Des deux côtés des Pyrénées, comédiens et juristes se mobilisent pour défendre un art centenaire menacé par le clonage vocal. De Paris à Málaga, enquête sur un combat qui ne fait que commencer.


Sa voix a servi à vendre des bougies en forme de phallus. Pascale Chemin, comédienne française et voix d'Annie dans L'Attaque des Titans, n'en revient toujours pas.
« Ma voix s'est retrouvée à vendre des trucs pas très légaux. Des téléphones reconditionnés, des pilules pour faire maigrir les adolescentes. »
Le tout sans son consentement, sans contrat, sans un centime. De l'autre côté des Pyrénées, Juan Antonio Bernal, la voix off de Robert Downey Jr, Viggo Mortensen et Benicio del Toro, a découvert que sa voix était en vente sur la plateforme ElevenLabs, ce qui permettait à n'importe qui de l'acheter et de créer du contenu sans son accord. Bienvenue dans le Far West du clonage vocal.
Ce qui arrive au doublage n'est pas un sujet de science-fiction. La France et l'Espagne, deux des rares pays au monde à avoir bâti une véritable culture du doublage, font face au même séisme. L'intelligence artificielle progresse, les voix se clonent en quelques minutes, et un écosystème de milliers d’emplois emplois rien qu'en France vacille. En Espagne, le conflit est si vif que des blockbusters du jeu vidéo sortent désormais sans doublage castillan.
Un art centenaire ancré des deux côtés des Pyrénées
Pour comprendre l'ampleur de la menace, il faut mesurer ce que le doublage représente dans ces deux pays. En France, la tradition remonte à l'après-guerre. Les gouvernements de l'époque ont posé une condition aux Américains qui exportaient westerns et productions hollywoodiennes : les diffuser, oui, mais doublés sur le sol français. L'objectif était clair, préserver la langue face à la domination culturelle d'outre-Atlantique. Ce choix a créé un écosystème unique : une partie des recettes en salle finance le CNC, qui soutient la production nationale. Sans doublage de qualité, pas de Comte de Monte-Cristo.
En Espagne, la passion est tout aussi viscérale. Le doublage y a plus de 90 ans d'histoire. À Málaga, dans l'école de Luisa Ezquerra, voix espagnole de Lois Griffin depuis 24 saisons, on ne mâche pas ses mots.
« En Espagne, on ne parle pas de doubleurs, mais d'acteurs qui se consacrent au doublage », précise Javier, l'un des étudiants. Un autre élève va plus loin : « Il y a des acteurs de doublage en Espagne qui ont surpassé les acteurs américains. »
Le public espagnol est-il pour autant allergique à la version originale ? La réalité est plus nuancée qu'il y a dix ans. Cinesa, la plus grande chaîne de cinémas du pays, multiplie les projections en VOSE (version originale sous-titrée), constatant une demande croissante ces cinq dernières années. Mais le doublage reste largement dominant. Et surtout, il fait vivre toute une industrie : traducteurs, adaptateurs, directeurs artistiques, comédiens, techniciens du son.
Le clonage vocal frappe de Paris à Malaga
Le danger n'est plus théorique. Des deux côtés de la frontière, les cas se multiplient. En France, Pascale Chemin a vécu le déclic il y a quatre ans. Sur Twitter, des adolescents se vantaient de pouvoir recréer sa voix pour un jeu vidéo. Quelqu'un leur demande s’ils vont faire appel à Pascale Chemin mais la réponse est : « Ce n'est pas la peine. Avec cinq minutes de sa voix, on peut faire le truc. » Le projet ne s'est jamais concrétisé, mais le signal était limpide.
« Si des amateurs peuvent tenter ça avec des moyens accessibles à tout le monde, une société avec une technologie avancée va nous balayer. »
À Málaga, Luisa Ezquerra raconte qu'on lui a proposé de fournir ses élèves pour entraîner l'intelligence artificielle. Sa réponse a été catégorique : « Absolument pas. » Elle a vu des tentatives de clonage sur Padre de familia, la série qu'elle double depuis plus de deux décennies. « La vérité, le résultat n'est pas convaincant, Dieu merci. » s’exclame-t-elle.
Et puis il y a Antonio Banderas. En février 2026, l'acteur "malagueño" a révélé qu'on lui avait proposé un film généré entièrement par IA, dans lequel il n'aurait eu qu'à prêter sa voix.
« Le jour où les studios découvriront que la technologie leur permet de faire des films sans payer les prix que les acteurs demandent, c'est fini », a-t-il lâché. Lui a trouvé son refuge : le théâtre. « Le théâtre finira par s'imposer, car il restera à jamais un art vieux de 3.000 ans, et il sera très difficile de le supplanter. »
Patrick Kuban, voix des bandes annonces de Canal+ et coprésident d'UVA, une fédération qui regroupe 25 pays, dont l’Espagne et la France, ne mâche pas ses mots.
« Ce qu'on vit depuis trois ans, c'est le plus grand vol de propriété intellectuelle de l'histoire de l'humanité. »
En France, le collectif Touche pas ma VF, dont il est l'un des porte-parole, mène une dizaine de procédures judiciaires. En Allemagne, les comédiens de doublage ont boycotté Netflix, qui tentait d'imposer des contrats autorisant l'entraînement de l'IA sur leurs voix.
En Espagne, la clause PASAVE change la donne
L'Espagne a frappé un coup que beaucoup n'attendaient pas. Début 2024, la plateforme PASAVE (Plateforme des Associations et Syndicats d'Artistes de la Voix d'Espagne) a imposé une clause anti-IA dans les contrats de doublage, interdisant l'utilisation des voix pour entraîner des algorithmes. Résultat : 32 grandes plateformes l'ont acceptée notamment Netflix, Disney+, Amazon, Apple TV, Universal, Warner, Paramount.
Mais pas Microsoft. Récemment les nouveaux Fable, Tomb Raider et Minecraft annoncés au Summer Game Fest et au Xbox Games Showcase sortiront doublés en espagnol latino-américain, mais pas en castillan. La raison : le conflit sur l'IA. Les comédiens espagnols refusent de travailler sans la protection de la clause PASAVE. Un bras de fer aux conséquences très concrètes pour les joueurs.
Les expatriés français à Madrid pris entre trois langues
Pour les Français installés à Madrid, ça peut être un peu plus complexe. Allumer Netflix un soir et se retrouver face à trois options, version française, version originale, version espagnole, résume à lui seul la vie entre deux cultures du doublage. A la sortie d'une salle cinéma, où était projeté un film français, nous avons posé la questions à quelques Français de Madrid afin de savoir dans quelle langue ils regardent les films et séries.
Sophie, 29 ans, professeure de FLE, n'hésite pas. « Toujours en VF quand c'est disponible. Mais entre Netflix Espagne, les plateformes locales et les chaînes espagnoles, la VF n'est pas toujours au rendez-vous. Je passe mes journées à parler espagnol, le soir j'ai besoin de retrouver ma langue. »
Marc, 35 ans, développeur, vit à Madrid depuis cinq ans. Lui a basculé progressivement. « Au début je mettais tout en VF. Puis j'ai commencé à regarder La Casa de Papel en espagnol, pour la langue. Là c'est devenu un réflexe. Les comédies espagnoles, je les regarde en espagnol maintenant. Mais les films américains, j'ai encore un peu de mal car je suis vraiment habitué aux voix françaises de Morgan Freeman par exemple ou encore celle de Jim Carrey. J'avoue que j'aurais un peu de mal si ce ne sont pas les mêmes, alors là je préfère les regarder en VF. »
Isabelle, 46 ans, expatriée depuis sept ans avec sa famille, jongle en permanence. « Avec les enfants, c'est VF obligatoire. On veut qu'ils gardent le français, c'est important. Mais mon mari et moi, le soir, on se met parfois une série espagnole. Ça nous fait progresser sans qu'on s'en rende compte. La VO sous-titrée, on a essayé. Le problème c'est que tu passes ton temps à lire en bas de l'écran et tu rates ce qui se passe dans l'image. Au bout de vingt minutes, tu es épuisé. »
Céline, 52 ans, retraitée anticipée installée à Chamberí depuis quatre ans, voit plus loin. « Ce qui serait formidable avec l'IA, c'est que chacun puisse regarder un film dans la langue qu'il veut, immédiatement, sans attendre que le doublage soit fait. Pour nous, les expats, ça changerait tout. Mais pas au prix de la qualité. Si c'est pour avoir des voix de robot, non merci. »
Si l'IA dégrade la qualité du doublage, c'est l'accès même à la culture qui se joue, pour les expatriés qui regardent en VF, pour les Espagnols attachés à leurs voix, pour tous ceux qui ne maîtrisent pas la langue originale.
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