Ils sont aujourd'hui 3,5 millions à apprendre l'espagnol en Afrique subsaharienne, soit plus du double qu'il y a dix ans. Porté par l'école, le football, la musique latino et les nouvelles perspectives professionnelles, le castillan s'impose dans des pays comme le Cameroun, la Côte d'Ivoire ou le Bénin. Une progression spectaculaire qui redessine peu à peu la carte du monde hispanophone.


L’avenir de l'espagnol ne se joue pas seulement à Madrid, Mexico ou Buenos Aires. Il s'écrit aussi à Yaoundé, Abidjan ou Dakar. Selon l'ouvrage El español en África subsahariana, publié par l'Institut Cervantes et Casa África, quelque 3,5 millions d'Africains apprennent désormais la langue de Cervantès au sud du Sahara. Ils n'étaient qu'environ 1,3 million en 2014. En une décennie, le nombre d'apprenants a donc plus que doublé.
Résultat : l'Afrique subsaharienne représente aujourd'hui 13,5 % des étudiants d'espagnol dans le monde et s'impose comme la quatrième région mondiale pour l'apprentissage de la langue. Une progression spectaculaire, encore largement méconnue en Europe.
Quand l’Afrique francophone se met à l’espagnol
La poussée est particulièrement notable en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. À lui seul, le Cameroun compte environ 1,2 million d’apprenants, ce qui en fait le cinquième pays au monde où l’on étudie l’espagnol. La Côte d’Ivoire suit avec près d’un million d’élèves, tandis que le Bénin en recense quelque 725.000. Plus loin dans le classement, le Sénégal, le Gabon, le Togo, Madagascar, le Cap-Vert, la République centrafricaine ou encore la Guinée équatoriale confirment cette tendance de fond.
Fait remarquable, le phénomène a pris une telle ampleur que cinq pays africains figurent désormais parmi les quinze plus grands réservoirs mondiaux d’étudiants d’espagnol : le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Sénégal et le Gabon. Une réalité souvent ignorée sous nos latitudes, où l’on continue d’associer l’Afrique francophone au seul français.
L’école, premier moteur de la percée
Comment expliquer un tel essor ? D’abord par l’école. Au Cameroun, en Côte d’Ivoire ou au Bénin, l’espagnol a peu à peu trouvé sa place dans les programmes de l’enseignement secondaire public. Loin d’être une option confidentielle réservée à quelques établissements privilégiés, il est aujourd’hui étudié par des millions de jeunes. Selon les auteurs de l’étude, près de 85 % des apprenants d’Afrique subsaharienne découvrent la langue sur les bancs du secondaire.
La progression n’est toutefois pas uniforme. Certains pays disposent d’un fort niveau d’institutionnalisation de l’espagnol dans leur système éducatif, tandis que d’autres, comme le Ghana, le Kenya ou l’Afrique du Sud, voient surtout la langue se développer dans les universités ou certains établissements privés.
Le football, la musique et les rêves d’ailleurs
Mais il y a d’autres raisons à cette fièvre d’apprentissage. L'espagnol bénéficie d'une formidable machine à séduire : la culture populaire. La langue s'est invitée dans le quotidien bien avant d'entrer dans les salles de classe. Dans de nombreux pays africains, des générations de jeunes ont découvert leurs premiers mots de castillan à travers les “telenovelas”, les matchs du Real Madrid ou du FC Barcelone, les chansons de Shakira, Daddy Yankee ou Bad Bunny, mais aussi à travers les séries Netflix.
Si le football et la musique ont ouvert la porte, les perspectives d'avenir ont fini de convaincre. Les migrations vers l'Espagne, les échanges universitaires, les réseaux familiaux et les opportunités professionnelles ont renforcé la présence du castillan dans les imaginaires africains. Pour beaucoup de jeunes, apprendre l'espagnol revient à se connecter à un espace de plus de 600 millions de locuteurs répartis entre l'Europe, l'Amérique latine et une partie de l'Afrique.
Le contexte géopolitique joue aussi un rôle. Dans plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest, l'influence française, longtemps dominante, fait l'objet de questionnements croissants. Sans nécessairement se substituer au français, l'espagnol apparaît comme une langue complémentaire, porteuse d'ouverture internationale et relativement préservée des tensions historiques qui entourent parfois d'autres héritages linguistiques. Une langue que beaucoup choisissent moins par héritage que par envie.
Le pari d’une langue d’ouverture
Et c’est sans doute l’un des aspects les plus intéressants de cette expansion. L'espagnol n'est évidemment pas exempt de tout passé colonial. Mais dans une grande partie de l'Afrique subsaharienne, il serait aujourd'hui perçu moins comme l'héritage d'une domination que comme une langue d'ouverture, de mobilité et d'opportunités.
Lors de l'inauguration de la nouvelle l'antenne de l'Institut Cervantes d'Abidjan, le directeur de l'Institut Cervantes, Luis García Montero, rappelait ainsi que de plus en plus d'élèves optent pour l'espagnol comme deuxième langue étrangère, séduits par son poids croissant dans la culture, les échanges économiques, la recherche ou les relations internationales.
Longtemps cantonné à une modeste implantation à Dakar, ouverte en 2010, l'Institut Cervantes a depuis lors renforcé sa présence en Afrique subsaharienne. Après l'ouverture d'un institut dans la capitale sénégalaise en 2021, l'institution vient d'inaugurer une nouvelle antenne à Abidjan. La prochaine étape pourrait être Yaoundé, au Cameroun, l’un des pays les plus dynamiques au monde pour l’apprentissage du castillan.
Pour mieux comprendre les ressorts de cette diffusion et accompagner son développement, le Cervantes a lancé un Observatoire global de l’espagnol en contextes africains, chargé d'étudier l'évolution de la langue à travers le continent.
La langue avance, les moyens peinent à suivre
Mais l’écart reste important entre le nombre d’apprenants et les moyens disponibles. Dans plusieurs pays, les effectifs rivalisent avec ceux de grandes nations européennes, mais les infrastructures, les ressources pédagogiques ou la formation des enseignants peinent encore à suivre. Le Bénin, par exemple, compte presque autant d'élèves apprenant l'espagnol que l'Allemagne, sans bénéficier du même soutien institutionnel.
Car l'enjeu dépasse largement le cadre culturel. Pour de nombreux jeunes Africains, l'espagnol est aussi un levier professionnel. Commerce international, tourisme, diplomatie, coopération ou organisations internationales… La maîtrise du castillan ouvre des perspectives dans un monde où les compétences linguistiques sont de plus en plus recherchées.
Ce processus invite à regarder autrement la place de l’Afrique dans le monde hispanophone. Le continent n’est pas seulement un espace où l’on apprend l’espagnol : il compte aussi ses propres territoires et communautés hispanophones. La Guinée équatoriale demeure ainsi le seul État africain où l’espagnol possède un statut de langue officielle. Dans les camps de réfugiés sahraouis de Tindouf, en Algérie, il conserve aussi une place importante dans l’éducation, la coopération internationale et la production culturelle.
Le futur de l’espagnol s’écrit aussi en Afrique
L'Afrique rappelle ainsi que l'espagnol n'appartient plus seulement à l'Espagne ou à l'Amérique latine. La langue se réinvente aussi sur le continent africain, dans les salles de classe de Yaoundé, d'Abidjan, de Dakar, de Cotonou ou de Libreville, où des millions de jeunes se l'approprient à leur manière.
Derrière les statistiques se dessine surtout une génération qui regarde vers l'avenir. Une génération qui choisit l'espagnol pour étudier, travailler, voyager ou entreprendre, mais aussi parce qu'il ouvre une fenêtre sur un espace culturel et économique qui dépasse les frontières nationales. Une langue découverte à travers le football, la musique ou les séries, puis transformée en outil de mobilité et d'émancipation.
Loin de remplacer les langues locales ou les autres langues internationales, l'espagnol vient s'ajouter à des sociétés déjà profondément multilingues. Et si les tendances actuelles se confirment, l'Afrique pourrait bien devenir, dans les prochaines décennies, l'un des nouveaux centres de gravité du monde hispanophone.
Sur le même sujet











