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Le mois de la francophonie en Espagne : le français entre héritage et déclin

Le mois de la Francophonie, célébré chaque année en mars, est l'occasion de faire le point sur la place du français chez nos voisins ibériques. En Espagne, la langue de Molière dispose d'une histoire riche, portée par des siècles d'échanges et par les drames de l'exil. Mais aujourd'hui, face à la domination de l'anglais, elle recule doucement dans les salles de classe et dans les esprits.

Illustration de la francophonie en Eapgne dans le temps Illustration de la francophonie en Eapgne dans le temps
@Image générée par IA via DALL·E – OpenAI
Écrit par Jeanne Rabaud
Publié le 24 mars 2026

Une présence ancrée dans les siècles

L'Espagne et la France partagent 623 kilomètres de frontière pyrénéenne, la troisième plus longue frontière terrestre de France, et cette proximité a toujours nourri des échanges intenses. C'est à partir du XVIIe siècle, avec l'avènement de la dynastie des Bourbons en 1700, que l'influence française atteint son apogée sur la péninsule ibérique. La cour madrilène adopte le français comme langue de prestige, et les élites espagnoles s'approprient la culture et les usages de leurs voisins du nord. Au XIXe siècle, l'occupation napoléonienne entre 1808 et 1814 vient brouiller ce rapport : le français devient alors le symbole ambigu d'une modernité imposée par la force.

 

L'exil et la migration, vecteurs d'une langue vivante

Le XXe siècle bouleverse profondément les liens linguistiques entre les deux pays. Après la Guerre Civile espagnole, quelque 500.000 réfugiés républicains fuient vers la France à partir de 1939, dont environ 150.000 à 200.000 s'y installent durablement selon les estimations historiques.

Leurs descendants, aujourd'hui francophones pour beaucoup, maintiennent un lien affectif fort avec les deux cultures. Puis, dans les années 1950 à 1970, plus de 600.000 travailleurs espagnols émigrent en France pour fuir la pauvreté sous le régime franquiste, faisant de la communauté espagnole l'une des plus importantes de l'Hexagone.

Beaucoup "rentrent au pays" avec le français comme seconde langue, transmettant parfois cet héritage linguistique à leurs enfants. Ce double mouvement migratoire a profondément ancré le français dans certaines familles espagnoles, en particulier dans les régions frontalières de Catalogne, du Pays Basque et d'Aragon.

 

15 % de locuteurs, une réalité contrastée selon les territoires

Aujourd'hui, selon les données issues de l’Eurobaromètre 2024 de la Commission européenne, environ 7 % à 12 % des Espagnols déclarent pouvoir soutenir une conversation en français, soit environ 3 à 6 millions de personnes sur une population totale de 47,4 millions d'habitants.  Le français reste ainsi une langue étrangère présente, mais désormais loin derrière l'anglais, maîtrisé par environ 26 % à 46 % de la population selon les tranches d’âge. Ce chiffre marque cependant un recul sensible par rapport aux années 2000, où il atteignait environ 14 à 16 % selon les précédentes enquêtes européennes.

La réalité est également très inégale selon les régions. En Catalogne, notamment dans les zones frontalières de Gérone et de la Cerdagne, le français occupe souvent la place de troisième langue après le catalan et l'espagnol. Au Pays Basque, les échanges transfrontaliers avec le Pays Basque français entretiennent une tradition de bilinguisme. À Madrid et dans les grandes métropoles en revanche, le français est avant tout une langue scolaire ou professionnelle, sans ancrage communautaire particulier.

 

Une langue qui résiste dans les salles de classe

Malgré la pression croissante de l'anglais, le français conserve une présence notable dans le système éducatif espagnol. Selon les données éducatives européennes, il reste la deuxième langue étrangère la plus étudiée après l’anglais dans l’enseignement secondaire. 

Plusieurs centaines de milliers d’élèves étudient ainsi le français chaque année. Le réseau des Alliances Françaises, qui compte une vingtaine de centres à travers le pays, accueille chaque année plusieurs dizaines de milliers d'apprenants. L'Institut Français d'Espagne, avec ses antennes à Madrid, Barcelone, Bilbao, Séville et Valence, est l'un des instituts culturels français les plus actifs d'Europe, comptabilisant plus de 100.000 visiteurs et participants par an à ses événements.

Chaque mois de mars, le Mois de la Francophonie mobilise par ailleurs des centaines d'établissements scolaires autour d'ateliers, de concours et d'événements culturels, preuve que la langue française garde une résonance affective et pédagogique indéniable.

 

Le lien France-Espagne, un socle économique et humain

Au-delà de la langue, la relation franco-espagnole est l'une des plus intenses d'Europe. La France est le premier partenaire commercial de l'Espagne, avec des échanges bilatéraux dépassant 90 milliards d'euros par an selon les données récentes de la Douane française.

Plus de 280.000 à 300.000 ressortissants français résident en Espagne, et environ 600.000 Espagnols vivent en France selon les estimations croisées des données publiques. Chaque année, près de 17 millions de touristes français visitent l'Espagne, faisant de la France le premier marché touristique émetteur du pays. Cette interdépendance économique et humaine fait du français une langue à réelle valeur pratique pour les Espagnols, bien au-delà de sa dimension culturelle.

 

Face à l'anglais, une langue sous pression

Depuis les années 2010, le français fait face à une concurrence structurelle dans les programmes scolaires espagnols. De nombreuses régions ont renforcé l'enseignement bilingue espagnol-anglais, souvent au détriment du français, relégué au rang de troisième langue optionnelle.

Des associations d'enseignants et l'Organisation Internationale de la Francophonie, qui représente aujourd'hui 88 États et gouvernements membres et 320 millions de locuteurs dans le monde, tirent régulièrement la sonnette d'alarme sur ce recul progressif.

Si la tendance n'est pas irréversible, elle interroge sur la capacité des politiques éducatives à maintenir la diversité linguistique face aux logiques économiques qui font de l'anglais la langue incontournable du marché du travail mondial.

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