Édition internationale

Leïla Slimani au Prado

L’autrice franco-marocaine, prix Goncourt 2016 pour Chanson douce, était à Madrid du 19 avril au 5 mai dans le cadre d’une résidence d’écrivain au Prado qui s’est conclue par une conversation littéraire "Ese sencillo misterio : contar historias" devant un public nombreux.

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Leïla Slimani au musée du Prado | © Avec l’aimable autorisation de la Fondation Loewe
Écrit par Anne Smith
Publié le 10 mai 2026

Museo del Prado, mardi 5 mai, 18h30. Leïla Slimani conclut trois semaines de résidence d’écrivain au sein du musée madrilène par une conférence dans un auditorium quasiment complet de 400 personnes venues l’écouter parler (en anglais) de cette expérience immersive exceptionnelle, des arts, de son œuvre et du ˝mystère de raconter des histoires˝. Brièvement introduit par un mot d’accueil de Javier Solana, Presidente del Real Patronato del Museo del Prado, et Sheila Loewe, la présidente de la Fondacion Loewe, l’entretien était mené par Valerie Miles, éditrice, écrivaine, traductrice et co-fondatrice de Granta en español*.

Les échanges se sont appuyés sur la projection de quelques tableaux exposés au Prado, ayant particulièrement marqué et inspiré l’autrice : La recuperacion de Bahia de Todos los Santos (Fray Juan Bautista Maino, 1634-1635) ou comment penser autrement la guerre ; Marte de Velasquez (1638) avec ses réflexions sur l’amour et le désir ; Juana La Loca de Francisco Pradilla y Ortiz (1877) et le regard qu’elle porte sur la prétendue folie des femmes et la lecture qu’en font les hommes, de Flaubert avec Emma Bovary à Almodovar avec Femmes au bord de la crise de nerfs, que Leïla a vu enfant avec les femmes de sa propre famille, déchaînées elles aussi le soir de cette projection ! 

 

La lecture d’une peinture est complexe. 


« Ce qui importe dans l’art de raconter une histoire, c’est la façon dont on la raconte, pas la réalité, m’a dit un jour ma grand-mère alors que j’étais enfant », commence Leïla. « L’outil du peintre est la peinture et celui de l’écrivain, la langue. La lecture d’une peinture est complexe : elle change constamment en fonction des émotions, de l’état d’esprit, de l’heure de la journée, de la nuit qu’on a passée. Chaque fois que je revois un tableau, je remarque de nouveaux éléments qui nourrissent mon interprétation. J’ai beaucoup observé les attitudes du public face aux œuvres ; il est difficile de savoir comment se comporter devant un tableau. Il faut laisser parler ses propres goûts, son jugement et son libre arbitre sans se laisser impressionner sous prétexte qu’il est exposé dans un musée ». 

 

portrait de leila slimani
© Francesca Mantovani / Éditions Gallimard, 2024 – Portrait de Leïla Slimani

 

 

Escribir el Prado


Loin d’être un point final, cette longue immersion au sein du Prado est l’incipit d’un livre à venir dans la collection Escribir el Prado, sponsorisée par la Fondacion Loewe, avec la collaboration de Granta en español. Lancé en 2023, ce programme vise à renforcer le dialogue entre littérature et arts plastiques et à proposer de nouvelles lectures contemporaines du patrimoine du musée. Y ont déjà participé deux prix Nobel de littérature (J.-M. Coetzee et Olga Tokarczuk), Chloe Aridjis et John Banville qui ont traduit leur expérience en quelques dizaines de pages chacun, publiées en version bilingue anglaise-espagnole.

Parallèlement, le Prado organise des Convercaciones literarias, comme celle en décembre dernier avec Mathias Esnard, prix Goncourt 2015 pour Boussole, Barcelonais d’adoption depuis plus de 25 ans. Lauréate du prix Goncourt un an plus tard avec Chanson douce, son deuxième roman, Leïla Slimani a, elle aussi, choisi de quitter la France pour s’installer au Portugal avec mari et (deux) enfants il y a cinq ans. Le Goncourt et la péninsule ibérique en partage ! 
Quelques jours avant sa conférence publique, Leïla se prêtait volontiers au jeu des questions (en espagnol qu’elle comprend)-réponses (en français) d’une poignée de journalistes, exercice auquel on la sent rodée.

 

Nous vous connaissons très bien mais vous nous connaissez très peu.


Née à Rabat où elle vécut jusqu’à ses études parisiennes - prépa littéraire au lycée Fénelon, diplômée de Sciences Po -, Leïla Slimani parle de sa double-culture sans langue de bois. « J’ai grandi entre le Maroc et la France et je me plais à dire que j’ai grandi entre le Maroc et l’Occident. Je comprends l’espagnol, je parle l’anglais, le français, mais dans tout mon parcours, je n’ai rencontré personne capable de parler arabe, de citer un grand nom d’artiste ou d’auteur arabe ».

Cette absence de transmission, Leïla Slimani la traite dans son dernier livre, Assaut contre la frontière (paru chez Gallimard en mars), où elle tente de comprendre et d’expliquer pourquoi elle ne parle pas l’arabe, sa « langue fantôme ».

 

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Couverture de Assaut contre la frontière : © Éditions Gallimard

 


Elle poursuit : « Il y a une grande asymétrie entre nos mondes. Nous vous connaissons très bien mais vous nous connaissez très peu. Longtemps, les pays du Sud ont accepté une forme de domination technologique, économique et même de valeurs de l’Occident. Je pense qu’ils ne la supportent plus. Le manque de curiosité des Occidentaux vis-à-vis de nous est frustrant et il nourrit le racisme, la guerre, la violence ». 

 

J’écrirai un roman de 500 pages sur le foot ! 


« En Espagne et au Portugal, les traces du monde arabe sont omniprésentes : dans l’architecture, la langue, les visages, la nourriture… J’espère que la coupe du monde de football de 2030, ˝Yalla Vamos !˝, donnera l’opportunité aux jeunes Espagnols et Marocains de se connaître, de se rendre compte qu’ils ont une histoire et un imaginaire en commun. Le football change beaucoup de choses pour le Maroc qui partage cette passion avec l’Espagne… Les jeunes s’approprient les terrains, y jouent et cela les rend fiers de leur pays ».  Cette passion anime aussi Leïla Slimani, dont le père était le président de la fédération de football du Maroc et qui ne jurait que par ce sport. « Si le Maroc gagne en 2030 - et il va gagner ! -, j’écrirai un roman de 500 pages sur le foot ! » On a envie de prendre au mot celle qui, depuis 2017, représente la France au sein des instances de l’organisation internationale de la Francophonie. 

 

Madrid au printemps

 

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© Anne Smith – Leïla Slimani au Museo del Prado

 

Mais revenons au Prado. Et à ce mois de mai 2026… « Je vis un moment exceptionnel dans une ville que j’adore, particulièrement agréable au printemps. J’ai la chance de pouvoir pénétrer tous les matins dans un Prado sans visiteur, accompagnée par des historiens d’art passionnés et passionnants. Pour l’instant, je me contente de vivre, de prendre des notes, d’être attentive… L’idée du livre viendra plus tard ». « Je suis surtout marquée par les tableaux des grands peintres espagnols du Siècle d’Or, une sorte de première mondialisation. J’y suis plus sensible depuis que j’habite au Portugal, autre pays des grandes découvertes, où je suis davantage habitée par la pensée ibérique de conquête du monde. Ce premier impérialisme m’intéresse beaucoup, tout comme cette première rencontre entre les corps. Comment des peintres comme Zurbano ou Velasquez représentent des corps indigènes, païens, noirs ? Los Mauros, los Moriscos ? Je cherche aussi leur absence qui en dit long. C’est aussi une époque où la peinture dialogue beaucoup avec la littérature, reprenant l’idée que tout est fiction, tout est décor, tout est mise en scène ». Outre les peintres espagnols, l’autrice se laisse guider par ses goûts pour la Renaissance italienne, Le Tintoret, Veronese, Titien… 

 

Le Prado n’est pas un magasin de luxe.


Leïla Slimani avait déjà vécu une expérience muséale en passant une nuit à la Punta della Dogana à Venise, lieu d’art contemporain de la Fondation Pinault, qui avait donné naissance au Parfum des fleurs la nuit, paru dans la collection Ma nuit au musée (éd. Stock, 2021). « Ces deux expériences sont fondamentalement différentes. Par sa durée, d’abord puisque je n’avais passé qu’une seule nuit à la Punta della Dogana. Ensuite, le Prado est un très grand musée universel, à l’instar du Louvre ou du MET de New York. Un musée qui nous parle de nous, quelle que soit notre culture, notre religion. Ce qu’il raconte est au-delà du relativisme culturel : il protège, défend, met en lumière, explique un patrimoine universel ».

« Ce qui me touche, c’est que tous les gens à qui je parle, que ce soit les employés du musée, les visiteurs, les Madrilènes en général, les gens de la rue, sont fiers de « leur » Prado. Il faut le répéter à une époque où certains populistes veulent laisser croire que l’art est élitiste, réservé aux bourgeois. Le Prado n’est pas un magasin de luxe : c’est un lieu où tout le monde peut entrer et être ému par un Goya ou une statue. A Madrid, la fierté du Prado rassemble toutes les sensibilités, toutes les orientations politiques, tous les milieux ». 


« Par ailleurs, il est important que les grands musées occidentaux accueillent des œuvres venues d’ailleurs et les fassent dialoguer avec des tableaux du XVe et du XVIe siècles. Notre universalisme ne peut exister que s’il accepte la diversité, quitte à perturber notre regard, afin de ne pas nous enfermer dans nos codes ». 

 

A la recherche des silences et des absences

« L’art n’est jamais donné ni facile : il demande un effort. Quand on lit un livre, on doit utiliser son esprit critique, ses références, sa culture. Quand on est face à un tableau, c’est pareil. Ce qui est important dans un livre, c’est ce qu’on ne dit pas. Ce qui est important dans un tableau, c’est ce qu’on ne voit pas. Il faut chercher les silences et les absences », répète-t-elle. 

« Ce qui me questionne chez Goya, c’est la déception. Comment, en trente ans, il est passé de l’enthousiasme pour les valeurs des Lumières, la Révolution française, le progrès à la noirceur. Cela me fait penser à mon père qui, au moment de la chute du mur de Berlin en 1989, croyait à celle de tous les murs, à l’entrée du Maroc dans l’Union européenne, à la construction d’un pont entre Tanger et Algésiras, etc. Trente ans plus tard, il n’y a jamais eu autant de murs dans le monde (trois fois plus qu’en 1989), il n’y a pas de pont et le Maroc n’est pas dans l’Europe ! C’est la raison pour laquelle il faut défendre la littérature ainsi que les langues qui n’ont pas de frontières ». La littérature et les arts comme pont entre le Maroc et l’Espagne…

Leïla Slimani aura profité de son séjour espagnol pour présenter son dernier roman « J'emporterai le feu » (Me llevare el fuego), troisième volet de sa trilogie Le pays des autres, à la Fondation des Trois Cultures à Séville le 29 avril et participer à la Feria del libro de Valencia le 6 mai. Autant de rencontres qui s’inscrivent dans la saison culturelle Escenas francesas de l’Institut français d’Espagne.

 

* version hispanophone de la célèbre revue littéraire britannique Granta fondée en 1889 par des étudiants de Cambridge : granta.com.es

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