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Ada Walter : « L’expatriation est une occasion d’être totalement différent »

A l’occasion de la parution de "Shanghai, cinq heures quarante"*, rencontre avec la primo-romancière franco-espagnole Ada Walter remarquée en cette rentrée littéraire. En voiture avec un expatrié en pleine crise existentielle !

Ada WALTERAda WALTER
©Bruno LEVY, DR. / Ada WALTER.
Écrit par Anne Smith
Publié le 8 septembre 2026

Les humanités ou les affaires ? Diplôme d’HEC et agreg’ de philo en poche, polyglotte - elle parle français, espagnol, anglais, mandarin, italien et russe -, Ada Walter aurait pu miser sur le confort et embrasser une carrière en entreprise. Cela lui aurait permis de rembourser son emprunt étudiant plus vite ! Passionnée, elle a préféré choisir la philosophie, l’enseignement… et moins d’argent. 

Bien lui en a pris : la frontière entre philosophie et littérature est ténue et elle vient de la franchir en publiant un premier roman repéré, notamment par le jury du prix du Monde qui l’avait sélectionné aux côtés de ceux d’Ananda Devi ou Nina Bouraoui - rien que ça ! Et il est en lice pour le Prix du premier roman, aux côtés, entre autres, de celui de Thélyson Orélien, C'était ça ou mourir, paru chez Grasset, dont tout le monde parle, et qui, lui, est en course pour une dizaine de prix, dont les prestigieux Goncourt, Renaudot et Décembre.

De retour en Espagne après deux ans en Chine et une année sabbatique entre Paris et Madrid, la pétillante trentenaire nous plonge dans la tête d’un homme en pleine crise existentielle le temps d’une (longue) course en taxi. 

 

WALTER - Shanghai cinq heures quarante
@éd. Calmann Levy. / WALTER - Shanghai cinq heures quarante.  

 

 

Un roman qui suit la trajectoire - au sens propre et au sens figuré - d’un expatrié de 40 ans

185 pages divisées en cinq parties dont les titres ont été empruntés aux cinq points d’une architecture nouvelle établis par Le Corbusier et Pierre Jeanneret : un clin d’œil au rêve de jeunesse du personnage du roman qui aurait voulu être architecte et surtout au goût pour la forme de l’autrice qui lui a inspiré l’idée d’une "super-structure" permettant une lecture symbolique du texte. 

Un premier roman subtil et exigeant qui suit la trajectoire - au sens propre comme au sens figuré - d’un expatrié de 40 ans dans les rues de de la mégapole chinoise où il a vécu. Aimé. Et été quitté. Unité de lieu - une banquette de voiture -, de temps - quelques heures - et d’action - qu’on ne dévoilera pas sauf à dire qu’il y a de l’arrestation dans l’air ! 

 

C’est mon personnage qui m’a dicté son histoire une nuit d’insomnie.

 

Le personnage ? « Je ne l’ai pas choisi ; la voix de cet homme s’est imposée à moi une nuit d’insomnie. C’est lui qui m’a dicté son histoire… même si, dit ainsi, cela paraît un peu mystique ! », se défend Ada. Idem pour le trajet en taxi, cadre du récit, qui lui est venu comme une évidence. « Cet espace-temps dans le taxi est la seule chose qui m’ait été inspirée par mon propre vécu à Shanghai. En revanche, les impressions, le regard que mon personnage porte sur la Chine et les Chinois relèvent davantage de ce que j’ai pu entendre chez les Occidentaux qui vivent en Asie. Des réflexions qui leur viennent souvent plus par imitation que par réelle conviction ».

Ce milieu, Ada n’hésite d’ailleurs pas à l’épingler, voire à le caricaturer dans son arrogance, sa démesure, son cynisme… avec cette question sous-jacente : « comment fait-on pour vivre pendant des années dans le même cercle pour "événementialiser" une vie où rien de nouveau ne se produit, et en étant très éloigné de chez soi ? Un éloignement et un entre-soi forcément plus prégnants à Shanghai qu’à Madrid, où la langue et la culture restent proches de la France ». 

 

Quand on arrive en expatriation, on a une occasion d’être totalement différent.

 

Ada Walter
©Bruno LEVY, DR. / Ada WALTER.

 

Une expatriation, loin des siens, de ses repères, de ses codes, serait-elle favorable aux remises en question existentielles ? Si la question ne s’est pas posée en ces termes pendant l’écriture de son texte, Ada la philosophe lance une hypothèse : « Quand on arrive en expatriation, on a une occasion d’être totalement différent ; on peut explorer une nouvelle personnalité, loin du regard de ceux qui nous ont toujours connus et nous ramènent à notre passé. Et puis, notre personnalité change au fil de nos études, de nos étapes de vie, de nos rencontres, etc. même sans que l’on s’en aperçoive : l’expatriation est ce moment de réalisation où l’on arrive en étant une nouvelle personne. Je n’irai pas jusqu’à dire que l’expatriation favorise l’introspection même si, en général, on a plus de temps pour soi. Plus de solitude aussi. Cela dit, je pense que les personnes qui restent très longtemps expatriées ne se prêtent peut-être pas à cette introspection au risque de remettre en cause leur choix de vie ». 

« En ce qui me concerne, après deux ans à Shanghai où j’avais l’impression de vivre dans une bulle, j’ai eu envie d’un changement professionnel - NDLR : Ada était professeur de philo au Lycée français de Shanghai - et j’ai aussi eu peur de ne plus pouvoir revenir tant la vie me semblait facile là-bas… Peur enfin que mon personnage de "ma vie d’avant" disparaisse… J’ai donc décidé de rentrer et après une période de transition entre la France et l’Espagne, j’ai choisi Madrid ».

« Dans tous les cas, une expatriation est un choix qui suppose une personnalité plus aventureuse même si, contrairement à une immigration qui répond à une nécessité - un travail, un asile, etc. -, elle demande peut-être plus de sacrifices : un immigré a plus à gagner qu’à perdre en quittant son pays. Ce n’est pas forcément le cas d’un expatrié qui quitte sa zone de confort ». 

 

Je souhaitais retrouver l’Espagne de mes racines.

 

Retour à Shanghai, cinq heures quarante… On l’a dit, ce monologue virtuose nous plonge dans la tête d’un cadre quadra dynamique en escale à Shanghai, coincé dans un taxi enfumé par les cigarettes du chauffeur. Une situation propice aux réflexions et autres souvenirs dont Ada Walter s’empare pour aborder des thèmes existentiels. 

Un parti pris par la philosophe qu’elle est ? « Ils se sont imposés avec la personnalité de mon personnage. Je n’ai pas cherché à explorer de sujets précis mais il se trouve que deux notions philosophiques apparaissent de façon sous-jacente, à savoir la place des possibles, notion que l’on retrouve dans Le désert des tartares de Dino Buzzati ; et la temporalité avec la dilatation du temps et la géographie des souvenirs qui me passionnent, références aux travaux de Paul Ricœur. En retravaillant le premier jet de mon texte, je me suis rendue compte que ces sujets philosophiques le traversaient ». 

Enfin pourquoi Shanghai pour une jeune femme née en Espagne de parents espagnols immigrés en France où elle a grandi ? « Je souhaitais retrouver l’Espagne de mes racines mais la Chine m’offrait plus de débouchés professionnels, le pays m’intéressait et j’avais commencé à apprendre le mandarin, ce qui a facilité mon intégration. Je m’y suis installée en pleine période de COVID et ne regrette pas du tout cette expérience ».  

Auteure d’essais philosophiques, professeure à Sciences Po Paris - entre autres institutions -, animatrice d’ateliers philo et désormais romancière, Ada s’attelle déjà à un nouveau livre. Autrice à suivre. À Madrid. Ou ailleurs.

* éd. Calmann Levy.

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