur leur multiplication, qui accompagne — et accélère — une gentrification déjà bien installée.

 

Une gentrification constante

Je me souviens de ma première visite à Madrid, en juin 2018, en pleine Coupe du monde. Les rues vibraient, les terrasses débordaient, l’ambiance était électrique. Je logeais dans un Airbnb à Malasaña, le quartier emblématique de la Movida. Déjà, les pancartes « SOS Malasaña » m’avaient interpellée. Je pensais qu’il s’agissait simplement d’un rejet des locations touristiques. Ce qui était une aubaine pour nous, touristes, était un problème pour les habitants, mais je n’avais pas poussé la réflexion plus loin à l’époque.

 

affiche rbnb
@Leila Ajjarif, DR.

 

 

Mettre un logement en location sur Airbnb ? Ce qui change en Espagne

 

Aujourd’hui, cela fait presque cinq ans que je vis à Madrid. Les pancartes sont toujours là. Les Airbnb aussi. Et les changements se poursuivent : boutiques tendance qui remplacent les commerces traditionnels, notamment autour de la rue Fuencarral ; hausse continue des loyers, qui pousse les jeunes actifs espagnols hors du centre.

Je pense aussi aux seniors, ceux qui vivent encore dans ces quartiers et qui voient leur environnement se transformer, parfois au point de ne plus s’y reconnaître. La hausse des prix, la pression touristique, la standardisation des commerces… tout cela pèse sur ceux qui ont fait l’âme de Madrid.

 

Madrid Castizo en déclin 

Ce qui me frappe aujourd’hui, ce n’est pas seulement la multiplication de ces établissements. C’est la manière dont ils redessinent silencieusement le paysage social du centre. Là où l’on trouvait autrefois un bar de barrio, où le serveur connaissait le prénom de ses habitués, on trouve désormais un espace minimaliste où l’on commande un latte en anglais. Je caricature, mais on n’est pas loin de la réalité.

Ce n’est pas un mal en soi. Madrid reste une ville ouverte, chaleureuse, accueillante, et c’est aussi ce qui attire de nouveaux arrivants. Mais cette ouverture a un prix : celui de voir disparaître peu à peu les lieux qui faisaient l’âme castiza de la ville.

Les vecinos de toda la vida quittent le centre, les loyers s’envolent, les commerces traditionnels ferment, et les quartiers deviennent des vitrines plus que des lieux de vie. Ce phénomène n’est pas propre à Madrid : je l’ai vécu à Paris, dans mon quartier des Abbesses, où les commerces de proximité ont peu à peu laissé la place aux franchises et aux cafés instagrammables, transformant une rue emblématique en un espace devenu trop touristique. Mais à Madrid, cela prend une dimension particulière, car la culture madrilène repose sur la rue, sur les bars, sur la proximité humaine.

Alors je me demande : que restera-t-il de cette identité si les lieux qui la portaient disparaissent un à un ? Comment préserver l’essence d’un quartier quand ses habitants changent, quand les commerces se standardisent, quand les prix excluent peu à peu une partie de la population ?

Je n’ai pas de réponse définitive. Mais je sais une chose : chaque fois que j’observe la clientèle d’un bar de barrio, je me dis que c’est là que repose encore le cœur de Madrid. Et j’espère pouvoir l’observer encore longtemps.

 

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