Mercredi 30 septembre 2020
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L’espagnol, une langue discriminée en Espagne ?

Par Armelle Pape Van Dyck | Publié le 16/07/2020 à 14:13 | Mis à jour le 17/07/2020 à 16:12
Photo : Bermix Studio
langue espagne

Sans compter le chinois, l’espagnol est la langue la plus parlée dans le monde entier, juste derrière l’anglais, avec près de 600 millions d’hispanophones. Pourtant, en Espagne, berceau de la langue de Cervantès, l’espagnol est de plus en plus discriminé.

 

Une langue, c’est avant tout un fantastique outil de communication et, en ce sens l’espagnol est sans nul doute la langue de l’avenir. Le nombre de personnes dans le monde qui parle espagnol est en constante augmentation et dépasse celui des anglophones natifs. L’Amérique latine y est pour beaucoup, mais pas seulement. Il suffit de se rendre aux États Unis pour constater qu’une partie non négligeable des Américains parlent l’espagnol. 

Ce qu’on imagine moins, c’est l’avenir de la langue de Cervantès dans son pays d’origine. Plus de 40% des Espagnols vivent dans des territoires ayant des langues co-officielles, en plus de l’espagnol (appelé aussi castillan pour le différencier du catalan, basque ou galicien). A priori, une richesse de partages et de cultures. Mais pour ces personnes, il est souvent très compliqué, voire impossible, d'éduquer leurs enfants dans leur langue maternelle, c'est-à-dire en espagnol. De plus, l'accès aux emplois est généralement conditionné par l'imposition de la langue co-officielle. 

Ainsi, dans les régions concernées, les fonctionnaires doivent justifier d'un niveau de catalan, galicien ou basque qui varie selon la catégorie et en fonction de que dicte chaque communauté autonome. Dans la plupart des postes, c'est une exigence. Pour certains autres, la connaissance de la langue n'est pas éliminatoire mais elle donne des points pour recevoir des primes de carrière professionnelle.

 

Deux heures d'espagnol par semaine à l'école

En Catalogne, où le modèle fonctionne depuis 30 ans, la langue utilisée dans les écoles est le catalan. Il y a deux heures d'espagnol par semaine à l'école primaire, trois au collège et deux au lycée. De nombreuses familles se sont manifestées pour réclamer plus d'heures en espagnol et surtout le droit de pouvoir choisir la langue dans laquelle ils souhaitent que leurs enfants étudient. La situation est similaire, avec bien sûr des spécificités, dans les autres régions. 

"Nous estimons que 6 millions d'élèves ne peuvent pas étudier en espagnol -affirme Gloria Lago, présidente de l’association de défense de l’espagnol ‘Hablamos Español’-. Simplement, en regardant une carte du territoire, on voit qu'au Pays Basque, en Galice, dans une partie de la Navarre, aux Baléares, de plus en plus dans la communauté de Valence, et bien sûr en Catalogne, l'enseignement est bilingue, mais les quelques matières en espagnol (2 ou 3 heures par semaine) sont celles qui ne comportent pas de texte, comme le sport, la physique ou la chimie. Du coup, ces étudiants qui n'écrivent jamais en espagnol font de grosses erreurs de langue".

Une association de défense de l’espagnol, me direz-vous ? Incroyable, mais vrai. Hablamos Español est une plateforme lancée en 2017 par différentes associations dans toute l’Espagne, composées de parents d’élèves, médecins, professeurs ou fonctionnaires qui se sont regroupés afin de garantir les droits linguistiques des hispanophones. Ils défendent tout simplement une politique linguistique comparable à celles des pays ayant plusieurs langues officielles, c'est-à-dire basée sur le libre choix de la langue

 

L'Espagne est un cas unique

"La Charte européenne du Conseil de l'Europe a été créée pour protéger les droits des personnes parlant des langues régionales et minoritaires -explique Gloria Lago- car on part du principe que dans les pays, c'est la langue majoritaire qui est privilégiée. Mais ici, c'est le contraire qui se passe, et il a fallu créer une association comme la nôtre pour protéger les droits des hispanophones, qui sont victimes de discrimination. Il n'y a pas d'autre cas similaire dans le monde et personne ne peut imaginer qu'une situation comme celle que nous connaissons ici puisse se produire. Aucun pays au monde n'empêche un enseignement dans la langue officielle, dans la langue commune à tout le pays ! L'Espagne est un cas unique". 

Et comme le rappelle l’association, la pression est de plus en plus forte. Les incidents sont fréquents, les derniers ayant eu lieu il y a quelques jours au cours de l’examen d’entrée à l’université (EVAU). 

Ainsi, l'épreuve de langue catalane conçu aux Baléares pour le concours d'accès à l'université de cette année consistait en un commentaire de texte sur un article qui réfléchissait sur les nouvelles technologies… qui ne permettent pas l'utilisation du catalan et ne fonctionnent que si on leur parle en espagnol, "la langue de l'empire".

Quant à la Catalogne, les enseignants ont dénoncé la "discrimination" de l'examen de sélection catalan, après avoir reçu des instructions écrites les invitant à distribuer les copies d'examen d'abord en catalan et seulement dans la version espagnole, si un élève levait la main pour le demander expressément. Dans ce cas, l'enseignant devait l'enregistrer dans un rapport comme s'il s'agissait d'un "incident" (comme les retards, les non-présentations ou le manque de matériel), puis devait quitter la classe pour aller demander une copie en espagnol.

Mais le problème ne concerne pas seulement l'enseignement de la langue. "Tout est écrit dans la langue co-officielle - raconte la présidente de Hablamos Español- et très rarement dans les deux langues. Par exemple, en Galice, tout ce qui a trait aux bulletins de notes, les communications aux parents, les activités extrascolaires, ou dans le secteur de la santé, le dossier médical ou le carnet de vaccins, absolument tout est écrit dans la langue co-officielle, jamais en espagnol, c’est interdit. C'est pour faire comprendre aux habitants depuis tout jeune que pour appartenir réellement au lieu, la «bonne» langue n’est pas l'espagnol, mais l'autre, la co-officielle. Et sans parler du contenu régional qu’étudient les élèves. Ils apprendront par exemple la date du premier train qui est arrivé dans la ville voisine, mais pas les grandes dates historiques de l'Espagne".

Les conclusions du premier rapport de l’association Hablamos Español sur "l’endoctrinement dans les livres de langue dans les communautés autonomes bilingues", qui compte pas moins de 144 pages, montrent à quel point la mention sur ‘l'Espagne’ est évitée et remplacée par le concept froid d'État espagnol, et comment l'espagnol reçoit toujours des connotations négatives. "Nous recevons de plus en plus de parents – explique la présidente de l’association. Les gens commencent à être très inquiets, car ils se rendent compte qu'à travers la langue, les nationalismes montent lentement, comme on peut le constater dans les dernières élections autonomes en Galice et au Pays Basque. Grâce à la langue et à l'éducation, les enfants, qui seront les électeurs de demain, sont endoctrinés".

L’association dénonce par ailleurs le discours selon lequel l'Espagne serait un pays multilingue et que l’espagnol n’aurait jamais été la langue commune. "Il se produit une véritable balkanisation, avec la promotion de langues ou de dialectes très locaux, comme le bable, le cantabrique ou le léonais. Pourquoi l'Institut Cervantès, au lieu de vendre la langue espagnole à l'étranger, comme le font le Goethe Institut ou l'Alliance française, promeut l'enseignement des langues co-officielles avec, par exemple, des cours en catalan subventionnés ?".


Pour plus de renseignement : https://hispanohablantes.es/situacion-linguistica/el-espanol-en-espana/
 

Armelle pvd

Armelle Pape Van Dyck

Après 15 ans à la direction de la communication de la 1ère banque espagnole, elle a décidé de concilier vie pro & perso, comme journaliste freelance en français ou espagnol. Elle est vice-présidente de l’Association des Correspondants de Presse Étrangère.
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Luis Rojas lun 03/08/2020 - 19:10

Très interessant l'article. À mon avis, l'Espagne devrait profiter sa condition speciale de pays multilingue et faire un programme qui mene tous les langues du territoire aux écoles comme des courses optionels et utiliser l'Espagnol dans le cours normal. Si les états independants cherchent promovoir leur patriotisme et son avis particulire, la diffussion de son langue permettra de les partager et aussi créer une vision différente de la communion de son peuple.

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ANGLYAM lun 03/08/2020 - 19:07

Bon, au début, cet article me semble assez intéressant (?), je ne doute pas qu'avoir une seule langue à apprendre dans le pays par obligation serait très bien pour ceux qui n'aiment pas apprendre une autre langue. Mais d'un autre côté, il me semble un peu égoïste de ne pas respecter cette individualité, il me semble que le choix des autres doit être respecté, c'est-à-dire si les Catalans veulent garder leur langue, pourquoi pas? Bien que l'on sache bien à l'avance que ce n'est pas un problème de savoir laquelle des langues est la plus belle ou la plus facile, mais c'est plutôt un combat pour l'indépendance

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Isaac Soriano lun 03/08/2020 - 18:48

Je trouve ça très inutile, les personnes que chercher à changer son language de l'espagnol à un outre moins connu comme le catalan, et aussi veulent que ses enfants lui parlent comme langue maternelle, seulement fera la communication plus difficile pour eux avec les autres, et à la fin comme il y a plus hispanophones ses enfants à apprendre espagnol de tout faisons

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TontonJP jeu 30/07/2020 - 20:10

Curieux article où c'est la langue dominante qui est supposée dominée! Touriste à Barcelone j'ai été ravi de voir que la langue catalane est affichée partout- encore qu'on entende surtout du castillan dans les rues, à ce que j'ai cru constater. La France, qui défend les minorités linguistiques à l'étranger mais oublie de le faire chez elle devrait suivre cet exemple. Que la langue catalane soit prioritaire en Catalogne ne me paraît pas scandaleux. Si la Catalogne était indépendante, cette politique favorisant la langue catalane serait sans doute considérée comme tout à fait normale et allant de soi. Malheureusement, les Catalans, qu'ils le veuillent ou non, sont supposés rester au sein de l'Espagne et sont même supposés s'y fondre... La plupart des minorités sans état sont dans ce cas, et c'est pour cette raison que tant de langues sont en voie de disparition.

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Iggy mar 28/07/2020 - 11:50

Je partage entièrement l'opinion de Vador. Cet article est un véritable honte. Si on s'adresse aux expats et s'il s'agit de "vivre à Barcelone", c'est surréaliste d'approcher la question des langues de cette facon. C'est le monde à l'envers. La langue qui se bat pour sa survie, c'est le catalan. En ce qui concerne discrimination et endoctrinement, j'espère que vous donnerez de l'espace à une réponse de quelqu'un qui apporte des données empiriques et qui rectifie ce biais scandaleux. Franchement, c'est d'autant plus triste, si on tient compte du fait que pour les gens qui parlent espagnol et francais, apprendre le catalan pour atteindre un niveau de compréhension passive confortable est question d'une centaine d'heures. La moindre des choses si on envisage d'y vivre, ne fut-ce que pour quelques années. Et pour ceux qui n'y vivent pas, j'assure qu'en trente ans, je n'ai jamais eu de problème de parler espagnol à Barcelone. Jamais. Par contre, mes amis catalans me racontent régulièrement comment, encore aujourd'hui, on leur donnent des instructions de ne pas parler catalan en public, pour ne pas "froisser les clients", que ce soient dans les taxis, des restos ou des magasins, en raison d'une certaine attitude encore trop fréquente parmi certains monolingues espagnols, qui font des efforts considérables non pas pour apprendre le catalan mais pour ne pas l'apprendre. Soyons sérieux et respectueux s'il vous plaît. Et apprenons tous le catalan, si on vit à Barcelone. Les deux langues et les deux cultures valent vraiment la peine.

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